Antonin Crenn

Tag: La forme d’une ville

Noms de lieux : les plans

On dit parfois (par exemple, quand on est parisien et qu’on est paumé au fin fond de la campagne) : « je suis dans le trou du cul du monde ». Certains le disent, en tout cas. Eh bien ils ont tort. Parce qu’en fait, le Trou du Cul n’est pas à la campagne, mais à quinze minutes de Paris par la ligne 13 : à Saint-Denis. Plus précisément : le lieu-dit Trou-du-Cul est à l’emplacement (approximatif) de l’IUT et du CROUS de Saint-Denis. Maintenant, vous savez. Je ne sais pas si je pourrai montrer ça aux élèves du collège Elsa-Triolet avec qui je travaillerai l’année prochaine – c’est intéressant, pourtant, l’histoire des noms de lieux. Ça leur plaira.

Ce n’est pas du tout ça que je cherchais, en fait, au centre de documentation du pavillon de l’Arsenal. J’ai digressé, je suis tombé sur Saint-Denis. Ce que j’aurais voulu, ils ne l’avaient pas : des photos de la rue des Batailles. Leur photothèque est géniale (moi, je m’y plais), mais on n’y trouve que des photos du vingtième siècle (c’est déjà pas mal).

J’ai de bonnes raisons de m’intéresser à la rue des Batailles – et en particulier à l’immeuble du numéro 1 – mais je ne vous les dis pas : ces raisons sont encore confuses et je ne crois pas que ça m’aiderait de vous en parler. Au pavillon de l’Arsenal, j’ai trouvé ce plan-là dans un bouquin (Petit Atlas pittoresque des 48 quartiers de la ville de Paris, par A.-M. Perrot, en 1834).

Ça peut paraître curieux que je m’intéresse à une rue du 16e arrondissement, qui a disparu à la fin du Second Empire quand on a tracé l’avenue d’Iéna en plein dedans, parce que c’est un quartier que je fréquente très peu et que je connais mal. Pour le connaître mieux, je me suis fait une collection de plans magnifiques, photographiés à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. C’est bien, mais ce n’est pas assez. Ce que je voudrais, maintenant, c’est tout savoir sur cette maison-là, au numéro 1 :

Alors, si par hasard (on peut rêver) vous savez quoi que ce soit sur cet immeuble (une photo, oh oui, une photo !) ou sur les gens qui l’ont habité avant qu’il soit démoli (en gros, vers 1865), dites-le-moi. Vous serez gentils.

La beauté du geste

Pourquoi j’ai aimé lire City of Glass. Parce qu’on me l’avait recommandé, évidemment, et parce qu’il y a des thèmes qui me plaisent là-dedans (la ville, les fantômes). Mais surtout parce que j’ai aimé la fin : le roman (qui ressemble à s’y méprendre à une enquête) se termine sans que l’enquête soit terminée. Des pistes ont été esquissées, voire carrément explorées, et n’ont abouti nulle part. Pourquoi le personnage principal a-t-il été confondu avec un certain Paul Auster, détective privé, alors que le Paul Auster en question est écrivain et n’a jamais entendu parler de l’autre ? On ne le saura pas. Où Peter et Virginia sont-ils partis ? et ont-ils disparu volontairement ? On ne le saura pas. Qui s’est occupé de ravitailler Quinn dans l’appartement après qu’il s’y est retranché comme Robinson ? On ne le saura pas. Et surtout, surtout, surtout : le dessin formé virtuellement sur le plan du quartier (et dans l’espace de la ville) par les parcours effectués par le vieux (le tracé de ces parcours dans les rues orthogonales, formant le contour des lettres de l’alphabet) : est-il intentionnel ? est-ce réel, ou est-ce une illusion ? est-ce le fantasme du personnage, ou celui de l’auteur ? (J’ai pensé, à mesure que les lettres apparaissaient, que l’une d’elles « aurait la forme, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, d’un W », à cause de la dernière phrase de La vie, mode d’emploi, mais ça, c’est une manie à moi). On ne le saura pas.

