Antonin Crenn

C’est dimanche (j’ai vu des vaches)

Je me suis éveillé tard. Parce que c’est dimanche, sans doute. Mais comment mon corps le sait-il ? Alors que je dors dans un lit qui n’est pas le mien, que la lumière qui passe par l’interstice des volets n’a pas la couleur de chez moi, que les bruits du dehors me sont inconnus ? Aucun indice de dominicalité ; aucun moyen, pour mon horloge biologique, de savoir qu’aujourd’hui on reste au lit. C’est un mystère. En fait, non, c’est simple : j’ai dormi dix heures d’affilée parce que les deux premières nuits, j’ai dormi mal. Alors, je me rattrape. Plus tard ce matin, je suis retourné au lit : plus précisément, dessus et tout habillé. Parce que je lis un de ces romans qu’on dévore à plat ventre sur son lit et que, souvent, je ne peux pas le nier, les bouquins que je lis ne sont pas aussi romanesques que celui-là. Là, je me laisse porter par le souffle de la narration, par l’épopée. C’est la suite du Monde réel d’Aragon, c’est-à-dire que c’est le premier volume des Communistes. J’en suis à la page 500, donc j’approche de la fin, mais il y a encore trois volumes derrière, c’est pas fini. Comme je lis tout ça en pointillé (j’ai commencé la série il y a plus d’un an), je me perds dans les personnages : c’est foisonnant comme du Balzac, mais la différence c’est qu’on ne trouve pas leurs arbres généalogiques sur le web aussi facilement qu’on trouve, par exemple, la chronologie de chaque micro-apparition de Rastignac dans la Comédie humaine. Tant pis pour ceux qui n’ont pas pris de notes. L’histoire qui s’y déploie est fascinante parce qu’elle est infinie : elle prend ses racines dans les débuts du vingtième siècle, mais ces racines sont elles-mêmes nourries par tous les siècles précédents, on le sent, et les développements pourraient s’étendre jusqu’aujourd’hui. L’histoire est passionnante parce qu’elle est réelle – et pour être si réelle, elle est faite de fiction. Et les personnages existent, pour moi – et leur vie se prolonge au-delà du roman. C’est-à-dire que le volume Aurélien, consacré à l’histoire d’Aurélien, s’arrête quand on en a fini avec le morceau de la vie d’Aurélien qui nous intéresse ; mais que sa vie, après, continue. Elle continue d’une façon moins passionnante, c’est le moins qu’on puisse dire : plus rien, dans son existence étriquée, ne mérite qu’on lui consacre un roman. Alors il est relégué au rang de personnage secondaire, tertiaire, quaternaire. D’anecdote insignifiante. Et le jeune Aurélien qu’on a aimé parce qu’il était romantique devient un bourgeois fadasse et lâche, engoncé dans son conformisme, qui se contente de faire tapisserie dans la galerie de figurants. Et Aragon n’a pas peur de ça : d’abîmer son personnage.

Un dimanche après-midi à Luçon (prononcer ces mots sur un air connu) : il fait beau, je fais mon petit tour de petit vieux, doublant l’Intermarché pour attraper ce chemin joli qui passe devant la Corsière, dans le marais. Puis, je reviens en ville par la route des Guifettes, je jette un œil dans la boîte à livres de la place Leclerc (j’ai failli en prendre un), et je m’installe à la terrasse du café du Commerce pour entendre des voix humaines.

Une tablée de jeunes gens gais : ils ont de bonnes têtes. Des lycéens, sans doute. Je pense au prix que coûtait un café en terrasse dans la ville où j’ai grandi au début des années 2000 : c’était déjà le double de ce que ça coûte aujourd’hui à Luçon. C’est peut-être pour cette raison que je n’allais pas au café avec les copains. (Non, en vrai, la raison principale, c’est que je n’avais pas le genre de copains avec qui on va au café, et que j’évitais le plus possible les regroupements de ce genre : j’étais incapable de savoir comment ça marchait, ce qu’il fallait dire et à quel moment il fallait rire). Je les écoute d’une oreille distraite. Je saisis ces mots, prononcés deux fois de suite : « un truc de pédé » – quelqu’un dit cela, à propos de quelque chose que quelqu’un d’autre a fait. Ce quelqu’un qui a fait un truc de pédé. De quelle chose peut-il bien s’agir ? Par exemple : est-ce que le projet littéraire que j’ai en ce moment avec G. serait un truc de pédés ? (je vous gâche le suspense : oui, clairement, c’en est un.) Mais, dans la conversation de cet après-midi, il n’est pas question de littérature : dommage. Ni même d’homosexualité. Il s’agit seulement de dénigrer le quelqu’un qui a fait ce quelque chose. Alors, cette joyeuse tablée de jeunes gens sympathiques aurait pu dire, oh, bien des choses en somme : « un truc pourri » ou « un truc merdique » ou « un truc ridicule » ou « un truc qui craint » (mais les jeunes disent-ils encore : ça craint ?). Pour eux, ç’aurait été pareil. Mais pour moi, ç’aurait tout changé.

