Dans le bain (combien de bains ?)

Il est déjà 17 heures : je n’ai pas vu le temps passer. J’étais absorbé par mes lectures et, avec tout ça, je ne suis pas sorti. Comment donc : « c’est normal » ? Mais oui, c’est vrai : personne n’est sorti, puisque c’est interdit. J’oubliais presque l’état d’angoisse qui s’est abattu sur le monde au-dehors – que dis-je ? qui s’est assis dessus, bien à son aise, et qui fait comme chez soi, étalé de tout son long sur la vie normale afin de l’écraser longtemps, durablement. Mon quotidien est très éloigné, je le sais, des contraintes véritables qui pèsent sur d’autres. Je ne suis responsable de personne d’autre que moi : je n’ai pas d’enfants qu’il faut occuper et aider à suivre l’école malgré tout ; je n’ai pas de parents à protéger ni rassurer. Comme mon appartement me paraît vaste, par rapport à celui où je vis d’habitude ! et tellement plus vaste, encore, si je pense aux familles qui s’entassent dans des réduits indécents. Et comme ma solitude est douce, comparée à la promiscuité imposée à celles et ceux qui ne supportent plus l’autre qui partage leur espace vital ou, pire, qui se font taper dessus. Que la crise soit « générale » ou pas, ce sont toujours les mêmes qui en prennent plein la gueule.

Dimanche et lundi, impossible de me concentrer. À cause de l’attente. Mais, depuis que la chape de plomb est tombée, je ne reste plus suspendu à une décision quelconque. J’inaugure un nouveau rythme.

J’ai reçu de K. une série de liens et de conseils pour explorer la petite portion des archives municipales que je peux fouiller en ligne, à défaut de zoner dans les magasins : tant pis pour l’odeur de poussière, tant pis pour le papier vieilli qui caresse la pulpe des doigts.

Jacques Larroque est né le 4 octobre 1850 à Montauban. Jean Larroque est né dix jours plus tard, dans la même ville. Leurs noms se suivent sur le registre des appelés de la classe 1870 : engagés sous les numéros 60 et 61. Le premier est cultivateur dans le faubourg de Bio et il est « faible de constitution », le second est laitier au faubourg de Chaume, sans signe particulier. Tous deux sont bons pour le service et ils ont signé, puisqu’ils en sont capables. Parmi les morts du Monument de la guerre de 1870 (celui de Bourdelle), parmi les noms presque illisibles, il y a un « J. Larroque » : lequel de ces deux-là, de Jacques ou de Jean, a-t-il été tué à vingt ans ? Ni l’un ni l’autre, peut-être. Car il y a un troisième Larroque : Jean, né à Saint-Amans, commune de Molières, un an et demi avant les deux autres. Tout ce que je sais de lui, c’est que la dernière heure qu’il a vécue était celle qui précède immédiatement la nuit, en hiver : il est mort à quatre heures du soir, le 14 février 1871, dans l’ambulance de la rue Grande à Argenton (Indre). L’état-civil, avec ironie, lui a retiré un R quand il a cessé d’expirer l’air de ses poumons : il était né Larroque et il est mort Laroque. L’initiale « J. », sur le monument, c’est lui. Mais les deux autres larrons m’intéressent aussi, et je sais pourquoi (je me connais) : à cause de Francis et de François, les deux marins du Pourquoi Pas ? qui grandirent ensemble – que j’ai fait grandir ensemble dans Les présents – et qui disparurent ensemble en mer d’Islande. Jean et Jacques Larroque : ces deux gars ne se connaissaient pas, j’en suis sûr, avant de devenir les numéros 60 et 61 de la classe 1870 au bureau de recrutement de Montauban.

Comment suis-je tombé ensuite sur Jean Marty ? Il était élève au lycée Ingres : quel genre de garçon envoyait-on au lycée, sous le Second Empire ? Sûrement pas le fils d’un laitier de Chaume, ni d’un paysan de Bio. Mais de qui Jean Marty est-il donc le fils ? d’une femme prénommée Marie. Le père, on ne sait pas. À vingt-et-un an, le soldat Jean Marty meurt à l’hôpital du Val-de-Grâce, quelques jours après la fin du Siège de Paris : en souvenir, on a mis son nom dans un endroit que je connais bien, au cimetière de Belleville. Ce petit garçon élevé à la campagne, ce jeune homme lettré, c’est Jules Vallès qui repasse dans ma tête : si Jean Marty avait survécu, aurait-il suivi ses camarades de la Garde nationale qui décidèrent de ne pas rendre les armes ? Il aurait participé à l’insurrection, il aurait défendu la Commune et, s’il n’était toujours pas mort après cela, il serait parti en exil en Suisse ou en Angleterre, il aurait fait des enfants, et les descendants de ses enfants, aujourd’hui, ignoreraient tout de Montauban.