Cela me rassure. Que ce bouquin s’autorise à faire ça. Parce que moi non plus, je n’ai pas envie de régler les problèmes, de faire aboutir toutes les pistes, de découvrir la vérité, de dévoiler les secrets. Ces épisodes, je les lis avec plaisir (ou avec intérêt) pour ce qu’ils sont, et non comme des moyens de parvenir à un résultat. Je me fiche pas mal de leur fonction utilitaire. Ça ne veut pas dire pour autant qu’ils soient gratuits, qu’ils ne signifient rien. Au contraire : ils sont signifiants pour eux-mêmes, d’une part, et pour la place qu’ils occupent dans l’esthétique du récit, d’autre part. Ils ne font pas avancer le schmilblick, comme le feraient des étapes strictement fonctionnelles qu’on pourrait oublier au fur et à mesure qu’on atteint l’étape suivante. Ils participent de la construction d’une pièce plus grande qu’eux, dont chaque brique est aussi intéressante en soi. Et le puzzle complet, quand il est achevé, eh bien, il ne sert à rien. Il est là, c’est tout. Pour la beauté du geste.

Je pense à ça, là, parce que j’ai besoin de trouver du sens à chaque chose que je fais, sous peine d’être frappé aussitôt d’un ennui mortel. Et, à la fois, je n’aime pas trouver une fonction à ces mêmes choses. Je dois me débrouiller entre les deux, trouver une place.

Hier, J. et moi avons visité la librairie italienne de San Francisco, à North Beach. Je voulais lui faire connaître Mario Rigoni Stern, parce que ses livres auraient parlé à J. et à son amour de la montagne. Le libraire n’avait pas ces livres : on en a achetés d’autres. Puis, on a déjeuné à côté, tous les deux, et on s’est amusés à parler italien. Pourquoi on fait ça, J. et moi ? C’est curieux, ce plaisir qu’on a de baragouiner dans cette langue, alors qu’elle n’est ni la mienne, ni la sienne. Quand j’ai rencontré J., c’était déjà de ça qu’il était vachement question entre nous : R. m’avait présenté à J. parce que je serais une occasion pour lui de parler français — il avait appris la langue sans raison, pour le plaisir, comme il l’a fait ensuite pour l’italien. Je ne suis pas aussi passionné que lui, mais tout de même : je l’ai apprise, cette langue, alors que je n’ai pas besoin du tout de la comprendre, car les seuls amis que j’ai en Italie (A. et G.) parlent parfaitement la mienne. Je l’ai fait parce que c’était une manière de m’amuser et, surtout, d’éprouver des émotions différentes. De donner du sens à mes séjours dans ce pays. D’échapper à l’errance touristique, à la contemplation vaine et plate. D’énoncer des faits, des idées, dans une esthétique différente. C’était un projet esthétique, oui, je n’ai pas peur des mots. Hier, J. et moi nous sommes amusés à former des phrases en italien pour la beauté du geste.

Je quitte San Francisco ce soir. Pourquoi j’aime venir ici ? Parce que la ville est chouette, évidemment. Mais surtout, surtout, surtout, parce que cet endroit fait partie de ceux où j’ai l’impression que ma présence a du sens. Où j’échappe a l’ennui de la présence strictement touristique. Où je continue de fabriquer, chaque jour, des petites briques qui sont signifiantes en soi et qui, mises ensemble, participent à la construction d’une pièce plus grande qu’elles — parce que la présence dans la maison de J. et J., pour moi, ça n’est vraiment pas rien.

Ce voyage était beau (il l’est encore) et il a du sens (il en a eu chaque jour, il en aura longtemps). Maintenant qu’il est terminé, est-ce que je peux dire à quoi il a servi ? À quoi il a abouti ? Non. On ne le saura pas, et ça n’a pas d’importance. Je me fiche pas mal de le savoir. Il n’a servi à rien. C’est un moment qui a existé pour lui-même, c’est tout. Pour la beauté du geste.

