La boîte en bois et la boîte en carton

J’ai reçu une lettre de la mairie ce matin, sur un beau papier à en-tête imprimé en couleurs. Elle disait ceci :

 

« Monsieur,

Vous êtes l’héritier unique de M. Roberto D., né le 12 octobre 1950 dans notre commune de V. et décédé le 23 février 1991 dans ladite commune. Votre parent est actuellement inhumé au cimetière municipal : il occupe une concession à terme de vingt-cinq ans renouvelables. Vingt-cinq ans passent vite. La concession arrivant à expiration, nous vous prions de bien vouloir prendre connaissance des modalités de son renouvellement ainsi que des tarifs applicables à celui-ci, en annexe du présent courrier. En l’absence de réponse positive de votre part dans un délai de trente jours, la concession de votre parent sera réputée échue. L’emplacement sera libéré au profit d’un nouvel entrant et la procédure en vigueur sera appliquée : les composés minéraux du monument funéraire seront recyclés, le cercueil de M. Roberto D. sera ouvert et ses os seront remisés dans une petite boîte en bois (façon caisse de vin) appelée reliquaire, dûment numérotée et indexée, qui sera entreposée ad vitam æternam dans un grand entrepôt de banlieue, appelé ossuaire. La traçabilité de votre parent est entièrement garantie. Cependant, l’ossuaire n’étant pas habilité à recevoir les usagers, la principale conséquence de l’application de ladite procédure est la cessation définitive des visites au défunt.

Vous priant de croire, Monsieur, etc. »

 

Ça m’en a bouché un coin. Je n’ai pas véritablement connu le Roberto en question, parce que je n’avais que quatre ans quand il est trépassé. Je n’avais pas eu tellement d’occasions de le fréquenter avant et, après, ce n’était plus possible. Il était un frangin de ma mère (feue ma mère). Ils avaient des racines quelque part dans le sud de l’Europe : cette origine géographique explique pourquoi le prénom de l’oncle se terminait par un « o » et celui de ma mère, par un « a ». Je trouve que Roberto est un chouette prénom : il me fait penser à une sorte de chanteur de charme en costume blanc. Les parents de Roberto et de ma mère étaient portugais – ou corses, peut-être –, mais je ne crois pas qu’ils étaient italiens. C’est dommage. Roberto se faisait appeler Bob ou Bobby. Aujourd’hui, ça craint : ça sonne comme un pseudonyme ringard, mais à l’époque il fallait qu’on vous prenne pour un Américain si vous vouliez être dans le coup. Pour Roberto, je crois que c’était important d’être dans le coup, mais en fait, je n’en sais rien. Je ne sais pas grand chose à son sujet, mes parents ne parlaient jamais de lui. C’était un fantôme qui restait sagement dans son coin, incognito : il n’a jamais hanté nos dîners en famille. Je crois que mon père (feu mon père) ne l’aimait pas.

J’avais toujours dit à mes vieux qu’il ne fallait pas prendre l’avion, parce que ça brûle du kérosène dans le ciel et que les particules toxiques se répandent sur des gens qui ne l’ont pas mérité. Ça s’infiltre dans les sols et les eaux, ça pollue tout : c’est une connerie, l’avion. Ils sont morts en plein vol en 2004. Ils auraient dû prendre le train, je l’avais dit. J’ignore comment leurs particules se sont dispersées dans les airs… La seule chose certaine, c’est que je ne les ai jamais revus. Ensuite, j’ai passé un temps fou à ranger l’appartement : il fallait mettre de l’ordre dans leurs affaires, trouver une place pour chaque chose. Forcément, je suis tombé sur des tas de trucs que je ne connaissais pas et dont je ne savais pas quoi faire. J’ai trouvé des photos éparpillées qui n’étaient pas rangées dans les albums : je les ai rassemblées dans une boîte en carton, type boîte à chaussures, en me disant que je m’en occuperais plus tard. Puis j’ai oublié, et je n’ai plus jamais
ouvert cette boîte.

