Un vertige

Ce poème a été publié dans Revue Méninge no8 en janvier 2017.

• • •

Le soir, quelquefois. Le sommeil
voudrait venir ; on dérive,
on s’abandonne. Quelque chose veille,
qui ne veut pas dormir. Qui attend, sur le qui-vive.

Le rêve s’invite, il est doux.
C’est une voie, on la suit — elle nous mène où ?
Soudain, la terre s’ouvre, le pied se dérobe, on sombre ;
un faux pas. Pas un cri. Le vide nous tire dans l’ombre.

La voix voudrait, mais ne peut pas. Dans le noir,
Les yeux s’ouvrent pour fuir le rêve qui les hante.
On tombe, on s’éveille. Le cœur chante
à se rompre. Il fait trop sombre pour y voir.

De gouffre, il n’y en a pas. Sans bris, sans mal,
le trou s’est ouvert dans la poitrine : un vertige.
Le cœur qui s’emballe, qu’y puis-je ?
Le sommeil à nouveau s’installe.

Le matin, cette fois. Le corps tremble,
le lit oscille. Il semble
que le sol remue sous celui-ci,
et que les murs, dehors, aussi.

La terre s’est ouverte à sept heures quarante,
pas si loin d’ici. La sensation n’est pas courante.
Un vertige. On s’éveille.
Là-bas plus rien n’est pareil.

Le cœur qui s’étonne, un drôle de présage.
Des toits sont tombés, des villages
sont éboulés.
Un paysage s’est effondré, une minute seulement
s’est écoulée.

Mille éclats, un tout petit instant,
un fracas. Des ruines.
Ici, pas un bruit, pas un cri. Dans la poitrine,
ça bouge ; on ne sait plus si c’est dehors ou bien dedans.

On voudrait se lever, mais ça tangue ; c’est un peu dur.
Dans les villages, il n’y a plus un mur.
Debout, les jambes vacillent, elles ne tiennent plus le corps ;
là-bas, tout est à terre ; on ne le sait pas encore.

Italie, octobre-novembre 2016

Ce serait un jeu

Cette nouvelle a été publiée dans L’Ampoule no20 en juin 2016.

• • •

L’objet — le grand objet — se présenterait sous la forme d’une multitude de petits objets. Chacun de ceux-ci aurait des caractéristiques communes : il serait plat, l’une de ses deux surfaces serait d’un gris pâle et l’autre serait imprimée. Ses contours seraient ceux d’un carré dont on aurait modifié les arêtes, soit en ajoutant un ergot, soit en retranchant une concavité ayant la même forme que l’ergot. Il existerait ainsi seize combinaisons différentes de pièces, selon la répartition des formes positives et négatives sur les quatre côtés. Les pièces ne seraient pas uniques pour autant, car elles seraient tellement nombreuses que chaque combinaison aurait des dizaines d’occurrences dans le jeu. Car ce serait un jeu. Et le jeu consisterait à juxtaposer les pièces en emboîtant les protubérances des unes dans les contre-formes des autres. Il y aurait des quantités de pièces entassées, ce serait un capharnaüm épouvantable. Chacune porterait un fragment d’une seule image globale et, tant qu’elles ne seraient pas toutes assemblées correctement, on aurait de la peine à appréhender cette image dans son intégrité. On n’y comprendrait même rien du tout.