Je ne l’ai pas dit, tout à l’heure : j’ai vu pas mal de vaches du côté de la Corsière. J’aime bien les vaches. Je les ai regardées un moment. Je me demande : souffrent-elles quand elles entendent, par exemple, « peau de vache », utilisé dans une conversation qui ne concerne pas du tout les vaches, mais où l’expression n’a pas d’autre but que d’être désagréable à l’endroit de la personne qui la reçoit ? J’en doute. Elles sont au-dessus de ça, les vaches. On le perçoit à la noblesse du regard. Moi, j’utilise encore le mot « vachement », mais c’est toujours positif.

Rentré à la maison, je repense à elles. Bien imprégné de cette ruralité vigoureuse, j’attaque la lecture d’une sombre histoire de mystères villageois, que m’a envoyée P., dans laquelle il est question d’une plante gynodïoique cultivée pour sa racine charnue.

Le pays joyeux des monstres gentils

J’avoue : pour parler des enfants, j’ai tendance à dire quelquefois : « les monstres » ou « les petits monstres ». Ça ne veut pas dire que je ne les aime pas. Le fait qu’ils soient des monstres ne m’empêche pas de les trouver mignons. Car il existe des monstres gentils, le savez-vous ?

Eux, ils le savent : ils me l’ont dit. J’écrivais au tableau des mots que les élèves me lançaient, en réponse à ma question : « C’est quoi, un monstre ? ». Et, après m’avoir dit qu’il était étrange et inquiétant, ils ont ajouté : « mais il n’est pas forcément méchant, il peut être gentil ». Ouf ! Même chose pendant les deux séances, ce matin au collège de l’Anglée et cet après-midi au collège Saint-Paul. Car, oui, il y a deux collèges à Sainte-Hermine : le phénomène est bizarre, mais, en Vendée, il n’est pas rare, et donc pas inquiétant – on ne peut donc pas dire que c’est monstrueux. Le monstrueux est venu progressivement, lorsque les monstres (les enfants) ont commencé d’inventer leur monstre (leur créature de fiction). C’était le thème de l’atelier d’écriture. Chacun a pioché un morceau d’animal, au choix, parmi les pattes, les ailes, les têtes et les tentacules que j’avais apportés (je parle d’images, bien sûr : moi qui suis végétarien, vous pensez que je n’aurais pas porté avec moi des pièces de boucherie). Et ils ont dessiné une chose vivante à partir du fragment de bestiole, en cinq minutes chrono. Pas le temps de fignoler le coloriage, hein : on est là pour écrire, tout de même, ce dessin n’est que le point de départ – et la séance est courte, trop courte. Je profite de ce que le temps nous soit compté pour prendre le temps, tout de même, de perdre encore du temps : juste pour leur expliquer les joies de la création sous contrainte : « On a une heure pour écrire une histoire, magnez-vous ! »

C’est C. qui m’accompagnait dans cette expédition à Sainte-Hermine : au déjeuner, il m’a dit : « Tu te rends compte, la dernière fois que j’ai mangé à la cantine d’un collège, c’est il y a quinze ans, quand j’étais moi-même au collège ». C’est implacable de logique. Moi, bizarrement, je me suis déjà livré à cette expérience plusieurs fois, depuis. C’est bizarre, oui, bizarre. Est-ce monstrueux pour autant ? Je ne sais pas. Cela dépend du menu, sans doute.

J’étais content, dans l’une de ces classes de sixième, de retrouver deux mômes que j’avais connus au printemps dans leur école primaire. Ils m’ont fait ce plaisir – presque ce cadeau – de me reparler de cet atelier, en des mots si précis que j’ai compris qu’ils avaient aimé ce moment et qu’ils en avaient retenu des détails sensibles, des petites choses fragiles qui ressemblent à des étincelles. Alors que, pourtant, dans le déroulé de cet atelier de printemps, je peux maintenant l’avouer : ça n’avait pas été évident. Je veux dire : l’étincelle, elle était bien cachée. Mais ça ne voulait pas dire qu’elle n’existait pas : je le comprends aujourd’hui. Quand bien même elle n’aurait fait que passer fugitivement, « entrant par une oreille et sortant par l’autre », elle a déposé sur son passage, à l’intérieur des têtes de ces petits monstres, une graine. Qui germe tranquillement. Et moi, je fais n’importe quoi avec mes métaphores, ce soir, mais c’est parce que je suis fatigué. J’ai peu dormi, la nuit dernière.

