Mobilité

par Antonin Crenn

Un rapport déclara que la population était mal répartie sur le territoire parisien et que les inégalités se creusaient, que la mixité sociale était une bonne chose, et qu’elle serait encouragée par la mobilité géographique. Tous les Parisiens interrogés approuvèrent les conclusions du rapport, mais aucun ne fit l’effort spontané de quitter l’ensemble homogène où il résidait pour en gagner un autre. L’administration prit donc des mesures.

Elle décida que les Parisiens devraient déménager chaque année dans un nouvel arrondissement. La propriété privée fut préalablement abolie, afin de faciliter le renouvellement des résidents dans le parc immobilier. Chacun devrait donc changer d’adresse tous les ans pour partir à la découverte d’un nouveau quartier et à la rencontre de nouveaux voisins. De ce mélange permanent naîtrait l’harmonie sociale.

Une personne avisée, qu’on avait consultée, objecta que le tableau était naïf et que, sous la contrainte, certains Parisiens se contenteraient de partir dans l’arrondissement d’à-côté puis de revenir à leur point de départ l’année d’après, indéfiniment, sans jamais s’aventurer dans les contrées inconnues. Les vieilles familles de Chaillot passeraient une année sur deux aux Ternes en traversant l’avenue ; les inconditionnels du Marais passeraient du troisième au quatrième arrondissement sans bousculer leurs habitudes. Et la belle idée retomberait comme un soufflé.

Cette observation fit mouche. Il fut admis que les regroupements spontanés de population étaient inévitables, et qu’ils se produisaient autour de l’identification à des points communs. Puisqu’il avait été décidé que les conditions économiques et sociales ne devaient plus être ce critère fédérateur, l’administration en chercha un autre, plus arbitraire, qui devait forcer les Parisiens à se répartir de manière homogène sur le territoire.

L’administration décida que chaque Parisien serait assigné dans l’arrondissement qui portait le chiffre de son âge, retranché d’autant de fois vingt ans que nécessaire. Cela signifia, à titre d’exemple, que toute personne âgée de vingt-sept ou de quarante-sept ans reçut aussitôt l’ordre d’emménager dans le septième arrondissement, tandis que les individus âgés de trente-deux ans partirent dans le douzième. L’administration laissa six mois aux Parisiens pour prendre leurs nouveaux quartiers ; la population fut intégralement déplacée, les cartes rebattues. On repartit de zéro. L’administration vit que cela était bon.

Des couples furent séparés, mais d’autres se formèrent. Personne ne s’en plaignit. Après quelques années, on comprit que la vie commune n’avait été qu’une convention, et que les couples qui s’aimaient vraiment s’accommodaient très bien de la séparation. Ceux qui restèrent attachés au modèle conjugal se débrouillèrent pour trouver leur moitié dans le même arrondissement : ils se lièrent avec des personnes du même âge qu’eux, ou qui avaient vingt ans de plus ou vingt ans de moins. Parfois quarante. Cela ouvrit des perspectives.

En revanche, à l’usage, on s’aperçut que la règle était assez contraignante pour ceux qui souhaitaient procréer. Certains jeunes gens s’obligèrent à faire des enfants l’année de leurs vingt ans parce qu’ils ne voulaient pas attendre d’en avoir quarante, et qu’ils craignaient de ne pas pouvoir garder leurs petits chez eux si ceux-ci naissaient en cours de cycle. Ce fut une mauvaise période pour la jeunesse parisienne, marquée par un taux d’échec terrible aux examens universitaires. Les enfants nés dans cette précipitation ne profitèrent pas d’un contexte familial très épanouissant. L’administration reconnut qu’en faisant son omelette, elle avait cassé des œufs. C’était prévisible et inévitable mais elle se repentit tout de même, par bonté. Elle accorda donc une exception à la règle du déménagement individuel : on autorisa les parents à garder auprès d’eux leur progéniture jusqu’à ses vingt ans, à condition qu’ils continuent ensemble à circuler chaque année sur la spirale des arrondissements.

Mais de toute façon, les enfants furent en général placés en internat car c’était plus commode. Les collèges se développèrent dans les onzième, douzième, treizième et quatorzième arrondissements. Il y en eut également un dans le dixième, pour les surdoués, et quelques autres dans le quinzième, pour les redoublants. Les années lycée se déroulaient ensuite dans ce qu’on appelait auparavant les beaux quartiers : du Champ-de-Mars à Auteuil, de Passy à la plaine Monceau. Ceux qui rataient leur bac le repassaient à la Goutte-d’Or ou à la Villette, dans les dix-huitième et dix-neuvième arrondissements où se regroupaient les lycées les moins cotés, ceux qu’on réservait aux rattrapages d’examens.