Deux pièces seraient de couleur identique parce qu’elles feraient partie d’un même aplat, alors on les emboîterait. Puis on leur ajouterait une troisième pièce contiguë qui serait marquée de cette même couleur, et le motif de celle-ci coïnciderait avec celui d’une quatrième pièce. De proche en proche, on couvrirait sur la table une surface considérable. L’image se recomposerait sous nos yeux. Ce serait une source de plaisir parce qu’on aimerait que les choses soient bien rangées. On aimerait les classer. On trouverait qu’il est agréable d’attribuer une place aux choses, afin de savoir les y remettre lorsqu’elles seraient dérangées. La minutie dont on ferait preuve dans le jeu permettrait de mettre de l’ordre dans le bazar originel des pièces mélangées. Ce serait rassurant et excitant à la fois lorsque l’image apparaîtrait. Cette image serait un vaste tableau noir moucheté de minuscules éclats blancs, jaunes, rouges, bleus et verts. Il serait éclaboussé de turbulences et déchiré d’amples traînées de lumière qui partiraient dans tous les sens. Ce serait une représentation du Big Bang. Alors on serait déçu. Tant de patience consacrée à ranger les pièces du jeu pour aboutir à un tel chaos ? Cette image, alors qu’on voudrait qu’elle fût un accomplissement, s’avérerait être une évocation du désordre primitif. Ce serait cruel. Puis on s’apercevrait que le jeu n’est pas terminé : il resterait un trou dans le canevas. Le trou aurait la forme d’une pièce manquante avec trois ergots et une contre-forme, mais la pièce qu’on aurait dans la main présenterait deux pointes et deux renfoncements. On penserait alors qu’on s’est trompé et on déferait tout, pour recommencer.

On assemblerait à nouveau les pièces qui se ressemblent. On les combinerait de manière à produire des dessins cohérents. On aboutirait à un grand ensemble très complexe, dont on saisirait peu à peu la signification. L’image reconstituée montrerait un paysage désolé. Une lande sèche courrait à perte de vue. Au milieu du tableau se dresseraient quelques pans de murs effondrés, noirs de suie. Une grange au toit percé continuerait de brûler. Une nuée d’oiseaux effarés tournerait dans le ciel blanc, sans but, en piaillant son désarroi. Les oiseaux envahiraient toute la surface de l’image : au premier plan, ils paraîtraient énormes à cause de la perspective, et l’arrière-plan serait saturé de tout petits volatiles noirs qu’on confondrait avec des mouches. Ce seraient les restes d’un village dévasté par les troupes d’Attila ou frappé par la peste. On perdrait son latin dans cet embrouillamini de plumes et de cri. On serait choqué d’avoir perdu tant de temps à classer les pièces du jeu, par amour de l’ordre, et d’être récompensé par cette débâcle assourdissante. On serait étonné, aussi, de voir qu’il manque une pièce au milieu de l’image. Cette découverte serait rassurante parce qu’elle signifierait qu’on s’est trompé. On démantèlerait l’image et on recommencerait.

La fois d’après, on assemblerait toutes les pièces jusqu’à former le portrait d’un homme. Ce serait un bel homme avec des yeux immenses et inquiets, écarquillés. Ses yeux donneraient l’impression de ne regarder nulle part, comme si les pupilles ne parvenaient à se focaliser sur aucun objet. L’homme regarderait au-dedans de lui-même : il serait incapable de voir le monde, tant ses pensées accapareraient toute son attention. Il régnerait dans son regard et dans son esprit une tempête effroyable. Le désordre de son âme nous ferait peur. À la place de son oreille, on verrait qu’il manque une pièce, alors on déferait tout et on recommencerait le jeu.

On composerait ensuite la reproduction d’une peinture du XIIe siècle évoquant le Jugement dernier. Des démons hirsutes poursuivraient des créatures difformes jusqu’aux confins des labyrinthes. On serait définitivement lassé de ces scènes de confusion, de ces fatras inextricables. On sentirait le besoin d’établir l’ordre. Ce serait un désir impérieux d’harmonie. Et parmi ces convulsions, il y aurait encore un espace vacant, dans un coin, qu’on ne saurait pas combler. Alors on démonterait l’image, une fois de plus.