 

Je laisse la lettre de la mairie sur la table de la cuisine, je vais voir si la boîte à chaussures est bien là où je crois qu’elle est : tout en haut de la penderie, entre les sacs de rechange pour l’aspirateur et le fer à repasser dont je ne me sers jamais. Revenu dans la cuisine, je retourne la boîte. Toutes les photos s’étalent, face contre la table. D’abord, je mets de côté toutes celles qui ne portent aucune inscription au dos. Ensuite, je retire celles où je lis des noms ou des dates qui n’ont aucun rapport avec ce que je cherche. À la fin de l’opération, il ne me reste plus que quatre photos. Sur leur envers, il est écrit : « Roberto », « Roberto, été 58 », « Bob et C. » et « Bob ». J’ai hâte de mettre un visage sur le nom de mon oncle Bobby. C’est étonnant que je n’aie jamais eu cette curiosité plus tôt : il aura fallu la lettre de la mairie pour le sortir de l’oubli, ce cher Bobby. Vite, vite, je brûle de retourner ces photos pour voir ce qu’elles ont à me montrer. Quels que soient ses traits, qu’ils soient beaux ou laids, je serai si heureux de connaître son visage ! Comme il est bon de retrouver son vieux tonton ! Je l’aime déjà, avant de l’avoir vu. C’est dommage qu’il soit mort.

 

Je commence par retourner « Roberto, été 58 ». C’est un petit garçon en noir et blanc. Je dis « petit » parce qu’il est jeune, mais aussi parce qu’il n’occupe qu’une petite surface de l’image. La photo est cadrée large : une place importante est laissée au décor. Au fond, je vois un muret surmonté d’un garde-corps à balustres, très élégant, et de grands arbres effilés qui dessinent une ombre minuscule à leur pied : le soleil doit être très haut, c’est un début d’après-midi d’été. Une bordure de pierre délimite une pelouse agrémentée de massifs ordonnés avec soin. C’est probablement un parc historique : un jardin public dans un beau quartier, ou bien celui d’un château ou d’un musée, que la famille aura visité à l’occasion d’un séjour touristique. Moi aussi, j’aime bien les vieilles pierres et les jardins classiques. En bas à droite de l’image, au premier plan, le petit garçon porte une chemisette un peu trop grande pour lui (elle pourra encore lui servir l’été suivant, j’imagine), un short et des sandales. Ses poings sont enfoncés dans ses poches : il s’impatiente. Il a la tête légèrement baissée et les sourcils froncés à cause du soleil qui lui brûle les yeux, mais il regarde tout de même l’appareil photo, par en-dessous. En fait, on ne voit que deux creux sombres, dans lesquels on devine à peine les yeux : c’est l’ombre des arcades sourcilières. La lumière zénithale souligne les traits avec dureté : une tache noire sous le nez, une autre sous la bouche. Une ligne barre la joue parce que le petit garçon sourit, mais c’est un sourire forcé et, à cause de l’ombre, ça ressemble plutôt à une grimace. Tout le reste du visage apparaît d’un blanc éclatant sur l’image : les nuances sont brûlées par la lumière. Ce n’est pas drôle, de poser pour la photo. Roberto préférerait grimper aux arbres, sauter sur le muret, ou encore dévaler le talus couché en roulant comme une saucisse – mais comme c’est un jardin classé, on ne peut pas rigoler, ni même marcher sur la pelouse.

 

Je retourne la deuxième photo : « Roberto » tout court. Celle-ci, à vue de nez, elle doit dater de six ou sept ans plus tôt : le petit garçon est un bébé. Les bébés ne m’intéressent pas beaucoup, mais tant pis : je fais un effort. La petite chose est habillée de blanc. Elle est assise sur une pelouse qui, par contraste, semble noire. Vu l’emmitouflement qu’on lui a fait subir, on peut penser que c’est l’hiver, mais, si c’est l’hiver, pourquoi l’a-t-on assis par terre ? Il doit se geler les fesses, le Roberto. D’ailleurs, il crie – ou il rit, je ne sais pas – et il remue ses petits bras. Il a son caractère. Je repose le bébé, je l’ai assez vu.

