Papier, machine, plateau

Les gens de Papier Machine sont belges. Enfin, pas tous, mais ils fabriquent leur revue dans ce pays. Je les ai rencontrés à Paris il y a quelques années : il y a eu Œuf, puis Éponge. Ce nouveau numéro s’appelle Plateau.

J’étais en Vendée. Il y avait ces villages réfugiés dans les hauteurs, mais pas tellement hauts non plus. Des anciennes îles, surnageant au-dessus du marais, à quelques mètres d’altitude. De modestes promontoires tout plats. Des plateaux.

J’ai écrit une histoire qui se passe sur un plateau de ce genre-là. J’avais envie de la raconter à rebours, et de remonter le fil jusqu’au début. J’ai appelé ça « Ici-Haut » et c’est paru dans ce numéro : Plateau.

Le numéro est très beau, comme à chaque fois. Mais, non, pas comme à chaque fois, car c’est toujours différent. Cette fois-ci, c’est mis en pages par Claire Allard, et elle a eu cette idée de composer mon texte en altitude, et à rebours. Collé au plafond, le titre en dessous. J’aime beaucoup.

Les gens de Papier Machine seront au Monte-en-l’air le vendredi 17 janvier. Moi aussi. Ce sera une soirée de lectures, et on boira des coups : venez !

Demain le futur

les sapins morts
dans ma rue
broyés menu
ils sentent encore

un koala sur trois
parti en fumée
ça sent quoi
un monde cramé ?

Amélie a fêté Hic
au Monte-en-l’air
j’ai bu un verre
avec Paul-Éric

un texto de Guillaume
une charade !
la rigolade
comme des mômes

ça paraît lointain
les ateliers
mais c’est quasi demain
faut préparer

ce que je vais dire
à Montauban
ce que je ferai écrire
aux enfants

ils ont dessiné
leur ville dans l’avenir
j’aimerais les mener
vers le souvenir

Lieux où j’ai dormi en 2019

Une liste. Je ne compte que les lieux où j’ai passé la nuit : pas ceux où j’aurais certes dormi, mais le jour. Une typologie sommaire. Les lieux miens, à propos desquels je peux dire « c’est chez moi », même provisoirement ; les lieux des autres ; les lieux qui ne sont chez personne, où on ne peut être que de passage. Un ordre. Décroissant, en nombre de nuits.

Chez moi

— rue de la Roquette, Paris (239 nuits)
— en résidence, rue du Président-De-Gaulle, Luçon (49 nuits)
— en résidence, la Clé des champs, lieu-dit la Papotière, Luçon (33 nuits)

Chez les autres

— chez J. & J., Kirkham Street, San Francisco (17 nuits)
— chez S. & M., rue des Côtes, Maisons-Laffitte (4 nuits)
— chez C., rue Francis-Carret, Dry (2 nuits)
— chez R. & O., Cloverdale (2 nuits)
— chez W., Fontenay-le-Comte (1 nuit)

Chez personne

— appartement 602, Viale Elba 3, Portoferraio (7 nuits)
— hôtel Mercure, Montauban (2 nuits)
— chambre 5, Attic Hostel, Plaza Pietro Paleocapa, Turin (2 nuits)
— chambre Teresa, hôtel Villa Raffaella, Via Mentana 39, Livourne (2 nuits)
— hôtel Le Celtic, Villers-sur-Mer (1 nuit)
— chambre 225, hôtel Bellevue, Salita della Provvidenza, Gênes (1 nuit)
— hôtel Mirabeau, boulevard Heurteloup, Tours (1 nuit)
— hôtel La Vallée, rue des Pyrénées, Lourdes (1 nuit)
— en avion, San Francisco–Paris (1 nuit)

Georges Perec, Espèces d’espaces

Comment les corps se parlent

Je dis à J.-E. : « Ce n’est quand même pas normal qu’il n’y ait que des hommes dans la salle. » Des couples, surtout. Et puis, quelques tout seuls. Je ne reproche pas au public d’être gay, évidemment : ce serait idiot, puisque je le suis aussi. Mais je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas un seul mec hétéro dans la salle, ni une seule fille. Est-ce qu’on ne va pas voir des films où il est question d’hétérosexualité, nous ? On va même voir des histoires d’amour lesbiennes, c’est pour dire. Et là, pour Benjamin – où le sujet n’est même pas l’homosexualité, d’ailleurs (le film n’aborde pas du tout la découverte de sa différence, par exemple, ni l’appartenance à une minorité, ni le regard social, ni l’homophobie), car c’est seulement un film d’amour (la naissance du sentiment, la redécouverte d’une innocence, la crainte de s’engager, tout ça) – eh bien, cette histoire-là, on dirait qu’elle n’intéresse que nous. Tant pis pour les autres. Oh ! au dernier moment, une fille entre, qui s’assoit au premier rang. La lumière s’éteint.