Ce serait un jeu

On retournerait toutes les pièces du jeu de manière à masquer leur face imprimée. Le verso deviendrait visible. On imbriquerait désormais les fragments en tenant compte uniquement de leur morphologie. Les ergots des uns se logeraient dans les encoignures des autres. On fabriquerait un grand tableau uniformément gris. Cette simplicité, ce dépouillement seraient un réconfort. Il y aurait quelque part un espace vide et une pièce en trop qui ne s’ajusterait pas, mais ce ne serait plus une cause de chagrin car la joie d’avoir composé une image apaisée prendrait le dessus. On irait chercher, ensuite, des feutres et des crayons de couleurs. Peut-être aussi de la peinture, si l’on en a sous la main. On voudrait conjurer l’affolement des images surgies précédemment. On colorierait tout en vert, on tracerait des lianes qui passeraient en travers de l’image et qui dépasseraient même sur la table. On peindrait de larges feuilles, des tiges immenses, des plantes farfelues qui s’épanouiraient dans le décor. On sèmerait, avec le pinceau, des graines qui s’éparpilleraient au vent. On barbouillerait de couleur tous les recoins, on comblerait de peinture l’espace laissé disponible par la pièce manquante. On créerait une sorte d’équilibre avec des formes éparses et foisonnantes. La prolifération et l’exubérance donneraient naissance à un nouvel ordre. À une harmonie. Et cela ferait un bien fou.

On se saisirait de la pièce en trop. On la serrerait au creux de la main, très fort. On l’écraserait, le carton se déchirerait. On finirait de l’effriter en le triturant avec l’ongle. Puis on ouvrirait la main devant la bouche. On soufflerait doucement pour que les miettes s’envolent. Ce serait un jeu, comme on disperse au vent les aigrettes des pissenlits. On ferait confiance au hasard pour que chaque grain de poussière trouve sa place. Un peu partout, des choses pousseraient là où elles auraient germé.

Le jeu serait terminé.

Antonin Crenn
Paris, mai 2016

Pourquoi pas Léon

Il y a les canards habituels : les petits gris avec une tête verte. On les connaît par cœur, ils n’épatent plus personne mais je les aime bien, je suis content de les voir. Quand j’arrive au lac, j’ai chaud parce que j’ai couru comme un fou, à toute allure, je fonce aussi vite que je peux. J’ai hâte d’arriver, le sang tape dans mes tempes et me serre le front, je suis un peu essoufflé. Je m’arrête deux secondes au bord de l’eau pour me refléter dedans. J’ai une bonne tête quand je viens ici. La petite gueule que je vois osciller à la surface du lac a meilleure allure que celle qui se plante le matin dans mon miroir. Et donc, c’est là, batifolant sur l’onde pure, que je tombe sur les canards. Les petits, les normaux, ceux qui sont gris et vert. Et ça me fait toujours plaisir.

Quand j’ai un truc qui me compresse les côtes, qui me tord l’intérieur, qui donne des coups entre mes boyaux et les autres choses que j’ai dans la poitrine, je pars en courant. Je ne veux pas que ça dure. Alors, avec mes grandes jambes, je fais des pas immenses, des bonds de géant jusqu’au bois de Vincennes. Je foule l’herbe menue et aussitôt je me sens mieux. J’arrive au lac, ça se débloque dans mes poumons, la plomberie repart, je respire. Un petit pont charmant comme tout enjambe les nénuphars, on dirait qu’il fait attention de ne pas les abîmer : je ne peux pas m’empêcher de sourire, parce que c’est trop beau. Il mène sur l’île qui s’appelle l’île de Reuilly. Le bois de Vincennes c’est déjà vachement bien, mais l’île de Reuilly c’est encore un cran au-dessus : là, il n’y a qu’un grand horizon qui s’ouvre dans mon cervelet, de l’air dans mes oreilles et de la joie à couper en petits morceaux pour la partager avec les canards. Sur mon îlot (un genre de paradis), il y a des canards pas possibles. Ils ne sont pas comme les autres dont j’ai parlé au début, ceux qu’on voit partout. Ces canards-là sont gros et bleus avec des yeux de biche, ils ont un plumeau sur le crâne qui s’agite au vent comme le pistil d’une fleur au passage de l’abeille, et de grandes plumes poilues avec des yeux au bout. Ils m’appellent Léon. Je les laisse dire, ça leur fait plaisir. Sur mon récif j’oublie tout, je ne m’appelle pas Léon, je ne m’appelle plus du tout. Je suis heureux.

