Antonin Crenn

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Le décalage

J’ai quitté Luçon samedi, vers 15 heures. À la gare, des Luçonnais manifestaient pour que le train qui passe par chez eux continue de s’y arrêter — ben oui : à quoi ça sert d’avoir un train qui vous passe sous le nez, si vous ne pouvez pas le prendre ? Si la gare n’existait pas, je ne serais pas venu à Luçon, moi. Voilà les pensées qui m’occupent (un peu) pendant le trajet. Non — en vrai, beaucoup d’autres pensées m’habitent, plus complexes, plus confuses, mais ce n’est pas ici que je les écrirai.

Heureusement que le trajet est long. Le temps adoucit l’atterrissage. J’imagine un instant rentrer chez moi par un vol direct Luçon–Bastille, vingt minutes chrono. L’angoisse. L’état dans lequel je me suis retrouvé, à l’atterrissage à Roissy il y a dix ans : je rentrais de trois mois d’Erasmus en Pologne (c’était riche, c’était beau, c’était long et court à la fois), et en trois heures, bim ! retour à la case départ. Pas le temps de cogiter, pas le temps de comprendre. À Roissy, j’étais à ramasser à la petite cuillère. Heureux et inconsolable.

Samedi soir à Montparnasse, il m’a fallu vingt minutes pour comprendre comment sortir de la gare sans me taper une volée d’escaliers (le poids de ma valise). En descendant du bus à la Bastille, sur les cent mètres à pied parcourus dans la rue de la Roquette, je crois que j’ai croisé plus de gens en cinq minutes que pendant quatre semaines à Luçon. C’est un monde un peu différent.

Ce matin, de ma fenêtre, ce n’est plus la flèche de la cathédrale de Luçon que je vois — ce qui n’était pas désagréable —, ce sont les arbres du square Gardette — et c’est vachement bien.

Habiter / résider

« J’habite à Luçon » : est-ce une expression synonyme de « je suis en résidence à Luçon » ? Disons que oui. Habiter / résider. Habiter dans cette maison à Luçon, y être chez moi, cela commence-t-il lorsque j’y ai lavé mes chaussettes (et d’autres choses) pour la première fois ? Je l’ai fait, ça y est. Quand j’ai fait cuire des spaghetti (en l’espèce, c’étaient des penne rigate) sur la plaque électrique ? Je l’ai fait aussi, plusieurs fois. Les cintres, dans l’armoire de la chambre, sont dépareillés : je le confirme, et je les ai presque tous utilisés. Je ne me suis pas permis de punaiser quoi que ce soit au mur, mais j’ai placé à la verticale, appuyé sur l’écran de la télé, le livre de Pierre Herbart que je n’ai pas encore lu : la couverture dessinée par Pierre Le-Tan fait office d’image décorative, qui meuble l’espace pour le faire devenir mien.

Je relis Espèces d’espaces pour me rassurer, en pensant à mes ateliers d’écriture qui débutent demain. Je fais un tour en ville. Habiter Luçon, y être chez soi, quand cela commence-t-il ? Lorsque je sais, en passant dans telle rue, que j’ai envie de tourner dans cette direction-ci aujourd’hui, alors que j’avais plutôt envie d’aller dans cette direction-là hier ? Lorsque je sais que, plutôt que de me perdre chez Hyper U (au secours), j’aime mieux faire mes courses à l’Intermarché, car c’est une occasion de passer devant cet abandonné sublime qu’est l’ancien séminaire, habité par des corneilles, dont la charpente mise à nu me fait penser à un squelette de baleine comme on les expose au muséum.

Je suis arrivé

Comme c’est étrange. J’ai déployé tant d’énergie pour en arriver là : postuler aux appels à projets (définir un projet, donc), y croire, en avoir envie. Et puis j’étais si content d’être choisi, d’entendre au téléphone l’enthousiasme des organisatrices, de préparer mon expo à Luçon et mes ateliers d’écriture avec les mômes des alentours… Mais, une résidence, c’est un peu plus que ça : c’est aussi « habiter » là-bas — et ce matin, franchement, de devoir quitter J.-E. pour aller m’installer dans cet endroit, un truc dans ma tête refusait de penser que c’était une bonne idée. On n’est pas souvent séparés longtemps. Ou plutôt, pour être exact : quand on est séparés longtemps, je ne me retrouve jamais seul pour autant (« cela fait partie de l’expérience de cette résidence, rappelle-toi », me dis-je intérieurement ; et c’est tout à fait vrai).