C’était le 4-Juillet à Cloverdale

Cette fusée gonflable qui atterrit pile sur le toit du poulailler. La pagaïe qui se répand dans le poulailler. Les canards qui paniquent aussi. Les pintades qu’on appelle, en anglais, poules de Guinée. Les cochons d’Inde qu’on appelle aussi cochons de Guinée (mais il n’y en a pas, de cochon d’Inde, chez R. et O.) Cette famille qui débarque. Le père qui s’excuse pour la fusée gonflable. Le petit garçon qui a quatre ans aujourd’hui (« He turns four on the Fourth »), jour de la Fête nationale. Les deux petites filles qui sont manifestement jumelles et qu’on a fringuées à l’identique. Nous qui prenons le petit déjeuner dehors, avec cette vue de fou sur la vallée. Les chats qui sont censés ne pas aimer l’eau, n’est-ce pas ? Slate qui est un chat et qui aime bien ça, lui (à moins que ce ne soit pas par goût de l’eau qu’il est entré dans la douche pendant que j’y étais ? – mais alors ?) Les chats qui ne m’ont causé aucune allergie, contre toute attente. S. qui nous conduit à Yorty Creek avant que la chaleur soit insupportable. O. qui nous guide parce qu’il connaît la route, et C. à l’arrière avec moi. Toutes ces familles (combien ? je ne le sais pas, mais c’est énorme) qui ont monté leur barnum sur la plage et qui font griller leurs saucisses. Ce petit coin à l’écart qu’on appelle, oui, qu’on appelle the perfect spot. L’eau qui est tiède, mais quand je dis le mot « tiède » ça n’a pas l’air agréable, parce que « tiède » me fait penser à « fade » – or, cette eau est tiède et délicieuse, absolument délicieuse, je vous assure. Moi qui me trempe là-dedans, qui remonte me sécher en plein cagnard, puis qui me trempe à nouveau. Ce livre que je lis : City of Glass de Paul Auster, qu’on m’a recommandé plusieurs fois (et je comprends pourquoi maintenant que je le lis : à cause de ces parcours dans la ville, à cause du plan, à cause de l’identité ambiguë du personnage, à cause de ses manies). Ce personnage qui arpente sa ville sans fin et sans intention définie et qui, alors qu’il doit désormais la parcourir à la suite de quelqu’un d’autre, dessine l’itinéraire de cette personne sur la carte. Cette carte que j’observe à mesure qu’on me conduit ici et là, pour savoir où je suis. Healdsburg, que j’ai visité hier. Le lac, ce matin. Le coup de soleil que je ne prends pas, contre toute attente. Zadie qui est arrivée entre-temps, depuis San Francisco. Zadie qui a trop chaud, ici, elle n’a pas l’habitude. J. et J. qui l’accompagnent, évidemment. Le maïs juste bouilli, pas grillé, comme on l’aime dans l’Ohio. Les épis rognés par nous qu’on jette ensuite aux poules : la joie suscitée par ce geste dans la communauté à plumes.

Les pizzas qui cuisent au feu de bois, dans ce four que R. a fabriqué lui-même. Les poules, les canards et les pintades qui poussent des cris chelous, il faut bien le dire. Zadie qui aimerait bien avoir de la pizza, mais qui aimerait sûrement encore mieux choper un de ces volatiles. Le vin qu’on boit frais et qui ne vient pas d’ici, alors que la vallée est connue pour ses vignobles. Le vin qu’on a ouvert hier soir, « pour voir » : une canette métallique unidose (la contenance d’un verre, en gros) assortie d’une paille en plastique (ça ressemble à une blague ou à un cauchemar, mais c’est vrai, c’est l’Amérique). Ce vin pétillant qui s’appelait Sofia, comme Sofia Coppola, parce qu’il est produit par la famille. La famille Coppola qui a son domaine à côté d’ici. Ici – cet ici qui s’éloigne déjà, parce que je dis « au revoir » à S., et « au revoir et merci » (oui, merci) à R. et à O., merci pour tout. C. à qui je ne dis rien, parce qu’elle dort. J. et J. qui me ramènent à San Francisco. Zadie qui est chez elle, sur le siège arrière, mais qui accepte de me faire de la place (on s’entend bien, Zadie et moi). Le soleil qui décline et la lumière sublime qui lèche le paysage : les ombres qui s’allongent sur les collines sèches, dorées. La brume qui nous engloutit tout à coup alors qu’on approche de la Baie. La brume qui envahit tout notre champ de vision. La brume qui ne permet même pas de voir les haubans rouges du Golden Gate Bridge alors que nous roulons précisément dessus, traversant le détroit. La brume qui emplit tout l’espace disponible, s’insinuant entre les arbres, bouchant chaque ouverture sur l’océan. Les dix degrés qu’on a perdus, au moins. Le sentiment de « rentrer à la maison ». Zadie qui panique, ce soir, en entendant le bruit des feux d’artifice : son petit corps qui tremble, sa langue qui goutte sur le tapis. Sa peur qu’elle n’exprime pas du tout comme le faisaient les volailles, ce matin, quand le missile en plastoc leur est tombé dessus. Son ouïe qui est sûrement bien différente de la mienne : que perçoivent-elles au juste, ses oreilles de chienne, des bruits du dehors ? Ces bruits qui s’espacent, peu à peu, à mesure que les festivités s’effilochent dans la brume. Le 4-Juillet qui s’achève. La nuit qui est là, dense, mêlée aux millions de particules d’eau suspendues dans l’air. Moi qui note tout ça en vrac avant d’aller au lit.