Je baguenaude sur la pelouse. Elle n’est pas tondue souvent et c’est tant mieux : des graminées hautes comme moi me chatouillent le menton. Je n’éternue pas, parce que j’ai tout oublié. Je ne sais même plus que je suis allergique à ces conneries de plantes et que, d’habitude, elles me rendent malade. Sur le continent, à la porte de Charenton par exemple, une seule graminée me regarde et tout fout le camp. Je pleure, je coule, je me gratte, c’est l’enfer. Mais ces choses dégoûtantes n’arrivent pas sur l’île de Reuilly : là, tout n’est qu’ordre et beauté. Les énormes canards roucoulent et font un paravent avec les plumes de leur derrière. Ils m’appellent Léon. Pourquoi pas Léon : ce n’est pas plus absurde qu’Alfred ou Isidore. Je m’en fous, je suis heureux.

En ville, parfois, une sorte de grand vide m’encercle à petits pas. Il s’approche très lentement, sans crier gare, puis il m’enveloppe. C’est un vide dense, épais, un peu visqueux. C’est à cause de lui que je dois courir très vite pour m’en sortir, je veux être certain qu’il ne me rattrape pas. Une fois réfugié sur l’île, je suis sauvé. Le temps suspend son vol.

Un jour je me suis dit : je suis heureux — c’était un jour très précis, je m’en souviens parfaitement. Je prenais l’air. J’étais étalé dans l’herbe, les bras en croix, je ne faisais rien du tout. C’était comme si j’étais mort, mais en mieux, parce que j’avais les yeux ouverts. Je regardais le ciel, c’était joli. D’un coup, il est devenu tout noir : des nuages colossaux sont apparus, sortis de nulle part, c’était fou. Ils ont grondé puis ils ont lancé des éclairs longs comme mon bras. Il s’est mis à pleuvoir, des seaux d’eau glacée se déversaient sur moi, elle s’engouffrait dans mon col. Ma chemise était une éponge gorgée de flotte, elle pesait dix kilos sur mes petites épaules. J’ai flippé, j’ai cavalé comme un idiot. Il y avait un kiosque à la pointe de l’île, je me suis niché dedans. J’ai observé la tempête sur le lac, des vagues monumentales, je n’avais jamais vu ça. Au loin, le rocher du zoo de Vincennes était une masse crépusculaire, une silhouette noire sur un ciel noir. Le monde n’existait plus, j’en étais le seul rescapé. Je n’ai pas eu peur, je n’ai pas été triste. Je me suis dit que le monde ne me manquerait pas tellement, et que j’étais très bien là où j’étais. C’est alors que je me suis dit : je suis heureux. Il m’a fallu quatre jours pour faire sécher mes fringues, mais j’étais heureux.

 

 
 

L’île de Reuilly est plantée de tout un tas d’arbres, d’essences variées. Il y a des saules qui trempent vaguement le bout de leurs doigts dans le lac en disant : elle est bonne, je t’assure, tu peux venir — mais on sait qu’ils bluffent et qu’elle est frisquette, juste bonne pour les canards. Il y a des érables sycomores : ceux-là, on ne sait pas forcément comment ils s’appellent, mais on les connaît pourtant bien, parce qu’on les voit sur tous les boulevards. Il y a aussi des arbustes au nom imprononçable qui produisent des petites baies rouges qu’il ne faut surtout pas manger. J’ai vu des canards en becqueter et ils n’ont pas été malades, mais sur nous c’est redoutable, architoxique. Les canards peuvent faire des trucs qui sont impossibles pour les hommes.

Je viens souvent sur l’île. Je traverse le lac Daumesnil par le petit pont de bois, et hop : le bonheur est là. C’est facile. Après, je retourne à la vie réelle, celle qui n’est pas marrante tous les jours. Les canards bizarres, ceux qui battent des cils pour me dire adieu, m’appellent depuis la rive. Ils s’époumonent : Léon, Léon. Ça me fend le cœur. Alors, aussitôt parti, je ne pense qu’à une chose : revenir.