Bon, pour la faire courte : aujourd’hui j’étais à Sainte-Hermine. Les mômes ont écrit des histoires de monstres et ces histoires, à leur insu, vont germer dans leur tête comme des graines, et se transformer en mots. Les mots vont mûrir et, à la fin, ils deviendront un livre (oui, oui). J’ai eu affaire, donc, à une variété de monstres évolutifs : une espèce pas facile à cerner, certes, mais passionnante.

Le train, il y en a que ça berce

Comme il habite près de la gare Montparnasse, L. m’a proposé de déjeuner chez lui avant d’attraper le Luçon-Express. L’idée était bonne, mais, dans ma tête, est apparue l’image lamentable de moi-même soulevant ma valise avec peine jusqu’au sixième étage où vit L. et, à cause de cette image, j’ai préféré renoncer. Parce qu’elle pèse des tonnes, ma valise : elle est bourrée de bouquins. Alors, tant pis pour les petits plats de L. : je l’ai retrouvé à la pizzeria, impasse de la Gaîté. Le déjeuner était gai (pas seulement à cause du nom de la rue), puis il m’a accompagné à la gare, mais pas jusque sur le quai : on aurait pu apprécier qu’il aille jusque sous les fenêtres de mon wagon agiter son mouchoir, à l’ancienne – mais c’est impossible désormais, parce qu’il y a ces portiques idiots qui vous barrent l’accès au quai, et qui vous gâchent vos adieux romantiques.

Le train, il y en a que ça berce. Moi, non. Je ne dors jamais dans le train : je suis trop excité pour ça. Sauf dans les trains de nuits, parce qu’il faut bien. Le plus souvent, je regarde par la fenêtre. Cette fois, j’ai tout de même lu mon livre. À côté de moi, un homme mâchait bruyamment des crocodiles en guimauve, imitation plastique. J’ai refusé poliment de les partager avec lui.

À Nantes, figurez-vous qu’il n’y a pas d’escalier mécanique pour descendre du quai, ni pour monter sur le suivant. On se trimballe la valoche comme on peut. Moi, j’avais une grosse demi-heure à tuer, et le jardin des Plantes est juste en face. Et figurez-vous qu’il est plus confortable de se promener avec une valise dans le jardin des Plantes que dans la gare : maintenant, vous savez. J’y ai vu les chèvres et les poules. Et les sculptures végétales de Claude Ponti. Et je me suis rappelé l’unique fois où je suis venu à Nantes, et je n’étais pas triste d’y penser, car c’était un souvenir heureux. L’heure de mon train approchait et je me suis dit : tiens, je vais jeter un œil au café de la gare, parce que je m’en souviens comme d’un lieu important de ma petite existence : c’était le jour de Noël et presque tout était fermé à Nantes, à l’exception des restaurants où nous n’avions pas pris de réservation, alors nous avions échoué dans cet endroit inattendu : le café de la gare. Et nous avions passé plusieurs heures au chaud, cet après-midi de Noël, au café de la gare. C’était bien. Bon, aujourd’hui, j’ai jeté un œil, et puis j’ai rien vu : ce café n’existe plus : le côté où il se trouvait (dans mon souvenir) est en travaux. Tant pis ou tant mieux.

Dans le Luçon-Express, il y a un chien rangé dans le sac de sa propriétaire, posé sur la tablette. Seule sa tête dépasse, ses yeux sont fermés : il roupille. Quand je vous le disais : le train, il y en a que ça berce. Moi pas. Je regarde dehors : les paysages me semblent familiers. On approche du but, et je reconnais l’église des Magnils-Reignier, et la piste cyclable empruntée au mois de mai, qui longe la voie ferrée. Je suis attendu par A., qui me dit que j’arrive juste quand le soleil revient. Je lui demande ce qui a changé à Luçon depuis le printemps : apparemment, pas grand-chose. Je me dis : tant mieux.

À la maison (oui : « à la maison », je le dis déjà – ou à nouveau), j’installe cette petite table sous la fenêtre de ma chambre : c’est exactement le genre de bureau que je voulais, c’est chouette, on me gâte. Et je feuillette le livre que je découvre à l’instant. Le livre, mon livre – et c’est étrange d’avoir entre les mains cet objet que j’ai conçu sur mon écran. Le livre, c’est Je connaîtrai Luçon, j’en avais parlé ici. Je le regarderai ce soir avec plus d’attention : là, je file, je suis attendu pour dîner.

