Les lignes courbes (fragments)

À huit heures, il ferait déjà jour mais il ferait encore froid : Théodore Minsk le remarquerait quand il verrait s’échapper d’entre ses lèvres la petite nappe de brume blanche que son souffle aurait créée. À ses côtés, l’ami ne claquerait pas des dents, puisqu’il les garderait serrées exprès, mais son muscle temporal ne cesserait pas de se contracter au-dessus de sa mandibule, et soulignerait d’une pulsation le dessin déjà admirable de sa mâchoire, dont l’arête était vive et l’angle aigu, plantée d’une barbe rase et dense, dure, brune. L’image stupéfierait Théodore : le nuage de brume s’arrêterait aussi net, puis reprendrait calmement sa route lorsqu’un frisson se faufilerait entre ses omoplates, remontant brusquement la ligne de son dos.

 

***

 
Il avait conté à l’ami l’instant splendide qui avait eu lieu quelques heures plus tôt : il était tombé amoureux d’une manière particulièrement fulgurante entre Gentilly et la Cité universitaire — et ç’avait été un éclair plus intense et plus profond qu’à l’accoutumée, bien différent des coups de foudre d’autobus, de ces regards que l’on capte au travers d’une foule et qui vous réchauffent pour une journée, mais qui s’enfuient dès le lendemain car un autre leur à succédé, trop semblable. Cette fois avait été différente : parce que là, dans cette dernière petite gare de banlieue, avant de grimper dans le wagon, un garçon avait laissé tomber sa cigarette sur le quai, et son bras avait dessiné dans la grise atmosphère une courbe désinvolte qui s’était teintée, comme par malice, de grâce. Et l’ami voulut savoir : la courbe que Théodore avait décrite, cette courbe dessinée dans la grise atmosphère, quelle forme avait-elle ? Quelle amplitude ?

 

Jacques-François-Joseph Saly, Le faune au chevreau, Musée Cognacq-Jay

Jacques-François-Joseph Saly, Le faune au chevreau, Musée Cognacq-Jay


 

***

 
L’ami aimait que sa pièce fût exiguë et mansardée ; il aimait qu’elle ouvrît sur un toit qui, à l’occasion, ne rechignait pas à devenir balcon, ou terrasse ; et il aimait que sa porte restât ouverte sur le couloir où pas un chat ne s’aventurait, et qui était un peu devenu son vestibule, sa garde-robe, sa bibliothèque et sa cuisine, tous ces rôles à la fois qu’il remplissait admirablement.

Si dans l’immeuble on savait qu’un jeune homme vivait là, par contre on ne savait pas bien comment il y était arrivé. Ce soir-là, il avait été seul dans la salle de cinéma. Lorsque la lumière s’était rallumée, il avait poussé une porte qu’il ne poussait pas d’ordinaire ; il s’était dirigé au fond de la cour, dont les pavés luisaient faiblement parce qu’une fenêtre, plus haut, diffusait sa clarté ; il avait pris la direction opposée à la rue qu’il regagnait habituellement, parce qu’il avait bien senti qu’après cette cour, une autre, plus étrécie, devait se nicher entre les immeubles ; à chaque découverte, sa curiosité avait grandi. Après cette deuxième cour s’était alignée une troisième, enserrée de murs qui n’étaient pas vraiment parallèles entre eux ; leur ligne, légèrement courbe, était comme bombée par la vie qui les habitait, ou bien affaissée par le poids des années. Une porte, étroite ; un escalier, étroit aussi ; un, deux, trois étages : une porte entrebâillée, une pièce vide ; au fond de la pièce, une fenêtre sans volets qui s’ouvrait sur le toit en zinc d’un appentis.
 

Quai de Béthune, Paris.

Quai de Béthune, Paris.


 

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L’ami lui chanta un émouvant éloge des rues coudées, dont les lignes courbes étaient un défi lancé au touriste et un pied de nez à l’urbaniste : il lui décrivit la rue Debelleyme et la rue Pestalozzi dans des termes exaltés nuancés d’une enfantine espièglerie ; surtout, il lui dit son amour pour la fascinante rue Duguay-Trouin, qui parachevait son allure anguleuse par le bon goût subtil qui consistait à débuter et à finir dans la même rue d’Assas — une rue bien raide et ordinaire — de sorte que l’expression « le carrefour de la rue d’Assas et de la rue Duguay-Trouin », sous son apparence bonhomme de précision univoque, désignait en réalité deux lieux distincts, éloignés l’un de l’autre de quelques quatre-vingts mètres.

Soufflé par un tel prodige cartographique, Théodore, à son tour, révéla le magnétisme qu’opéraient sur lui les longues voies rectilignes à un seul côté, telles que les quais de la Seine ou du canal, ou encore ces demi-rues, ces rues amputées, qui couraient tout le long du boulevard périphérique ou des voies de chemin de fer, et dont l’une des deux rives était annulée par un mur idiot. Ces rues et ces quais contenaient le même mystère que le ruban de Möbius, cette surface physique qui ne possédait qu’un seul côté : elles étaient numérotées, comme si de rien n’était ; elles arboraient sur leur face unique soit des chiffres pairs, soit des chiffres impairs, faisant l’impasse sur tous les autres, masquant toute une réalité qu’elles rendaient du même coup potentiellement vivante : et c’était là que s’immisçait l’imagination de Théodore, dans chacun de ces interstices laissés vacants par la numérotation alternée.
 

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C’était alors que Théodore, son épaule gauche contre l’épaule droite de l’ami, assis sous la mansarde, comprit qu’il importait peu que l’on aimât les rues courbes plutôt que les rues droites, car cette différence qui, conceptuellement, pouvait ressembler à une divergence grave, voire à une opposition radicale, prenait au contraire, lorsqu’on s’élevait un peu, l’allure d’une convergence rare : l’un comme l’autre, en révélant leur hypersensibilité à la configuration des lieux parisiens, avaient montré leur attachement commun et instinctif à cette nécessité : être un homme inscrit dans un espace.
 

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Les rues courbes invitaient l’ami à la réflexion et à la contemplation ; les rues linéaires invitaient Théodore à la narration et à l’imagination.
 

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Ce matin-là, vers huit heures et demie, dans un café de la rue de Charenton, Théodore Minsk passerait sa main dans le col de sa chemise, sur la base de son cou, presque à l’endroit où s’amorcerait la ligne courbe de l’épaule : il y sentirait l’empreinte de l’ami. Et, avant de se lever, il aspirerait la dernière gorgée de son café, celle qui était toujours un peu pâteuse parce que le sucre s’y mélangeait mal.
 

Antonin Crenn
2011-2015