Les enfants qui avaient été couvés par leurs parents jusqu’au dernier moment se trouvaient assez désemparés à l’âge de vingt-et-un ans lorsqu’il fallait voler de ses propres ailes. Leurs camarades qui avaient suivi scrupuleusement le parcours de mobilité avaient passé l’année de leurs vingt ans à Belleville ou à Charonne. Ils avaient déjà appris l’indépendance. Ils avaient perdu leur pucelage aux Batignolles, et voté la première fois dans le dix-huitième, bastion de la Commune de Paris. Pendant ce temps, les enfants couvés étaient restés accrochés à leur père ou à leur mère, et parfois même aux deux à la fois si les âges de ces derniers étaient compatibles. Certains adolescents grandissaient à Saint-Germain-des-Prés car leur mère avait quarante-six-ans ; d’autres sur les Champs-Élysées car leur père en avait quarante-huit. C’était étrange.

Lorsque tombait la date fatidique de leur anniversaire, qui marquait leur déménagement forcé vers le premier arrondissement, c’était parfois la panique. Afin de ne pas laisser ces jeunes gens de vingt-et-un ans livrés à eux-mêmes, l’administration décida dans un élan paternaliste de créer un grand foyer d’hébergement collectif au Palais-Royal. Les prestigieuses galeries furent habitées par ces jeunes fauves qui n’attendaient qu’à vivre leur vie. On doit dire que l’acclimatation se passa plutôt bien ; les Parisiens de quarante-et-un et de soixante-et-un ans n’eurent pas à se plaindre du voisinage.

Du fait de la grande inégalité de dimensions qui régnait entre les arrondissements, il fallut faire face à des disparités problématiques dans les densités de population. Lorsqu’ils atteignaient quarante et soixante ans, les Parisiens avaient pris l’habitude depuis plusieurs années de vivre dans les arrondissements périphériques de la ville, dans des appartements de grande surface. Il fallait ensuite déménager tous les habitants du vingtième arrondissement, le plus vaste, dans le minuscule premier : c’était une opération délicate. Puisque les propriétés immobilières avaient été confisquées par l’administration, il était heureusement facile de se réorganiser. On commença par supprimer tous les bureaux du centre de Paris. On ferma aussi les banques, les magasins de luxe, tous ces services inutiles qui prenaient une place folle : il fallait trouver où loger tous les habitants qui débarquaient du vingtième, et leur donner les moyens de mener une vie agréable. Les commerces de proximité réapparurent, ainsi que les cafés bon marché où pouvaient se réunir les Parisiens petitement logés. Des personnes mal intentionnées parlèrent de convertir en appartements le musée du Louvre, mais cette idée idiote ne fut jamais suivie de faits. On ferma plutôt le centre commercial des Halles, qui avait toujours été une aberration, et cette opération permit de récupérer pas mal de place. Au final, le centre de Paris était devenu un endroit surpeuplé, certes, mais dynamique. On vivait les uns sur les autres mais on ne s’ennuyait pas. Tout compte fait, les personnes de quarante-et-un ans étaient très satisfaites de leur déménagement. C’était l’occasion, pour elles, de donner un bon coup de fouet à leur quotidien petit-bourgeois, qui s’enlisait dans le confort. On remarquait le même phénomène chez les Parisiens de soixante-et-un ans, qui passaient dans les arrondissements centraux les premières années de leur retraite : c’était comme une nouvelle jeunesse.