Ça passera très vite

Ces derniers jours ressemblent étrangement à une tournée d’adieux. À l’approche de mon départ pour Luçon, on dirait que les gens qui m’aiment s’inquiètent. S’inquiètent-ils – au choix : de ne plus me voir pendant trois semaines ? ou bien de me savoir là-bas pendant trois semaines ?

Je dis à certains amis : « voyons-nous avant mon départ en exil », leur annonçant la date de mon train pour Luçon. En forme de blague. Mais, en fait, une résidence n’a rien d’un exil. Pour preuve : quand Napoléon a été condamné à l’exil, c’est sur l’île d’Elbe qu’ils l’ont envoyé, pas à Luçon – et moi, j’en reviens tout juste de l’île d’Elbe, où j’étais en vacances.

Jeudi, j’ai vu V. et R. : on a siroté du vin rouge en parlant de bouquins. R. m’a dit qu’elle était contente de savoir que ma résidence « se passait bien », que j’avais « plein de projets ». Puis, j’ai promis (à sa demande) qu’on se verrait rapidement à mon retour. Ça m’a fait plaisir. Vendredi, dans ce salon de thé (où je n’ai pas bu un thé, mais un café en provenance de la brûlerie au coin de la rue), j’ai demandé à G. ce qu’il écrivait en ce moment, car nos discussions me donnent toujours de l’énergie, elles m’ouvrent des perspectives insoupçonnées. En gros : elles chargent mes batteries. Et ça tombe à pic, à quelques jours de mon départ. J’avais envie de le voir, pour ça. Et puis, j’avais envie de lui parler du projet top secret que Guillaume et moi ourdissons dans l’ombre : il a eu l’air de trouver ça marrant. Je ne peux pas en dire trop pour le moment, mais ça a un rapport avec ce que j’écrivais ici et avec le désir de conquérir les cœurs et les corps grâce à la littérature. Rien que ça, oui. Le temps a passé vite, avec G., à tel point que j’ai dû prendre le métro par peur d’arriver en retard à mon rendez-vous, juste après, avec F. au café des Anges. Il se trouve que F. m’a vu à l’œuvre, l’an passé, pendant mon tout premier atelier d’écriture, celui pendant lequel j’ai transpiré en trois heures toute l’eau que je bois, d’habitude, en deux jours. Tellement j’avais le trac. Il m’avait dit, à l’époque, que ça ne s’était pas vu. Depuis, on se suit de près, on se voit de temps en temps. Et moi, vendredi, je lui pose mille questions sur les élèves de son nouveau lycée (parce qu’il est prof), puis, après dîner, je lui montre la caserne de Reuilly : ça a l’air innocent, comme ça, mais pour moi ce n’est pas rien, cette promenade. C’était comme faire un tour de ronde. Donner un dernier coup d’œil aux lieux que j’aime et qui, dans trois semaines, auront déjà changé.

Rentrant de Saint-Denis, lundi, un message de L. qui m’attrape au vol : alors on stationne deux heures, ensemble, avenue de Clichy. J’avais déjà mis L. dans la confidence du projet secret avec Guillaume, et j’essaie de l’enrôler. J’ai bon espoir. Sur cette terrasse de bout de trottoir, on discute le genre de fantasmes dont il est question (ou non) dans les histoires que nous écrivons, et, de fil en aiguille (puisque la littérature et la vie, ce n’est certes pas toujours pareil, mais qu’au minimum ça se touche), on évoque des trucs vachement intimes en rapport avec nos vies à nous. Une conversation comme ça, ça nous laisse largement de quoi cogiter jusqu’à la prochaine, fût-elle envisagée dans plusieurs semaines. Et j’ai regardé l’heure et, à nouveau, j’ai été obligé de prendre le métro pour ne pas louper J., qui m’attendait déjà au café des Anges. Il se trouve que J. est vendéen, mais ce n’est pas du tout de Vendée que nous avons parlé. La Vendée, je vais en souper pendant trois semaines, alors, bon, vous pensez comme on avait d’autres choses à se dire, lui et moi.

Évidemment, j’ai envie d’être à Luçon. Et en même temps, évidemment, je préférerais rester ici. Je connais ce sentiment contradictoire. Je me connais. Ça me fait toujours ça. Même la veille de partir en vacances, je me demande : « À quoi bon ? ». Je me suis dit, bouclant le sac à dos cet été, que l’île d’Elbe était un endroit bien saugrenu pour y séjourner (Napoléon pensait-il la même chose ?) et que ça n’avait aucun sens d’aller là-bas. Et puis, après, que s’est-il passé ? Les vacances ont été belles. C’est-à-dire que les moments vécus étaient beaux ; qu’ils valaient le coup. Qu’ils avaient du sens. Alors à Luçon, bon, je me demanderai quelquefois : « Qu’est-ce que je fous là ? » – et c’est inévitable. Parce que, Luçon ou pas, je me pose toujours cette question où que je sois, quoi qu’il arrive. Je sais par avance que J.-E. me manquera, le soir. La journée, pas forcément. Mais, la nuit, oui, j’aurai envie d’être avec lui. C’est comme ça, je me connais. Et ça fait partie de l’expérience de cette résidence. C’est le jeu.