 

Je retourne « Bob et C. » parce que sa légende m’intrigue. Roberto a grandi. Il a mon âge. En fait, il y a deux hommes sur l’image et je ne sais pas lequel est Roberto. La photo est prise d’assez loin : la dimension des corps, des pieds à la tête, occupe un tiers de la hauteur du cadre, soit trois ou quatre centimètres à peine. C’est trop peu pour que je puisse détailler les visages et, puisque je n’ai pas connu mon tonton Bobby, je suis bien incapable de le distinguer de l’autre homme. Celui de droite porte un costume sombre, il se tient droit, les mains derrière le dos. Celui de gauche a les mains enfoncées dans les poches de son pantalon de golf : la position est un peu la même que celle du petit garçon au jardin, alors je décide que c’est lui, Roberto. L’autre jeune homme, celui qui n’est pas Roberto, on l’appellera C. parce que c’est ainsi qu’il est nommé derrière la photo. À son pied, il y a un petit chien blanc. Il est flou parce qu’il a bougé. Tout autour, le décor est fabuleux : des montagnes se détachent sur le ciel, plan par plan, de la plus sombre à la plus claire, jusqu’à disparaître dans la brume. Il ne fait pas très chaud : on supporte bien la grosse veste de toile. C’est le printemps en altitude, les températures sont encore rudes. Je suis sûr que le cadrage de la photo n’est pas celui que C. et Bob auraient voulu : il est franchement décentré, alors que la pose classique des deux jeunes gens me laisse penser qu’ils avaient l’intention d’occuper le milieu de l’image. Elle a été prise par un déclencheur automatique, l’appareil posé sur une pierre. Mon oncle et son ami étaient seuls au monde, ce jour-là : ils étaient partis voir la terre grandiose et sauvage, ils se construisaient des souvenirs à deux. Le petit chien est leur seul témoin (et si on l’appelait Flike ?) et les plus beaux panoramas sont imprimés dans leurs yeux. La photo, à côté des images glorieuses qui se gravent dans leur mémoire, est un objet bien maigre pour rappeler un moment si grand. C’était un sentimental, Roberto, je le sens bien.

 

Je regarde la quatrième photo, derrière laquelle il n’est écrit que « Bob ». C’est la dernière de la série, chronologiquement. C’est difficile de donner un âge au tonton parce que le format est petit. Le visage mesure quelques millimètres seulement, sur le papier, mais je suis sûr que Bob a vieilli depuis le voyage magique entrepris avec C. Le décor est à peu près le même que sur la photo précédente : ce n’est pas exactement le même lieu (il y a un grand pin à gauche du cadre) ni la même saison (le soleil est plus vif), mais je suis sûr qu’il s’agit de la même région. Je reconnais les crêtes à l’horizon. La différence avec l’autre image, c’est que Roberto est seul et que la photo est bien centrée. Il a dû faire plusieurs essais successifs avec le déclencheur avant d’obtenir ce résultat. Sa pose est maladroite : la main gauche est dans la poche, et la main droite pend le long du corps. On dirait qu’il ne sait pas quoi faire de ses extrémités, il n’est pas très à l’aise, il a perdu l’assurance qu’il avait prise au côté de C. On retrouve l’impatience et la défiance de l’époque où il était petit garçon. Son pantalon clair est bien repassé : il prend soin de lui, il sauve les apparences, mais dans sa mémoire désormais, c’est la confusion qui règne. Son corps se demande à quoi il sert. Il erre dans le désert. C. n’est plus là : pourquoi est-il parti ? Peut-être est-il mort, comme le sera aussi Roberto à son tour, et puis ma mère et mon père – et puis moi, un de ces jours. Ou bien, peut-être a-t-il quitté Roberto un matin, sans explication. Il a emporté Flike avec lui et c’est cruel d’avoir privé Roberto de cette compagnie, parce qu’il y était très attaché. S’il avait gardé le chien, il aurait pu lui parler. Ç’aurait été une consolation dérisoire, mais une consolation quand même. Cet été-là (oui, c’est l’été : il porte une chemise blanche à manches courtes), il est retourné voir les montagnes pour vérifier qu’elles étaient aussi belles que dans son souvenir. Il les a vues, puis il est rentré chez lui. C’était un sentimental, mon oncle Bob. Sur la photo, inondée de clarté, la seule tache noire c’est l’ombre projetée au sol par son corps : un grand trou sombre creusé dans l’herbe drue, qui s’étire jusqu’au bord du cadre. Bob a un pied dedans.