Vingt ans plus tard, souvent, ces mêmes retraités étaient lassés des déménagements successifs. L’administration les autorisa, à partir du cinquième tour, à s’arrêter à tout moment et à se fixer dans l’arrondissement où il se trouvaient. Les plus usés profitaient de l’aubaine aussitôt qu’ils atteignaient quatre-vingts ans, et restaient définitivement dans le vingtième arrondissement. L’Est parisien devint ainsi le quartier des vieilles personnes fatigués, après avoir été dans les années deux mille le quartier le plus branché de Paris. Des services spécifiques se développèrent dans cette partie de la ville, adaptés à cette fraction considérable de la population, qui constituait une entorse importante à l’objectif d’homogénéité qui prévalait partout ailleurs. On construisit des maisons de retraite de dix étages à Ménilmontant. Un esprit qui se croyait malin objecta que la vue directe sur le cimetière du Père-Lachaise risquait de déprimer les pensionnaires. L’administration admit qu’elle avait encore cassé un œuf en faisant son omelette, mais que les coïncidences étaient les coïncidences et qu’il ne fallait pas y voir malice. On en resta là. Par ailleurs, les vieux qui étaient encore capables de déménager continuèrent le parcours classique de mobilité jusqu’à attendre de se trouver dans la case qui leur plaisait le plus. Leur choix se faisait en toute connaissance, car ils avaient déjà vécu quatre fois dans chaque arrondissement et avaient acquis un goût très sûr : par exemple, les plus intellos attendaient leurs quatre-vingt-cinq ans pour s’installer pour de bon dans le Quartier latin. D’autres ne continuaient pas la route bien longtemps et s’arrêtaient dans le premier ou le deuxième arrondissement, où vivaient les étudiants, et c’était plutôt joyeux ; il y en avait très peu qui étaient assez vaillants pour finir leurs jours sur la Butte-Montmartre ou sur les bords du canal de l’Ourcq.

Le mélange se passait bien. Mais dans ce brassage organisé, il y avait tout de même des taciturnes, des grossiers, des mal embouchés ; tout le monde ne jouait pas volontiers le jeu de la convivialité. L’alcool aidant à fraterniser, on saisit alors toutes les occasions pour sonner chez son voisin et ouvrir une bonne bouteille avec lui. Chaque année, les Parisiens fêtèrent leur anniversaire en même temps qu’ils inaugurèrent leur nouvel appartement : c’était le moyen de mêler leurs anciens amis à leurs nouveaux voisins, et de créer des rapprochements. On buvait beaucoup, on riait fort. Certains convives flirtaient et, parfois, concevaient des enfants. C’était gai même si c’était un peu forcé. Pendant ces festivités rituelles, on ne se faisait jamais de cadeau : il n’était pas question de s’encombrer d’objets qui compliqueraient la mobilité. Les gens vivaient avec peu de choses et, d’ailleurs, ils n’avaient besoin de rien.

On déménageait, hop, et on recommençait ; et ainsi de suite chaque année. Une petite routine finit par s’installer. Afin d’éviter que l’habitude brisât l’enthousiasme des Parisiens, l’administration décida de changer les règles du jeu. Elle décala d’un chiffre la numérotation des arrondissements, pour voir. Aussitôt, le foyer de jeunes gens de vingt-et-un ans dut s’installer de l’autre côté de la rue des Petits-Champs, dans l’ancien deuxième arrondissement ; cela ne changea pas grand chose pour eux. En revanche, la même année, de vieux Parisiens fatigués quittèrent l’ancien dix-neuvième arrondissement pour le nouveau vingtième, qui était l’ancien premier, au centre de Paris. Le Palais-Royal, déserté de ses étudiants, fut reconverti en maison de retraite. Cela affecta considérablement l’ambiance du quartier. L’administration décida que cela était bon, et qu’il fallait décaler régulièrement les numéros pour tout chambouler.

Plus tard, l’administration déplora l’effet de classe qui s’était produit entre les personnes qui se déplaçaient ensemble tout au long de leur vie : les personnes de trente-trois ans avaient développé un instinct grégaire qui les poussait vers leurs aînés de cinquante-trois ans, et réciproquement. Pour endiguer ce phénomène, elle décida de fusionner deux arrondissements limitrophes, ce qui en réduisit le nombre total à dix-neuf. Des connexions intergénérationnelles inédites se produisirent alors, sur un nouveau cycle de dix-neuf ans. Après quelques tours sur ce rythme, une routine différente s’installa : il fallut également l’enrayer. L’administration rétablit donc un nouveau vingtième arrondissement, par scission du grand douzième. Le bois de Vincennes devint un arrondissement autonome où, tous les vingts ans, les Parisiens allèrent passer une année au camping. L’expérience de la nature fut extrêmement bénéfique à l’équilibre personnel de chacun, et ce qui était bon pour chacun était bon pour tous. L’administration était bien contente de son idée.

La vie parisienne alla son train. Parfois quelqu’un protestait : l’administration, fermement convaincue que son système était le bon, faisait la sourde oreille et le problème finissait par se tasser. C’était une question de bonne volonté et, le plus souvent, ça marchait assez bien.

 

Mobilité

 

Antonin Crenn
Paris, 29 décembre 2014