Je me souviens de cette nuit qui a précédé mon départ pour Rome, en 2015. C’était une sorte de première « résidence », bricolée maison, c’est-à-dire que j’avais pris quatre semaines de congés pour partir seul, pour vivre seul et écrire. La différence avec une vraie résidence, c’était que personne ne m’attendait là-bas, j’avais inventé le truc moi-même. C’était prévu comme une expérience initiatique : il s’agissait de voir si je serais capable d’écrire sérieusement pendant une période longue ; et de vivre seul. Mon train partait à six heures-et-quelques du matin, et cette nuit-là J.-E. n’était pas avec moi (nous nous étions fait nos adieux la veille). Alors, j’avais si peur de ne pas me réveiller à l’heure (non : en vrai, j’avais seulement peur d’être seul) que j’avais demandé à O. et à L. d’attendre avec moi. De m’aider à passer, sans douleur, à travers ces quelques heures nocturnes. On avait bu des coups dans un bar, puis dans un autre, et on s’était séparés assez tard, me laissant juste le temps nécessaire pour repasser chez moi, prendre une douche et attraper ma valise avant de filer à la gare de Lyon. Juste assez de temps pour accomplir ces tâches pratiques. Et juste assez de temps pour, sous la douche, pleurer une bonne fois pour toutes, afin de n’avoir plus à le faire quand je serais là-bas. De ne plus avoir peur, ni être triste, quand je serais seul.

À Paris, il pleut sur mon velux. J’écris ces lignes en me demandant comment sera la vue depuis ma fenêtre, à Luçon, et si j’aurai pu me débrouiller pour aménager un petit bureau dans ma chambre, à l’étage. En fait : je m’y vois déjà. Dire pour autant que j’ai hâte d’y être, je ne sais pas.

Tout de même : j’ai hâte de revoir ceux qui, au printemps, ont contribué à me faire me sentir « chez moi » à Luçon. Mais, j’ai hâte aussi – je n’arrive pas à savoir si « et surtout » – de me retrouver seul dans cette maison, dans cette maison beaucoup trop grande pour moi, dans cette maison au milieu d’une ville beaucoup plus petite que la mienne. Hâte d’être seul, oui. Et puis, hâte de revoir à Paris ceux que j’aime et qui m’aiment, quand tout ça sera fini, c’est-à-dire : après ces trois toutes petites semaines. Parce que, je le sais déjà : ça passera très vite.

Noms de lieux : les gens qu’on aime

Elle n’a pas tenu longtemps, la rue Robespierre, à Paris (il en était question ici). En revanche, nous aurons bientôt un quai Jacques-Chirac. Moi, j’aime mieux Robespierre. Mais c’est comme ça. Hier, de passage à Saint-Denis, je suis passé par le square Robespierre qu’ils ont là-bas, qui n’est pas très joli, qui n’est remarquable en aucune façon, qui n’était pas plus luxuriant qu’un autre – juste parce que son nom me plaisait. Il y a ce buste, dans un coin. Un buste avec un nœud de cravate assez gros pour dissimuler la marque laissée par la guillotine.

Plus tard, je reçois un message de M., sans rapport avec ma promenade dionysienne. Il me raconte que, dans sa ville, il y a un pont. Il s’est souvent accoudé au parapet de ce pont (dans une attitude que j’imagine volontiers mélancolique), parce que ce pont porte le nom d’un poète qu’il aime. Il a passé du temps, aussi, les jambes ballantes au bord du fleuve, à lire la poésie du grand homme. Et soudain, patatras : il s’est aperçu qu’il avait mal lu le nom du pont, un an plus tôt. Que celui-ci ne s’appelle pas du tout comme le poète. Que sa dénomination rend plutôt hommage à un militaire. Un militaire ! Il m’a fait part de son dépit – de sa déception. Pour lui, c’était comme une trahison. D’abord, j’ai souri. Et puis je lui ai dit combien je comprenais son émotion, parce que c’est exactement le genre de trucs que je fais, moi aussi : aller dans un lieu parce qu’il porte le nom de quelqu’un que j’aime. Par exemple, quand je passe par ce quartier qu’on appelle « la campagne à Paris », je m’arrange pour en redescendre par la rue Georges-Perec.