J’arrive à Luçon en fin d’après-midi. A. et C., que je ne connaissais que par téléphone, m’attendent sur le quai de la gare avec le sourire. En plus, il fait beau. Je hisse ma valise de mille tonnes dans le coffre de la voiture (je sais bien que j’ai emporté trop de livres, mais ça me rassure), on descend la rue de la Gare (à gauche, le restaurant de la Gare, à droite, l’hôtel des Voyageurs), puis c’est la place de la Cathédrale et, déjà, c’est chez moi — oui, oui, « chez moi ». La maison donne sur un joli jardin : de ma chambre, je vois la flèche de ladite cathédrale. A. et C. s’en vont. Je range toutes mes affaires et j’appelle J.-E. Je lui dis que le lieu est parfait, qu’il est beaucoup trop grand, mais qu’il est agréable et confortable et joli et pratique et tout et tout. Puis, A. et C. débarquent à nouveau, avec plein d’autres gens, notamment S., que j’avais également eue au téléphone. Ce sont toutes celles et ceux avec qui je travaillerai dans les prochaines semaines : l’équipe de la médiathèque quasiment au complet. Ils ont cuisiné exprès : des quiches, des tartes, des gâteaux. Il y a des fromages terribles et des bons apéritifs. On parle de tas de trucs, c’est gai. Enfin, il fait nuit : ils partent d’un coup, me laissant de quoi manger (et bien manger) pour des jours. Je suis tout seul « chez moi », voilà.

Je crois que je me sens bien. Mes livres sont alignés contre le mur de la chambre. Sur la grande table de la salle à manger, j’écris ce billet rapide. Avant, — et cela me semble une autre époque, alors que, pourtant, j’en ai conservé tous les réflexes — avant, j’aurais déjà envoyé un message à ma mère (non, je lui aurai même téléphoné) pour lui dire : Je suis bien arrivé. Mais c’était avant. Encore avant, quand j’étais petit et qu’on n’avait pas les téléphones qu’on a maintenant, ma mère se serait connectée sur le Minitel et aurait consulté la page de mon école pour vérifier que la classe verte était bien arrivée. Je m’en souviens : elle m’avait dit que ça se passait comme ça.

Ce soir, j’écris seulement ce billet, qui sera lu par celles et ceux qui voudront bien s’y intéresser : voilà, je suis arrivé à Luçon aujourd’hui. J’y suis chez moi pour un mois.

Deux lieux

Là, c’est le plan du soi-disant « appartement » d’Alexandre dans L’épaisseur du trait, dessiné dans mon carnet en 2015.

Là, c’est le plan de mon soi-disant « chez moi », c’est-à-dire le lieu où je suis présentement, que je me suis trouvé en 2017 et que j’ai aménagé selon ce dessin fait dans un autre carnet.

Toute ressemblance de moi-même avec un personnage de fiction ne saurait être fortuite : ce serait plutôt une coïncidence, voire un fait exprès.

Parfois, la nuit tombe

 

Avenue Parmentier, Paris.

Regarde de tous tes yeux, regarde

« Regarde-moi dans les yeux », dit-il. Je le regarde, je ne fais rien d’autre. « Mieux que ça, encore », répond le paysage. Et l’immeuble de la rue du Chemin-Vert, et le toit d’ardoises et de zinc, et le ciel, comme une image, s’engouffrent dans ma pupille ouverte.

