Son retour

par Antonin Crenn

Quelque chose d’étrange va se produire tout à l’heure : il revient. Il est déjà revenu, même, car je peux considérer que son retour a eu lieu, en fait, il y a un peu plus d’un an, car c’est à ce moment que j’ai su qu’il avait commandé mes livres. Il les a donc sûrement lus, depuis. Il a passé sa commande à la suite de ces mails (très impersonnels) que j’envoie à « tout le monde » au moment d’une parution. Son retour est un long enchaînement de tous petits miracles : le premier, c’est que j’aie encore son adresse après tout ce temps ; le deuxième, c’est qu’il ait ouvert cette bouteille à la mer, qui ne lui était pas adressée plus qu’à un autre ; le troisième, c’est qu’il ait eu envie de commander mes livres ; le quatrième : que j’ai eu connaissance de cette commande. J’ai hésité à lui écrire pour lui dire que je savais : c’était affreusement indiscret de ma part de prendre cette initiative car, s’il avait voulu que nous nous parlions, c’était à lui de m’écrire, en répondant à ma bouteille à la mer. S’il avait préféré acheter mes livres sans me le dire, ce n’était pas sans raison. J’ai écrit, pourtant, il y a quelques mois. Et il a répondu. Puis, il y a deux semaines, il me dit : je serai à Paris bientôt, « ça me ferait plaisir de te voir » (ce sont ses mots exacts, je les cite avec soin).

Je n’ai jamais compris ce qui pouvait se passer dans la tête de B., derrière ses yeux qui me rendaient fou quand j’avais seize, dix-sept ans. Il ne parlait pas beaucoup, il était toujours gentil avec moi, mais pas plus qu’avec les autres. Quelle idée se faisait-il de moi ? je ne l’ai jamais su. Quand je me suis mis tout nu devant lui, et même, encore plus nu que nu (je n’avais plus rien sur les os, j’avais tout épluché méthodiquement, je lui avais livré tout, tout ce que j’avais compris de moi, sans pudeur, les sentiments les plus beaux et douloureux que j’étais en train de découvrir), il n’a pas bronché : c’était comme si rien n’était arrivé. Alors, j’avais admiré son impassibilité, car la plupart des garçons auraient fui en courant — et lui, il était resté. Mais, ce qui s’était passé dans sa tête, je ne l’ai jamais su. Quand nos routes se sont séparées peu de temps après, j’ai eu l’impression que la violence de mes sentiments n’était pour rien dans cette rupture — car ce n’était pas une rupture : nous avons cessé de nous voir tranquillement, paisiblement, exactement de la même manière que j’ai cessé de voir tous les autres amis du lycée : les vies sont ainsi faites. Quatorze ans ont passé depuis ces affres dont je n’aurais pas imaginé me remettre si facilement, qui se sont pourtant évanouis sans laisser de cicatrice (ce qui est resté, ce n’est rien de laid ni de douloureux, ce sont des émotions extraordinaires dans lesquelles je pourrai puiser indéfiniment) ; et douze ou treize ans, peut-être, depuis la dernière fois que j’ai vu B. (que je l’ai entrevu, aperçu, croisé). Je n’ai pas la moindre idée de la raison pour laquelle « ça lui ferait plaisir de me voir » cet après-midi, mais cela ne me tourmente pas du tout. Je suis curieux, seulement. En fait, la question que je me pose le plus concerne un détail minuscule : je me demande s’il trouvera incongru que je lui fasse la bise aussitôt que nous nous retrouverons : je ne connais pas d’autre manière, aujourd’hui, de saluer un ami, mais, à l’époque où nous étions amis, pourtant, nous ne nous sommes jamais embrassés — car au lycée, cela ne se faisait pas : on se serrait la main (et je trouve ce geste étrange maintenant, je n’aurais plus idée de l’accomplir avec un ami : il est trop réservé aux relations professionnelles, aux vagues connaissances, aux copains des copains). J’aimais bien, pourtant, à dix-sept ans, sentir la paume de sa main contre la mienne, l’effleurement des doigts, la pression rapide qui pouvait être ferme et délicate à la fois. Quelque chose d’étrange va se produire tout à l’heure, c’est sûr.

(J’ai rouvert mon journal de cette époque-là. Je n’ai pas souvent fait ça. Si ce journal, qui n’a jamais été lu, était un feuilleton, alors le billet d’aujourd’hui en serait un nouvel épisode).