Le titre ne va pas du tout : quand le film porte le nom du personnage, c’est qu’on n’a pas trouvé de meilleure idée. Mais, à part ça, rien à redire : tout est plus intelligent qu’on le croyait d’abord, c’est juste, c’est drôle, on a envie de s’y reconnaître. J’ai vachement aimé. Tout est parfait, alors. Ou presque. C’est-à-dire qu’il aurait pu être un tout petit peu meilleur (et un tout petit peu plus réaliste) s’il n’avait pas le même défaut que tous les films : il est inutilement prude. Je veux dire : il s’agit d’une histoire d’amour, et on ne voit pas les personnages faire l’amour. Tomber amoureux, c’est aussi cela : désirer le corps de l’autre. Et ensuite, aimer longtemps, c’est aussi : continuer de désirer l’autre alors qu’on le connaît déjà. Cela me semble fou, de décrire ce sentiment, et la relation dans laquelle le sentiment se matérialise, sans montrer cette magie fragile des corps. Et, puisque le ton de ce film n’est jamais provoquant, ni vulgaire, ni violent, il n’y a aucune raison que la mise en scène de l’amour physique prenne l’un de ces caractères : on pourrait le montrer de façon tendre, drôle, poétique – c’est-à-dire : dans le ton du film. C’est ce que j’ai essayé de faire dans La lande d’Airou, que Guillaume et moi publierons bientôt : écrire les gestes sexuels comme j’écris le reste, parce que le sexe n’est pas une chose séparée du reste. Alors, évidemment, ma nouvelle ne pourra être lue par des enfants, mais il n’y a aucune raison qu’ils l’aient entre les mains. Et, de toute façon, ils ne s’intéresseraient pas non plus aux autres choses qui sont dans le texte. Pareil pour ce film : nous étions tous adultes dans la salle, alors nous aurions bien supporté de voir un peu plus de peau nue, sans nous en offusquer. Le soir de leur rencontre, les deux garçons s’embrassent au salon devant la projection du film que l’un d’eux vient de réaliser (le Benjamin du titre). À l’écran, pour nous, cinq secondes de baiser (cinq secondes d’écran, seulement ? pour cet événement tellement capital ?). Puis, l’autre retire son t-shirt. Et là : ellipse. On les retrouve le lendemain matin, au lit, s’éveillant. Je comprends l’utilité de l’ellipse : qu’on ne nous montre pas tous les détails, certes, puisque le ton du film n’est pas à cette crudité. Mais, combien ç’aurait été riche, si on avait coupé la scène seulement quelques minutes plus tard ! pour sentir ce que sentent ces personnages, pour comprendre leur histoire. Par exemple : ce Benjamin, qui raisonne trop, qui parle tout le temps, parle-t-il aussi pendant l’amour ? ou bien, est-ce le seul moment où il se tait ? Lui qui est si peu sûr de lui, continue-t-il de se laisser guider par l’autre, ou bien prend-il confiance au moment de se sentir désiré ? Ose-t-il s’abandonner complètement ? Sont-ils pressés, les deux amants ? éprouvent-ils l’urgence de leur plaisir ? ou prennent-ils le temps de se connaître, de s’explorer l’un l’autre ? Sont-ils maladroits ? ou sont-ils surpris, au contraire, par le parfait accord de leurs gestes ? Je ne crois pas qu’on puisse être fondamentalement différent, en faisant l’amour, de ce qu’on est dans les autres circonstances (c’est pourquoi j’ai cette envie que le sexe soit montré avec la même intention esthétique que le reste), mais, tout de même : on est capables avec le corps de dire et d’éprouver des choses qu’on n’exprime pas autrement. Alors, prétendre partager avec le spectateur les sentiments de ces personnages, et l’intimité de leur relation, sans montrer comment les corps se parlent, ça me semble un peu court. Le réalisateur s’est-il empêché de le faire, anticipant les réactions des spectateurs ? Car son film est suffisamment mainstream pour plaire à tout le monde : le genre comédie romantique, en plus intelligent peut-être… Alors, a-t-il craint de faire fuir le public hétéro en lui montrant un petit bout de sexe ? Il serait idiot, le public. Et de toute façon, si le réalisateur a cru cela, eh bien, il s’est planté. Puisqu’il n’est pas venu, ce public-là.

Des mots sont passés

« Tu m’enverras une carte postale de Montauban ? » J’ai l’habitude d’envoyer une carte à R. et S. à chaque fois que je suis en voyage : R. me montre la boîte où il les range, avec celles de sa famille. Et des photos, et d’autres trésors. Quand j’avais l’âge de R., ma mère nous habituait, ma sœur et moi, à écrire des cartes quand nous partions en vacances. En réalité, elle profitait de nous pour ne pas les écrire elle-même : on faisait des dessins, et elle ajoutait un petit mot. La plupart des gosses de mon âge ont fait comme moi, j’en suis sûr, puis ils ont laissé tomber. Moi, je continue, mais pas avec tout le monde. Le truc chouette avec R., c’est qu’il en écrit aussi.

On était chez eux, hier. Les parents parlaient avec J.-E. de choses dont parlent les adultes. J’étais assis par terre avec S. qui me montrait un jouet : on place une sorte de diapositive sur une lumière, à l’intérieur d’un caisson transparent, puis on met une feuille par-dessus le couvercle en plexi. Et on décalque l’image. Il paraît que c’est une idée du père Noël. Est-ce qu’on croit au père Noël, à quatre ans ? Il étalait toutes les diapos, j’ai proposé de choisir un animal. Il m’a demandé : « C’est un animal, celui-là ? », en me montrant un chat habillé qui jouait de la guitare. J’ai supposé que oui. Alors, il s’est appliqué. Il a commencé à repasser les traits sur son papier. Sa petite main occupée à cette tache méticuleuse, et ses oreilles grand ouvertes sur la conversation sérieuse d’à côté. Et les neurones, qui n’en perdent pas une miette. Il me demande :
« C’est quoi, résister ? »
Je n’écoutais pas, moi, ce que disaient les grands, alors je ne sais pas pourquoi ce mot a surgi. J’explique :
« Par exemple, tu as envie de faire un truc, mais quelqu’un t’en empêche. Alors, toi, tu décides de ne pas te laisser embêter. Tu fais ton truc quand même.
— Ah, c’est comme se défendre, alors. »
Il passe son dessin en revue, vérifie qu’il n’a pas oublié une chaussure du chat. D’autres mots passent dans la pièce, des sons, des ondes qui traversent nos têtes.
« Et c’est quoi, la volonté ? »

C’était le petit déjeuner d’après réveillon, c’était le 1er janvier. Et voilà, nous sommes en 2020.