Torpilleur, touché

Je ne sais pas exactement ce que ce serait, « écrire pour les mômes ». L’un de mes livres est soi-disant pour les enfants – c’est Les bandits – mais, à l’origine, le texte, je l’avais écrit comme s’il était pour moi. J’imaginais qu’il serait lu par des enfants de mon âge, disons, de vingt-huit ans. Et finalement, il paraît qu’on peut tout piger quand même, avec vingt ans de moins. Tant mieux. Avec Le héros, c’est un peu pareil : je l’ai écrit comme ça me venait. Puis, il est arrivé plusieurs fois que des jeunes (des gens qui ont, genre, la moitié de mon âge) lisent le livre, et l’aiment. Et c’était beau de le savoir. Mais alors… ça voudrait dire quoi, si un jour je décidais d’écrire consciemment, volontairement, pour les mômes ?… Si j’écrivais un « livre jeunesse », comme on dit, en le faisant exprès ? J’en sais rien du tout. Je réfléchis à ça, en ce moment. Assez souvent, même.

Là, par exemple, j’y réfléchis. Et, en même temps, je pense aussi à la configuration du lieu où je me trouve. Aucun rapport entre les deux, a priori. Mais, ça m’arrive souvent de réfléchir à cette autre chose : c’est quoi, ce lieu où je suis ?

Dans ce quartier, où je réside pour la troisième fois, je viens seulement de remarquer (hier) que les rues portaient des noms de lettres. Dans l’ordre alphabétique. C’est-à-dire que, tandis que les avenues (orientées Nord-Sud) sont simplement numérotées, les rues (perpendiculaires aux avenues) sont, quant à elles, nommés par des lettres. Mais oui ! Tout simplement. H, I, J, K, L, etc. Hugo, Irving, Judah, Kirkham, Lawton, etc. Je n’avais jamais compris ça, avant. Je l’ai vu en tombant sur ce plan ancien, que je vous montre ici (vous les voyez, les petites lettres, aux intersections ?) – un plan qui date probablement du moment où on venait juste de créer ces rues, mais qu’on ne leur avait pas encore donné de vrais noms.

Ça me plaît, ces lettres. Pour plusieurs raisons. D’abord, parce que dans L’épaisseur du trait, les personnages s’appellent (par ordre d’apparition) : A, E, I, O, U, puis I à nouveau (Alexandre, Eugène, Ivan, Otto, Ulisse), mais que je ne l’ai pas fait pour qu’on le remarque. C’est comme ça, c’est tout. Pareil pour les rues du quartier : je n’avais pas pigé cette astuce alphabétique, et ça ne m’empêchait pas de m’y promener.

L’autre raison, c’est parce que j’imagine maintenant jouer à la bataille navale sur le plan. On pourrait dire, par exemple : j’habite à K-12. Ensuite, on dirait : H-8 – Torpilleur, touché. Et puis encore : I-9 ? – Boulangerie Arizmendi, coulée.

Voilà à quoi je pense. Qu’on pourrait s’amuser comme des mômes, dans cette ville d’adultes (les villes sont toujours faites par les adultes, pour les adultes). Et cette réflexion-là, si elle me vient maintenant, formulée dans ces mots-là, c’est parce que je lis de temps en temps des bouquins « pour les jeunes », histoire de voir à quoi ça ressemble – rapport à ce que j’expliquais au début. Et que, ces jours-ci, précisément, je viens de lire L’Arcan, de Thomas Villatte, qui m’a beaucoup plu (et intéressé). Et que dans ce livre, il y a une phrase en particulier, oh, une phrase, oui, juste cette phrase :

Cette phrase-là, je la prends. Juste pour moi. Elle m’a touché, en plein dedans. Touché, oui, mais pas coulé.