Une gymnastique

Face à moi, je lis : E (ou K ?), K (ou R ?), F (ou P ?), O (ou Q ?). Elles sont floues (les lettres), alors elle change les verres (la médecin), clic-clac, dans la machine contre laquelle j’ai collé mon front. Elles sont plus nettes, d’un coup (les lettres). Je vois bien que c’était un K, un R, un F, un Q. Fastoche. Clic-clac, elle me change à nouveau les verres. « C’est mieux ? » , elle demande. Franchement, non, c’est pas mieux. C’est même un peu moins bien, je lui dis. « Mais vous préférez quoi : comme ça (clic-clac, elle revient aux verres d’avant) ou comme ça (clic-clac, les verres moins bien) ? ». Moi, je préfère quand je vois net, plutôt que flou. Ça me semble un peu évident, mais je le dis quand même, au cas où ça ne le serait pas. « Eh bien, ce que vous préférez, c’est la même correction que ce que vous avez déjà. Votre vue n’a pas changé. Mais vous me dites que vous ressentez une gêne, que vos yeux fatiguent, alors on peut baisser un peu, si vous voulez ». Ah bon ? Parce que, ce qui me fatiguerait, ce serait de voir trop bien ? Trop net ? Je n’y avais pas pensé. Je lui demande : « Alors, c’est à moi de choisir ce que je veux ? De savoir ce qui est bon pour moi ? ». Oui. Visiblement, c’est à moi de choisir si je veux voir net (et me fatiguer) ou voir flou (mais me reposer). Pas évident.

Elle me donne quelques conseils élémentaires, par exemple de faire des pauses quand je travaille sur l’ordinateur. Ça, je le fais déjà. Un truc que je fais, aussi, c’est de regarder au loin. Régulièrement. Pour ce faire, j’ai la chance d’avoir ma petite chambre de sept mètres carrés, qui me sert de bureau et qui, bien qu’étant toute petite, offre une perspective de vue infinie. Je vous ai fait des dessins pour mieux expliquer :

Là, c’est l’appartement où nous vivons. Il est grand (comparé à ma petite pièce). Si je me cale le dos contre le mur du salon et que toutes les portes sont ouvertes, je peux regarder le mur de la salle de bains et, pour ma pupille, c’est déjà pas mal : c’est sept mètres de distance environ pour épanouir mon regard — mais ce n’est pas beaucoup. Si je regarde dehors, c’est pareil : sept mètres, pas un de plus. Pare que la cour est charmante, certes, mais étroite ; et qu’en face il y a des voisins.

Là, c’est ma chambrette-bureau, qui est minuscule. Par sa fenêtre, c’est tout un panorama de toits, d’antennes, de cheminées qui se déploie et, au fond, ce sont les arbres du square Gardette et, encore après, le ciel et l’infini. Et ma pupille, quand elle passe de l’écran de mon ordinateur vers l’infini, et vice-versa, ça lui fait du bien. Une gymnastique.

À travers

Lorsque je suis assis à ma table, souvent, je regarde dehors, c’est-à-dire que je regarde à travers l’ouverture de ma fenêtre. Comme je suis au septième et dernier étage, ma fenêtre est découpée dans la pente du toit. Dans la mansarde. Et, puisque qu’en face de mon immeuble il y en a un autre, symétrique, la vue qui s’ouvre devant moi est, logiquement, celle d’un autre toit mansardé.

Il est particulièrement agréable de voir le ciel bleu au-dessus du zinc (je vois même, au fond, la cime des arbres du square Maurice-Gardette, qui atteignent précisément la hauteur de mes yeux, c’est-à-dire du septième étage). Mais aujourd’hui, il se passe une chose extraordinaire : je vois le ciel bleu non seulement au-dessus des toits, mais aussi à travers le toit. Pour la première fois, je vois derrière l’immeuble d’en face : mon regard le traverse entièrement en empruntant l’axe des trois fenêtres alignées : la mienne, et les deux du voisin.

Cet alignement des fenêtres est plus rare encore que celui de la terre, de la lune et du soleil en cas d’éclipse totale. Je ne sais rien de mon voisin, mais alors absolument rien. Et je n’ai pas du tout envie de regarder chez lui pour en apprendre plus. Mais là, présentement, je regarde à travers chez lui — et c’est drôlement intéressant.