Hier, si j’étais à Saint-Denis, c’était pour visiter le collège Elsa-Triolet, où je travaillerai bientôt avec une classe de sixième. Eh bien, avant de venir, j’ai lu un roman d’Elsa Triolet. Pour m’imprégner. Alors qu’elle n’a sûrement aucune responsabilité dans ce collège, on est bien d’accord. Elle était même morte bien avant qu’on envisage de le construire. Mais tout de même, le nom ! Alors, j’ai lu Roses à crédit, dont je gardais le vague souvenir que J. avait été obligée de le lire quand elle était au lycée. J’ai lu ce roman sans contrainte, moi, aussitôt que je suis tombé nez-à-nez sur lui dans une boîte à livres. Je l’ai aimé. Je raconte ça à M. hier soir : que j’ai lu le livre d’une femme dont le nom a été donné au lieu où j’avais rendez-vous. Et j’ai pensé que, comme lui avec son pont, j’aurais été bien embêté si je m’étais aperçu, finalement, qu’il s’appelait en réalité collège Marguerite-Duras (parce que j’aime pas trop Marguerite Duras).

Il y a encore (mais c’est une espèce en voie de disparition) certains lieux qui ne rendent hommage à personne – qui portent seulement le nom du lieu-même. Par exemple : la bibliothèque Saint-Éloi est située dans le périmètre du square Saint-Éloi, de la cour Saint-Éloi et de l’église Saint-Éloi. Alors, comme c’est exactement le quartier où j’ai situé L’épaisseur du trait, je suis content de pouvoir parler de mon livre (le 7 novembre prochain) dans un lieu qui porte le nom de la rue où vit Alexandre. Ça a du sens, pour moi. N’allez pas croire pour autant que je serais malheureux d’être invité dans un lieu qui s’appellerait, par exemple, bibliothèque Jacques-Chirac – mais bon, quand même, ce ne serait pas pareil. Je suis sûr que vous voyez ce que je veux dire.

Liste : lectures de septembre 2019

Victor Segalen. Un grand fleuve.
Marcel Schwob. La croisade des enfants.
Cyrille Latour. Mes deuzéleu.
Elsa Triolet. Roses à crédit.
Jérôme Deneubourg. Qui a peur d’Annie Ernaux ?

Est-ce une consolation ?

Je crois qu’il existe un personnage dans Astérix qui s’appelle comme ça : Toumehéris (un Égyptien, puisque son nom finit en is). C’est exactement ce qui m’arrive, cet après-midi, alors que je suis avec J.-E. dans un lieu joli, face au square, et qu’il fait beau : tout me hérisse. Je regarde la déco du bistrot (parfaite, pourtant – ou plutôt : trop parfaite), je constate le prix du café (le verre d’eau, il faut le réclamer), j’écoute les conversations des gens attablés à côté de nous, j’observe la dégaine des passants : tout me crispe et m’insupporte. J’aurais dû prévoir que je réagirais ainsi ; je savais que l’idée de s’installer à cette terrasse était mauvaise (je me connais), mais j’ai été naïf : j’ai cru que je saurais faire abstraction. Je me souviens de la rue de Bretagne la première fois que je l’ai vue, en 2005 (j’entrais à l’école Duperré), et les moments passés chez J.-E. quand il y habitait encore, fin 2006. Certaines choses n’ont pas changé, je suppose – mais je ne sais pas lesquelles : ce doit être celles qui ne m’intéressaient pas. Tout ce dont je me souviens, ça n’existe plus. Tout a été détruit. « C’était quoi, déjà, à la place de la boutique La Durée ? Ah, oui, le petit bazar. » Les gens de ce quartier ne se nourrissent donc que de macarons, de glaces, de pâtisseries luxueuses ? S’abreuvent-ils de cocktails compliqués ? De cafés à 2,50 euros sans verre d’eau ? Moi, non, et je détesterais habiter cet endroit, désormais. Et J.-E. me fait remarquer justement que, dans notre rue de la Roquette gangrenée par Airbnb et par les boutiques à la con (genre : chocolaterie Ducasse), un jour, là non plus nous ne serons plus chez nous. « Notre quartier est en voie de ruedebretagnisation galopante », dit-il. Et, de faire ce constat, ça ne me fait pas me sentir vieux (genre : nostalgique). Non, ce que j’éprouve c’est seulement (uniquement, entièrement, pleinement, intensément) de la colère. Qui prend parfois la forme de cette irritation triste que j’éprouve en ce moment ; d’autres fois, d’une révolte pure et simple.