Aujourd’hui, je m’attarde. Je suis sur mon île depuis un bon bout de temps. On pourrait dire que c’est un long séjour. Je nage dans le bonheur tandis que les volatiles à col vert nagent dans les eaux bleues du lac. Chacun dans son élément : on vit côte-à-côte en harmonie. Je me sens si bien que je ne veux pas partir. D’ailleurs c’est décidé : je sais que je n’emprunterai plus la passerelle de bois.
Je vois passer un canard d’un nouveau genre. Il est encore plus balèze que les autres, et il est blanc. Il est suivi par un deuxième. Et un troisième ! et encore, et encore. C’est toute une meute. Le premier déploie ses ailes : je suis impressionné par son envergure. Franchement, pour un canard c’est un beau canard. Et je m’y connais. Il s’envole. Comme il est gracieux ! C’est un ange. Un ange au bec jaune et aux grosses pattes palmées, c’est magique, je suis sous le charme. Le deuxième spécimen de la bande décolle à son tour, ils prennent leur envol les uns après les autres. L’escadrille me quitte. Alors je n’hésite plus, j’agis. J’empoigne le dernier par les pattes et je m’envole avec eux.

 

Antonin Crenn
Paris, janvier 2016

Mario sur la colonne

Mario est tout seul, perché là-haut. Et ça lui plaît. Il n’y a personne pour l’embêter, et il a une vue terrible sur les environs. Il a du temps pour réfléchir et pour se raconter des histoires dans sa tête.

Quand il était petit, au début, Mario ne savait pas marcher. Alors il rampait dans le jardin, en pyjama, et il salissait ses coudes dans l’herbe grasse. Ses parents n’étaient pas méchants, ils le laissaient faire et tant pis pour les taches : ça partait au lavage. Tout au fond, vers la haie, Mario avait trouvé un truc dur qui affleurait dans la pelouse. C’était comme un caillou, en plus gros. C’était carré et ça ne dépassait pas beaucoup du sol : tout juste assez pour qu’un gosse comme lui l’aperçût. Il bava un peu dessus pour se rappeler l’endroit, avec l’intention d’y revenir. Les jours d’après, ça se voyait davantage : la pierre perçait de plus en plus et faisait une sorte de plate-forme. Mario, entre-temps, avait appris à s’asseoir : alors il s’assit dessus. Ses parents le trouvèrent sur son socle après l’avoir cherché des heures dans les bosquets (le jardin était grand) et ils s’étonnèrent de ce monolithe qui poussait dans leurs plates-bandes. Comme ils avaient l’esprit large, ils décidèrent que c’était une bonne chose que Mario s’intéressât si jeune à l’archéologie. Puis Mario commença à se déplacer à quatre pattes, c’était parfait pour grimper sur le chapiteau de la colonne (car c’était bien une colonne). Ensuite, il marcha, et il était grand temps qu’il s’y mît car le monument se développait à vue d’œil. Calé sur ses petits pieds, Mario s’étalait sur le sommet et se redressait en vacillant. Il s’installait dessus, debout.

Les parents avaient de l’imagination. Ils virent que le bloc de pierre grandissait en même temps que Mario, alors ils se dirent que le garçon et la colonne devaient être des espèces de jumeaux (mais de faux jumeaux, car ils ne se ressemblaient pas du tout). C’étaient des gens très cultivés, ils étaient ravis que leur môme ait pris pour sœur une colonne antique. Le petit allait nourrir une passion pour les débris lapidaires, c’était évident.