Je n’arrive pas à comprendre où il est né, Jean Marty : sauriez-vous m’aider ? « Port Legaignan (Lot) » : j’ai l’impression que ce n’est pas une commune. Est-ce mal compris, mal orthographié par l’officier d’état civil ? Est-ce un lieu-dit ? Une paroisse ?

J’ai passé la journée à parcourir ces registres en ligne, histoire de m’immerger dans les vies de ces hommes morts. Histoire de me mettre dans le bain.

Non, ce n’est pas vrai : je n’ai pas fait que ça. Ce matin, j’ai bouquiné dans mon bain (oui, j’ai une baignoire) et, cet après-midi, j’ai passé du temps dans la cuisine, là où la vue est la plus lointaine : la chaise placée dans l’ouverture de la fenêtre immense, nettement plus grande que moi (trois mètres de haut, peut-être). Il faisait beau, ça chauffait doucement sur la peau.

Voilà. Il y a eu ça, aujourd’hui : j’ai sauté dans le grand bain des archives (un bain de données, de chiffres et de lettres, de pixels), si excitant pour l’esprit ; et me suis laissé envelopper par d’autres bains, plus doux au corps.

Je me prends au mot

Dans la rue de la Comédie presque déserte – des gens seuls, portant leurs grands cabas pleins, s’engouffrant sous les porches : une femme avec sa petite fille. La petite pleure, elle crie, elle se débat. La mère est épuisée : elle contemple avec angoisse les jours à venir, les semaines de confinement qu’on nous promet : « Enfermée avec ce monstre ! »

Soudain, la petite s’échappe. Elle court en hurlant de plus belle, approchant le bord de la route où circulent, encore, des voitures.

« Où tu vas, toi ? Attends ta maman ici. »

Là, c’est moi qui parle. Je l’arrête en posant ma main sur sa petite épaule, je lui parle en pliant les genoux, en la regardant dans les yeux. Son visage est déformé par une demi-heure de braillements : elle bave. Alors je pense aux consignes de distanciation sociale qui volent en éclat : je suis en train de toucher un enfant inconnu qui bave ! C’est risqué. Mais ces voitures, sur la route, sont un autre risque… Quelles sont les consignes, en pareil cas ? Il fallait choisir : c’était elle ou moi.

À la Petite Comédie, je parle à celles qui sont là, qui rassemblent des dossiers pour travailler de loin.

« Que décides-tu ? me demandent-elles. Rentres-tu à Paris, restes-tu à Montauban ? »

J’ai réfléchi. Dans ce projet de résidence, il y avait l’envie de rencontrer des gens, un lieu, une histoire, un territoire ; et tout ça devient impossible, interdit, annulé. Oui, il y avait ça. Mais il y avait aussi, dans ce projet de résidence : l’envie de n’être pas chez moi, de vivre seul, d’avoir un lieu où ne faire qu’écrire.

J’aurais donc écrit, j’aurais vécu seul. Mais J.-E. serait venu passer quelques jours avec moi : c’était prévu. Et, souvent, je serais sorti me promener, j’aurais pris des cafés avec des gens. J’aurais été seul, mais pas trop.

Je tiens souvent ce discours radical : aller au bout de son idée, sans demi-mesure. Aujourd’hui, ce confinement qu’on nous impose m’oblige, moi, à faire ce choix radical : soit renoncer (rentrer à Paris), soit faire pour de vrai ce que je prétendais désirer : être seul, écrire. Je me prends au mot : je reste à Montauban. Il n’y a pas d’autre moyen de vérifier si c’était vraiment cela que je désirais (être seul, écrire) ou si c’était une posture.

L’appartement est beau, grand, lumineux. Ai-je déjà vécu dans un appartement plus agréable ? La vue depuis les fenêtres (dans la chambre et le salon) est toute de rose et de bleu : les briques et les tuiles, le ciel. La salle de bains donne sur l’Ancien Collège : d’habitude, juste en face, il y a des gens dans les bureaux, alors je laisse le rideau entre eux et moi. Demain, ces gens seront chez eux et, moi, je serai chez moi, tout nu au soleil si cela me chante. À Paris, J.-E. n’aime pas que je fasse ça, à cause des voisins.

Je donne définitivement tort à la petite voix qui me disait, quand je bouclais ma valise : « N’emporte pas tant de livres ! tu ne seras pas dans le désert, à Montauban, il y a une librairie et une médiathèque. » Il n’y a plus de librairie, plus de médiathèque, et, dans l’appartement que j’habite, au fond du placard, derrière l’aspirateur, il y a la sélection du Reader’s Digest et les œuvres de Paul-Loup Sulitzer. Heureusement que j’avais chargé ma valise !