Alors, Que faire ?, comme demandait l’autre. On vit dans un quartier, dans un monde, dans un système dégueulasses, et on n’y peut pas grand-chose. J’admire infiniment ceux qui essaient de jouer un petit rôle là-dedans, de quelque manière que ce soit : « changer le système de l’intérieur », « être le moins pire des éléments de la grande machine », ou encore « infiltrer le mal pour mieux le faire sauter ». J.-E. me rapporte une discussion qui a eu lieu hier avec S. : il s’est investi sans compter pour changer l’organisation de la structure qui l’emploie, afin de la rendre plus humaine – et, finalement, il n’a gagné que ce sentiment terrible, non seulement d’avoir été vain, mais en plus d’avoir été trahi, voire manipulé. C’est ce même S. que j’ai entendu dire, hier, à propos du monde pourri laissé à ses enfants, et des manifestations de samedi : « Même quand on ne cherche pas à renverser le système, mais simplement à exprimer ce qu’on en pense, on se fait taper sur la gueule ».

Il y a cette autre discussion, très souvent, avec J. : la tentation de quitter tout ça pour construire autre chose, à côté. Un autre mode de vie, dans lequel on ne se trahit pas soi-même, et par lequel on ne blesse personne. Pour elle, c’est un fantasme qui pourrait se réaliser très bientôt : c’est le bon moment, semble-t-il, et ce grand saut fait un peu peur. Est-ce que quitter ce monde-là, c’est se retirer du monde réel ? (Là, c’est moi qui pose la question, ce n’est pas elle). Le personnage d’Astérix, dans la situation qu’elle décrit, serait alors un Ibère (car son nom finirait en on) : Faisonnoscarton y Parton. Mais, moi, je ne ferai pas mes cartons : j’aime trop Paris. Si tout me hérisse, à Paris, c’est parce que tout me rappelle la guerre permanente de tous contre tous, la victoire toujours en marche du capitalisme (car, tant qu’il gagne, il continue d’avancer), les idoles de la consommation au nom desquelles on brûle un peu plus, chaque jour, ce qui reste du monde naturel. Mais, si je vivais à la campagne, je verrais la même chose (je me connais). Je verrais les terres agricoles transformées en centres commerciaux ; les hectolitres de poison déversés dans les champs qui existent encore ; les gens pauvres chassés des villes, devenus des ruraux malgré eux.

J’admire infiniment, disais-je, ceux qui essaient de changer un peu ce monde, à leur échelle. Je ne crois pas me ranger dans cette catégorie. J’essaie toutefois de ne pas peser trop lourd dans la balance, de ne faire de mal à personne. Je fais attention à beaucoup de choses, au point que c’en est souvent fatigant : d’où vient mon argent et comment je le dépense. Je m’assure, tant que possible, qu’il n’a pas servi à faire le mal, au passage (« le mal », oui, j’assume ce mot, car je crois qu’il faut être manichéen quand l’urgence l’impose, quand c’est une question de survie collective d’agir d’une façon plutôt que d’une autre). Je ne fais de mal à personne, et puis j’écris.

L’autre jour, T. me disait qu’il croyait, lui, que les livres pouvaient changer le monde. Au début de notre conversation, je n’étais pas d’accord avec lui ; et puis, à la fin, sans avoir pourtant changé d’avis, je me suis aperçu que nous étions d’accord. C’est-à-dire que les livres (ou les textes écrits et lus, quelle que soit leur forme) ne changent certes pas la configuration pratique et matérielle du monde, mais posent un regard sur lui, et contribuent donc à changer le regard de ceux qui lisent et qui, collectivement, participent au monde. J’ai admiré T. de penser cela si fort. La différence que j’avais avec lui, dans cette discussion, demeurait enfin celle-ci : cette croyance est pour lui une forme d’optimisme tandis que, pour moi, c’était un constat froid. Si la création possède ce pouvoir, tant mieux, mais si elle ne l’a pas, tant pis. Parfois, la littérature nous aide à donner un sens à tout ce merdier, et c’est beau. Parfois, elle fait le constat d’une effarante absurdité, et ça peut être beau aussi. Est-ce une consolation de le savoir ? Non.

Mes deux tiers de quintal

Les médecins aiment les chiffres. Chacun son truc, hein. Mais moi, je suis toujours étonné de constater que la conversation, dans leur cabinet, est tellement comptable. Ce matin, on m’a dit que je pesais soixante-sept kilos (je l’ai appris) et que j’étais haut d’un mètre quatre-vingt-un (ça, je le savais déjà : c’est écrit sur ma carte d’identité). On a mesuré la pression du sang dans mes veines (deux chiffres que j’ai oubliés), les battements de mon cœur (je n’ai pas retenu sous quelle forme on les exprimait). On m’a dit que je n’entendais pas très bien les aigus, aussi bien (aussi mal) d’une oreille que de l’autre. Mais on n’a pas parlé, à aucun moment, de ce qu’est ma vie – c’est-à-dire de ce qui fait que mon corps est tel qu’il est. Bon. C’était une bonne idée quand même : j’avais répondu à une invitation de la sécu pour faire un bilan complet.