Noms de lieux : la ville, le paysage

Les lignes ne disent presque rien du paysage, sur le plan. Je veux dire : la forme des lignes telles qu’elles sont tracées sur le papier. À Paris, à l’inverse, lorsque les lignes sont droites et lorsque les carrefours sont à peu près orthogonaux, on peut être certain que le quartier est, dans la vraie vie, plat. Et que le niveau du sol est, dans ce quartier, plan. Dans le Marais, par exemple, ou bien dans la plaine de Grenelle, ou encore aux Batignolles. Et, à d’autres endroits, les rues se courbent : elles contournent les obstacles : ce sont des collines, c’est Belleville ou Montmartre. Mais ici, dans cette ville états-unienne planifiée au cordeau, les rues sont toujours droites et les angles toujours à quatre-vingt-dix degrés. Quelle que soit la pente, quel que soit le relief. Si la rue doit grimper la côte à 17 %, eh bien, elle la grimpe. Sans état d’âme. Alors, la géométrie ne nous dit pas grand-chose sur le paysage, non.

Mais les noms des lieux, oui. Ils nous parlent du paysage. Et ça, ça me plaît. On dit Cole Valley, par exemple, ou Noe Valley, pour parler des quartiers de Cole Street ou de Noe Street. Simplement parce que ces rues sont situées dans des creux, dans des vallées. D’autres quartiers, au contraire, s’appellent Bernal Heights ou Pacific Heights, parce qu’ils sont placés en hauteur. Il y a aussi Russian Hill ou Nob Hill qui, sans surprise, sont des collines. Et ce parc, là, le Buena Vista Park ? C’est facile : depuis ce point s’ouvre un panorama, une buena vista, parce qu’il est sur une colline, lui aussi. Et le quartier où habitent J. et J., qu’on appelle le Sunset, devinez où il est ? Fastoche : il est du côté du coucher de soleil, plein ouest.

Voilà. On n’est jamais loin, dans cette ville, du paysage originel, de celui qui était là avant. C’est tout du moins mon impression. Hier, j’ai gravi une butte, une quasi-montagne : le mont Sutro. C’est en plein milieu de la ville, et je suis sûr que ça n’a pas changé d’allure depuis l’époque où la ville n’existait pas. Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’on n’a jamais touché à rien, et que ces arbres, immenses, ont toujours été là. Que c’est une sorte de forêt primaire. Un paysage intact.

Et même le fameux Golden Gate, le détroit sur lequel est jeté le fameux pont rouge, son nom signifie : « porte Dorée ». Littéralement. Comme la porte Dorée de Paris. Mais, celle de Paris est une porte ménagée dans une construction humaine : une ouverture dans les fortifications (au temps où elle s’appelait : porte de Picpus), puis un accès au boulevard périphérique. La porte Dorée de San Francisco, quant à elle, est une porte ouverte sur la baie. L’endroit où la terre s’écarte pour laisser passer l’eau. Un événement purement géologique et maritime. Un morceau de paysage.

Quand on arrive dans les villages

Les villages, c’est assez différent des villes. Par exemple, il n’y a pas d’immeubles, mais des maisons : la plupart des gens n’ont pas de voisins du dessus ou du dessous. Les maisons sont alignées le long d’une rue, qu’on appelle parfois simplement la rue, s’il n’en existe pas d’autre. Entre les maisons s’intercalent d’autres bâtiments : des granges ; ou des espaces non bâtis : des prés. Enfin, la plupart des gens des villages ne vivent pas, en fait, au village, mais dans des écarts, des hameaux, des lieux-dits.

Voilà ce que je me dis en arrivant à Saint-Martin-Lars-en-Sainte-Hermine — une jolie commune dont il faut plus de temps pour prononcer le nom que pour la traverser (on disait ça, quand j’étais petit, à propos de Goudelancourt-lès-Pierrepont où je passais mes vacances). Moi qui suis un voyageur venu d’ailleurs, j’ai observé le lieu ainsi.