Ce matin, à la Petite Comédie, j’ai emprunté des livres à A. et V. pour grandir la pile que j’avais déjà. Je me prends au mot : je serai seul, je vais écrire et je vais lire.

Le dimanche, je réside

« Et sinon, Montauban le dimanche, c’est vivant ? »

Je ne sais pas. C’est le premier dimanche que je passe ici et c’est la première fois, aussi, que le gouvernement ferme les cafés et demande aux gens de rester chez soi. Alors, ça fausse mes observations.

Je me suis éveillé tôt (les étourneaux, dans l’arbre : confinement ou pas, ils chantent) et j’ai repris ma lecture des Vies minuscules de Pierre Michon où je l’avais laissée hier soir. Je suis frappé par la ressemblance de certains récits de ce livre avec d’autres récits qui me sont personnels : des histoires que j’aurais pu raconter ; des relations que j’ai écrites, déjà, à propos d’autres personnages de ma propre famille. Il s’agit peut-être d’une coïncidence – comme elle est heureuse, alors ! – mais, plus probablement, c’est la dimension universelle du récit intime qui agit. L’auteur parle de lui, au plus profond et avec sincérité ; et moi, lecteur, ça me parle de moi.

Le puzzle recomposé par ce livre : combler, par l’écriture, les lacunes d’un récit biographique éparpillé ; reconstituer la vie de ceux qui nous ont précédé – ces vies qui n’ont coïncidé avec la nôtre que par un minuscule point de contact, mais qui ont contribué à la façonner. C’est assez proche de ce que j’ai voulu faire dans mon histoire de rue des Batailles, qui s’incarne en ce moment dans une forme de texte achevé, grâce à la confiance que me fait D. : je reçois ce matin sa maquette du livre qui paraîtra dans sa maison et dont je parlerai, bientôt, en mots plus clairs. Dans ce texte, j’ai éludé par trois fois le mot « ça » devant l’auxiliaire avoir, en écrivant « ç’a été », « ç’avait », « ç’aurait ». Avais-je le droit de le faire ? Voilà la question que nous nous sommes posée, avec l’éditeur. Il a été question de ça dans nos messages, c’est-à-dire : de ç’a.

« Il y a du monde au bureau de vote », me dit J.-E. qui s’y rend à ma place, par procuration. Il faudrait que tout le monde y aille, ou bien qu’on l’annule, mais quel sens ç’aurait donc, un maire élu par les trois seuls péquins qui bravent la consigne du confinement ?

Je sors à mon tour. Montauban, ville fermée, comme toutes les autres en ce moment. Dans d’autres endroits, ça ne doit pas changer grand chose : je me souviens de Luçon le dimanche, où les consignes de distanciation sociale étaient naturellement respectées : jamais on ne voyait deux personnes dans la même rue simultanément.

Il fait très beau. Un temps à prendre un café dehors. Dommage. Je me suis assez promené, je vais prendre mon café chez moi. Il y a pire punition : mon appartement est beau et le soleil y entre gentiment, venant lécher le mur de ma chambre, chatouiller mon petit bureau. Je pense aux camarades qui voient toutes leurs activités rémunérées (dans les écoles, dans les librairies, dans les salons) annulées les unes après les autres. Il n’y a pas de chômage quand on est auteur : c’est la galère, et c’est tout.

Alors, vraiment, je ne me plains pas. Moi, ce que je suis venu faire à Montauban, ça reste autorisé. Mieux : c’est obligatoire. Car je suis en résidence pour écrire. Alors, je fais comme on nous le demande : je reste chez moi, je réside.

C’est très différent, quand les gens sont là

Nous avions répété l’après-midi, avec Mathieu. Deux fois de suite, j’avais lu mon texte au micro et il avait pianoté sur ses touches lumineuses. Nous étions synchronisés. Prêts. Je me sentais plutôt à l’aise, parce qu’il me donnait confiance et que ma lecture était portée par sa musique. Je pensais : il suffira de refaire la même chose quand les gens seront là.

Mais je me trompais : c’est très différent, quand les gens sont là. Tant que nous étions seuls dans la pièce, je lisais pour lui, il jouait pour moi, et nous nous adressions à un autre absolu, imaginaire. C’étaient des phrases, des sons, jetées au hasard, destinés à qui voudrait bien les entendre. Une bouteille à la mer, comme lorsque j’écris sans savoir qui me lira, ni quand, ni dans quelles dispositions d’esprit il ou elle sera pour recevoir mes mots.

Mais les gens sont arrivés. Ceux que je ne connaissais pas (la grande majorité), ceux que j’avais rencontrés depuis quelques jours (une poignée), et É. qui me connaît bien et dont la présence amicale au premier rang m’a causé un grand plaisir.