Mario n’allait pas à l’école, parce que c’était trop loin et qu’il n’aimait pas sortir de son jardin. Il apprit à lire en déchiffrant les lettres qui étaient gravées sur le fût de la colonne. Celle-ci était encore montée d’un cran, et on voyait clairement ce qui était écrit dessus. Il fit son latin en même temps : sa sœur ne s’exprimait que dans cette langue-là, alors il fallait bien. Il essaya, en retour, de lui apprendre des choses. Il racontait à sa jumelle ce qu’il savait sur la vie du jardin : les étourneaux qui volaient comme des fous et qui nichaient dans les hauteurs ; les immenses pins parasols qui grandissaient tout droit, comme les colonnes et les enfants ; et les courgettes qui faisaient de grandes fleurs jaunes qu’on mangeait à l’apéritif. Les oiseaux, les arbres et les fleurs avaient souvent des noms latins, et ça tombait bien pour sa sœur. Ils pouvaient papoter des heures.

Mario ne voyait plus beaucoup ses parents. Ils ne s’inquiétaient pas, tant qu’ils savaient que les jumeaux jouaient gentiment dehors. Peu à peu, il devint grand, et la colonne s’épanouissait aussi. Mais il avait beau être grand, il devait se hisser par les bras pour atteindre le plateau, ça lui faisait les muscles. Tant qu’à se donner du mal pour monter, il restait le plus longtemps possible en haut. Il aurait bien aimé porter sa frangine sur ses épaules à son tour, pour lui rendre la pareille et lui montrer comme le panorama était beau. Mais elle était trop lourde, et puis elle était figée dans le sol. Mario pensa alors qu’être jumeaux, ça ne voulait pas dire qu’il fallait faire exactement la même chose que l’autre, mais juste : être là pour l’autre, à sa manière. Ça le consola et ça fit disparaître ses derniers scrupules. Il passa presque tout son temps juché sur la tête de sa sœur.

Mario sur la colonne

Elle grandissait trop vite, Mario avait peur de ne pas pouvoir suivre. Il ne pourrait bientôt plus saisir le chapiteau de ses petites mains pour grimper. Il escalada la colonne en se disant que c’était le moment où jamais, et il avait vu juste car elle eut soudain une poussée de croissance. Elle monta de cinquante bons centimètres, sa base sortit de terre, et aussi son piédestal. C’était donc terminé pour elle, elle n’irait pas plus haut.

Mario ne s’ennuyait pas, sur son perchoir. Après quelques jours qu’il manquait à la table du dîner, les parents allèrent voir ce qui se passait au jardin. Il était temps, parce que leur fiston avait faim. Il ne voulut pas descendre. La vue était si belle, et il était certain qu’ici il serait tranquille. Le père ou la mère, selon les jours, lui portaient des vivres. En particulier des fleurs de courgette, parce que c’était le péché mignon de Mario. Ils lui montèrent aussi des livres pour préparer le concours de l’école d’archéologie. C’était un peu rébarbatif, mais Mario les lisait en entier quand même. Il oubliait quelquefois des détails et sa sœur lui soufflait les réponses, elle était calée sur le sujet.

Un jour, Mario devint un petit jeune homme. Il descendit de sa colonne et alla se présenter au concours d’archéologie. Il se planta. Les études, ce n’était pas vraiment son truc. Les parents pleurèrent un bon coup, et Mario leur expliqua pourquoi ils s’étaient trompés. Ce qu’il aimait le plus, c’était rester debout sur son socle pour regarder le monde, plutôt que ramper dans la poussière pour étudier les vieilles pierres. Évidemment il aimait bien sa colonne, mais quand elle le portait sur ses épaules il ne la voyait pas. Son horizon c’était le ciel et les oiseaux. Alors Mario s’inscrivit au concours de gardien de phare. Il ne le prépara pas beaucoup, mais il y croyait tellement fort qu’il décrocha le poste. Il embrassa ses parents, et puis sa sœur, mais il trouva que celle-ci était drôlement froide. Il était ému, et elle restait de marbre. C’était une sorte de pudeur.

Il est bien maintenant, Mario, perché en haut de sa colonne de pierre. Il regarde les mouettes depuis sa petite cabine. Il entend le fracas des vagues et, s’il regarde en bas, il les voit s’abîmer sur les rochers. Il allume la lumière le soir, il l’éteint le matin, et personne ne l’embête.

Antonin Crenn
Rome, novembre 2015
Publié dans L’ampoule no19 en mars 2016.