Ce matin, à l’école de Saint-Martin (appelons-nous par nos diminutifs, maintenant que nous nous connaissons), j’ai proposé aux enfants de faire précisément cela : après qu’un élève a dessiné le lieu que lui décrivait son camarade, un troisième décrit le lieu tel que représenté par le dessin, comme s’il était un voyageur venu d’ailleurs, c’est-à-dire comme s’il n’avait aucun savoir préalable quant à cet endroit, s’il ne savait pas à quoi sert une maison, ni ce qu’est un cheval. « Quand on arrive dans ce lieu, on voit… » Ils ont joué le jeu, ils ont écrit des choses chouettes.

Ah, je ne vous ai pas dit : à Saint-Martin, il existe un lieu-dit qui s’appelle les Villages. Le panneau de la photo pointe vers là, naturellement.

Naissance d’un jardin

Rentrant à Paris après quatre semaines d’absence, j’ai été voir tout ce qui avait changé. Les modifications qui s’étaient opérées dans le cœur de la ville — parce que le cœur de la ville change plus vite, heureusement, que ma forme de mortel (à moins que ce ne soit l’inverse ?). Le jardin de la rue de Thorigny : ils l’ont fini, figurez-vous. Celui devant la bibliothèque de l’Arsenal : ils commencent à creuser. Et la caserne de Reuilly ? elle suit son cours, merci pour elle. Ce matin, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, j’ai découvert ce truc épouvantable qui risque encore d’attirer un monde fou : un autre de ces restaurants standards qu’on voit partout dans le monde, sur un million de mètres carrés. C’est à pleurer, ce qu’est devenu ce quartier (je me sens vieux quand je dis ça, mais, je vous assure, il y a dix ans il n’avait rien de commun avec ce qu’il est aujourd’hui).

Je me souviens du centre de tri postal de la rue Bréguet, démoli. Je me souviens de la construction des immeubles de logements neufs avec balcons, qui me semblent éminemment habitables, et qui lui ont succédé. Et la construction de la nouvelle poste. Et l’apparition de cet antre de la startup nation et du crossfit qu’est « l’îlot Bréguet », qui présente une qualité extraordinaire : on traverse l’immeuble pour passer d’une rue à l’autre, on n’a plus besoin d’en faire le tour.

Je me souviens d’avoir publié cette photo sur Facebook le 26 mai 2016 en la légendant « gros tas ». J’ai pris la seconde photo au même endroit (mais pas dans le même sens), hier : on l’intitulera « petit jardin ».

C’est émouvant, la naissance d’un jardin. Les arbrisseaux sont encore maigrichons, on a envie de les aimer très fort pour qu’ils grandissent.

La forme d’un balcon

« Est-ce que vous cherchez quelqu’un ?
— Oui, enfin, je veux dire, je sais qu’il n’habite plus là (il est mort), mais je me demandais : l’appartement de Julien Gracq, c’était lequel ? »

À Sion-sur-l’Océan (commune de Saint-Hilaire-de-Riez), au numéro 22 de la rue des Estivants, je peine à croire que le grand homme a séjourné trente-six étés de suite dans cet immeuble-là. Parce qu’il faut être honnête : il n’est pas jojo, cet immeuble. Même : franchement indigent, du point de vue esthétique. Je me demande comment l’auteur de La forme d’une ville et d’Un balcon en forêt (entre autres) a choisi d’habiter dans un immeuble de cette forme-ci (une barre) et avec des balcons pareils (j’ai du mal avec les gardes-corps en alu et en verre, ça m’a toujours gêné).

À propos du choix de cette station balnéaire plutôt que d’une autre, je n’ai pas de difficulté à comprendre. Un professeur de géographie ne pourrait pas passer ses vacances dans une ville qui porte, dans son nom, une erreur ou une approximation de vocabulaire : la Tranche-sur-Mer, la Faute-sur-Mer… C’est embarrassant, ces communes du bord de l’océan qui prétendent être en bord de mer. Sion-sur-l’Océan a le mérite de l’exactitude : « sur l’océan ». Voilà. Puisque les choses ont des noms, nommons-les.

« Son appartement, c’était celui-là, au troisième étage. Vous avez vu l’autre côté, qui donne sur l’océan ? le balcon ? »

Oui, j’ai vu l’autre côté. Et c’est comme ça que j’ai compris pourquoi il avait choisi cet endroit : l’immeuble est ce qu’il est, mais la vue est magique. Surtout du troisième étage, j’imagine. Face à l’horizon, suspendu au-dessus de ces rochers bleus qui donnent leur couleur aux vagues.