Mathieu a commencé. J’ai laissé la musique occuper l’espace entre nous, puis, tout à coup, au moment que nous avions convenu, j’ai pris la parole. J’ai lu mon texte. Et cette fois, je ne l’ai plus lancé au hasard vers un autre absolu : je ne pouvais que m’adresser personnellement aux gens assis face à moi. Debout devant eux, je leur ai raconté mon histoire, les yeux dans les yeux.

Ce que j’ai ressenti, c’était très fort : j’étais tout nu ; j’ai confié mon histoire à des inconnus qui étaient prêts à l’entendre, à l’écouter, à l’accueillir et à la comprendre. C’est une chance, un moment précieux. J’ai vécu, devant ces gens, l’histoire que je leur racontais. J’ai éprouvé devant eux des émotions. À la fin (au bout de quinze, vingt minutes peut-être), j’ai senti ma voix trébucher (je ne sais pas s’ils l’ont perçu), mais c’était inévitable.

Pourquoi est-ce que je fais ça ? Je veux dire : écrire, publier, lire devant tout le monde ? Une façon de dire « Aimez-moi » ? En fait, ça ne m’intéresse pas tellement de répondre à cette question.

Mais j’ai répondu avec plaisir aux questions d’A., qui a mené cet entretien, me permettant de dire des choses qui me tenaient à cœur. Puis on a bu un verre avec les gens, puis j’ai parlé encore un peu, puis on a été dîner, puis je suis rentré chez moi. Il était tard, mais je ne me suis pas couché tout de suite. C’était trop tôt.

Merci à tous ceux, toutes celles qui m’ont fait ce cadeau de leur écoute, et à l’équipe formidable de l’association Confluences pour avoir permis à cette lecture d’exister. Ces photos sont celles de Confluences.

Le monde est petit (mais pas encore confiné)

Il fait très beau. On a peine à croire qu’un fléau s’est abattu sur le monde, que le virus poursuit sa course sans obstacle. J’ai écrit « on a peine à croire » : pour être honnête, j’aurais dû écrire je. Car les autres, eux, ils y croient. Les gens dont j’entends les conversations, dans la rue : ils parlent de ça. Moi, les premiers mots que je prononce aujourd’hui, c’est au musée, en me présentant à l’accueil :
« Je viens aujourd’hui, parce que je crains de ne plus pouvoir venir la semaine prochaine.
– On ne sait pas si on devra fermer, on attend les instructions. »

Elles peuvent tomber d’un moment à l’autre, les instructions. Fermeture des lieux publics. Confinement. « S’il faut rester confiné quelque part, il vaut mieux que ce soit ici » : voilà à quoi je pense, parcourant de nouveau les salles Bourdelle, puis, descendant encore d’un niveau, dans les entrailles de la bâtisse, au ras du Tarn, dans cette salle sombre et humide, dite « du Prince Noir », toute de niches, de recoins et d’anfractuosités. On ne me trouvera jamais ici, je serai tranquille.

Mais je suis raisonnable : je refais surface. Alors que je croyais être seul, je rencontre soudain des vivants. Ce sont de jeunes sujets, manifestement en pleine forme, autrement dit : des porteurs sains, sournoisement contagieux. Des enfants. Leur institutrice a dû se dire, comme moi : « C’est le jour où jamais pour les emmener ici : lundi, l’école sera fermée, et le musée aussi, sans doute. » Ils sont gais, ils font plaisir à voir. Et moi, je me dirige vers le café, où l’on peut acheter des cartes postales.

Deux employés sont derrière le comptoir. Ils me voient débouler et s’écrient : « Un autre visiteur ! » – parce qu’ils en avaient déjà un. Quelle surprise d’être deux !

L’autre et moi échangeons quelques paroles. Sa tête me dit vaguement quelque chose.
« Vous êtes d’ici ?
– Provisoirement : je suis arrivé il y a trois jours, je vais habiter Montauban pendant dix semaines. »

Quand il me dit son prénom, ça y est ! je le remets. Nous nous sommes rencontrés il y a plusieurs années, dans une vie qui me semble lointaine : un dîner, à Paris. Nous étions invités tous deux par quelqu’un, dans un bel appartement qui n’était pas le sien. Je me rappelle étrangement certains détails de cette soirée ; lui aussi. Nous ne nous sommes jamais recroisés depuis.

Nous sirotons nos cafés à cette petite table, près de la fenêtre qui donne sur le Pont-Vieux. Face à moi, une autre fenêtre encadre très exactement la vue sur le monument aux morts de Bourdelle. Il fait beau. On a peine à croire qu’un fléau s’est abattu sur le monde.