Quand c’est fini, c’est pas fini

Les livres ont été imprimés il y a quelques jours : dedans, le texte écrit par les enfants au cours de cette dernière semaine d’atelier, si dense. Le vendredi après-midi, une heure avant leurs vacances, ils avaient terminé de saisir sur l’ordinateur, chacun, le chapitre qu’ils avaient choisi d’écrire. Vingt-quatre élèves, vingt-quatre chapitres pour composer un roman. Logique.

À ce moment, je leur avais fait le coup de Paludes :

« Si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela. On dit toujours plus que CELA. »

J’ai trouvé que ça collait bien avec notre projet : les élèves avaient, certes, écrit l’histoire qu’ils avaient voulu écrire, mais, moi, premier lecteur de leur texte, je trouvais qu’ils avaient exprimé autre chose de plus. Et je leur ai expliqué mon idée de titre : Tout se transforme. Parce que, dans cette histoire, ils ont décrit une ville en mouvement : la leur ; et des personnages qui grandissent, comme eux. Et parce que « Rien de se perd, rien ne se crée », comme avec Lavoisier : pendant ces séances d’atelier, nous n’avons pas créé ex nihilo, mais en observant autour de nous, et en nous. Et les jeux des premières séances, ainsi que les sorties, n’étaient pas des moments perdus, mais une matière à transformer.

Ce matin, j’ai les livres dans mon sac à dos. Je les sors au début de l’atelier, comme je les sortirais de ma hotte si j’étais le père Noël (mais je ne le suis pas). Chacun feuillette son exemplaire et cherche le chapitre qu’il a écrit. Une rumeur se répand dans la classe, un frémissement de pages et de doigts, un brouhaha d’yeux silencieux qui parcourent la table des matières, et de voix qui s’étonnent.

Je leur dis : « Le livre est terminé. Mais, quand c’est fini, c’est pas fini. »

Je voudrais que les idées, les émotions, les intentions contenues dans le texte continuent d’exister autour du livre et au-delà de lui. Que le livre ne soit qu’une forme matérielle possible de ces fantômes insaisissables qui composent une histoire. Dans quelques semaines, ils seront invités à la librairie pour montrer leur livre à leurs familles, aux copains et aux copines : ce serait dommage qu’ils se comportent comme des auteurs blasés faisant la promo de leur nouvel opus : un bla-bla convenu, une photo, et basta. Il faut que chaque moment offert soit une occasion de création, une façon de faire progresser le texte. Je les encourage à préparer une lecture, à inventer des images pour accompagner leur voix. Je leur dis : « Étonnez-moi », car ce sera une surprise quand je les reverrai à la librairie. Leurs profs les accompagneront, d’ici là, sans moi : c’était ma dernière séance avec eux.

Si je leur dis « Quand c’est fini, c’est pas fini », en réalité, ce n’est pas seulement pour énoncer un principe artistique. C’est parce que je n’aime pas quand quelque chose se passe pour la dernière fois. Je n’aime pas quitter les gens. Je n’aime pas dire « C’est fini ». J’ai donc trouvé cette formule : c’est une pirouette.

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