Un bilan « complet », disaient-ils. Et il y avait un questionnaire à remplir, pour tout savoir de moi. Il me demande si je fume et, si oui, combien de cigarettes (mais je réponds non). Il me demande si je bois (je réponds oui) et combien de verres, de quelle boisson, les jours de semaine ; et combien le week-end. Alors, d’accord : je veux bien jouer le jeu. Va pour les chiffres. Mais pourquoi personne ne me demande ce que je mange ? Le proverbe le dit, et Guillaume le rappelle bien : on est ce qu’on mange. C’est-à-dire les aliments et le plastique qui les contient. Concrètement, moi, il y a trente-et-un ans, je pesais quatre kilos. Et, depuis, les soixante-trois kilos supplémentaires que j’ai gagnés, d’où viennent-ils ? Je ne les ai pas fabriqués tout seul, par la magie de la pensée. Ces soixante-trois kilos de molécules, eh bien, je les ai pris sur les tonnes de nourriture que j’ai avalés depuis trente-et-un ans (puisqu’ils aiment les chiffres, en voilà quelques-uns). Cette matière ingurgitée, j’en ai gardé une partie, j’ai jeté l’autre ; j’ai recomposé tout ça et c’est devenu : mon corps. Et le médecin qui étudie mon corps, aujourd’hui, ne me demande pas à partir de quel matériau je l’ai fabriqué, ce corps. Il se fiche de savoir quel genre de matières solides j’absorbe à hauteur de, je ne sais pas, un kilo par jour ; alors qu’il éprouve follement le besoin de savoir si les deux tiers de quintal que pèse mon corps sont intoxiqués par, disons, quelques grammes d’alcool ou de tabac (et il faut leur répondre au verre près, à la cigarette près, ce qu’on consomme) – et je ne nie pas l’importance de ces substances, évidemment, mais je m’étonne de la disproportion entre l’intérêt qu’on leur porte, et l’indifférence totale qu’on oppose aux autres. Ce fameux questionnaire est suffisamment précis pour mettre en relief la différence entre un quidam buvant un verre de vin par jour (y compris les week-ends) et celui qui boit deux bières par jour en semaine (et trois bières plus un apéritif les jours fériés). Mais il ne permet pas de distinguer celui qui avale tout rond un demi-bœuf cru chaque matin, d’un autre qui se nourrit exclusivement de bouillon de pissenlit. Je crois pourtant, moi, que la chose aurait une influence sur leur santé, à l’un et à l’autre. Mais ce n’est qu’une intuition, hein : je ne suis pas médecin.

Il fallait venir à jeun et le rendez-vous était à treize heures, alors j’avais la dalle. Puis, au bout d’un moment, j’ai eu le droit de manger et on m’a donné des trucs. Je me suis méfié des biscuits, parce que je ne savais pas avec quoi ils étaient faits (ils étaient emballés dans un plastique transparent, sans inscription), mais j’ai été rassuré quand j’ai vu la compote issue de l’agriculture biologique. Je me suis dit que la sécu, à défaut de s’intéresser à ce que je mange chez moi, ne m’obligeait pas pour autant à m’empoisonner chez elle. Il y avait toutefois plus de plastique que de pomme, dans ce dessert – toujours du plastique, oui : notre aliment de base.

On m’a donné un coup de marteau sur chaque genou : l’un des deux a bougé plus que l’autre, mais le médecin n’a pas tiqué. Bon. Ça veut dire que ça n’a pas d’importance. On ne saura pas si les réactions de mon corps ont un rapport avec ma préférence pour la ratatouille à l’ail plutôt que pour le canard au sang. Ou bien, si elles sont liées à une carence en glyphosate, ou à un excès de cacao équitable. Ou encore, au fait qu’il y a plus de jus de tomate que de globules de porc qui coule dans mes veines. Tant pis si ça ne les passionne pas. Mais je suis mauvaise langue : mes veines, ils s’y sont tout de même intéressés : ils ont fait un trou dans mon bras pour prélever deux ou trois cartouches de sang, et ils vont leur faire subir des tas d’examens. Ils vont les cuisiner, les torturer pour les faire parler. Puisque je n’ai rien dit, moi, pendant ces deux heures, alors c’est mon sang qui parlera à ma place. Et de cet interrogatoire, ils tireront de beaux tableaux plein de chiffres. Et ça ne me déplaît pas, à moi, les chiffres. De temps en temps. Si on peut caser des mots entre eux. Leur donner du sens. J’ai presque hâte de les recevoir, même, ces chiffres.