 

Je suis heureux d’avoir retrouvé mon oncle Roberto et, en même temps, triste qu’il ne soit pas vivant. On se serait bien entendus, tous les deux. Je me demande de quoi il est mort.

Je garde ces quatre photos de côté et je range toutes les autres où elles étaient. Roberto mérite mieux qu’une boîte en carton : je ne sais pas encore ce que je vais faire de ces photos, mais je vais leur chercher quelque chose de bien. Je pourrais les coller sur les pages d’un petit album que j’achèterais exprès. Ou alors, faire une composition sur un grand fond coloré et les encadrer ensemble, sous verre. Je trouverai un truc pour les mettre en valeur.

Je repose la boîte en carton dans la penderie et je reviens dans la cuisine : sur la table, j’ai les quatre portraits de Roberto et la lettre de la mairie. Tiens, la lettre de la mairie ! Que disait-elle, déjà ? C’était une histoire de concession dans le cimetière : ils m’expliquaient les détails administratifs, comment ça marche pour le renouvellement, et tout ça. C’est important, d’avoir un beau lieu pour rendre hommage à mon oncle : c’était un sentimental, Bobby. Je vais relire la lettre pour bien comprendre ce qu’il faut faire.

 

« Monsieur,

Vous êtes l’héritier unique de M. Roberto D. »

 

Ça, je m’en souviens bien. Ensuite ?

 

« La concession arrivant à expiration, nous vous prions de bien vouloir prendre connaissance des modalités de son renouvellement ainsi que des tarifs applicables à celui-ci, en annexe du présent
courrier. »

 

Ah, l’annexe ! Je ne l’avais pas regardée tout à l’heure. C’est important, l’annexe. C’est un tableau, avec une quantité de cases et de chiffres. Voyons ce qu’il dit.

 

« Concessions funéraires. Renouvellement, vingt-cinq ans : sept mille huit cent cinquante-cinq euros hors taxes (le mètre carré). Achat, perpétuité : quinze mille trois cent soixante dix-huit euros, hors taxes (le mètre carré). Frais de restauration du monument en sus. »

 

Tout de même, ce n’est pas donné. Ils ne s’en font pas, à la mairie. Ça mesure combien, une tombe, en mètres carrés ? Il faut que je réfléchisse. Ce n’est pas une décision à prendre à la légère. Une tombe, ça ne s’achète pas sur un coup de tête : on la garde pour toujours, on ne peut plus changer d’avis une fois qu’on est dedans. Il est important de peser le pour et le contre, et de ne pas se précipiter.

Je ne le connaissais pas très bien, finalement, mon oncle Roberto. Je ne le connaissais même pas du tout. Les seuls indices que j’ai trouvés sur sa vie, c’est ce que j’ai deviné à partir des quatre petites photos : on est bien peu de chose. Qui suis-je, moi, pour mon tonton disparu ? S’est-il un jour intéressé à moi ? Est-ce qu’il serait raisonnable que je fasse des folies pour un fantôme ? Évidemment non. Il n’a pas besoin de ces choses matérielles. Il était au-dessus de tout ça, mon oncle Roberto : c’était un sentimental.

Finalement, c’est pas bête, le coup de la petite caisse numérotée. C’est pratique comme tout. Je vais dire à la mairie de faire comme ils ont prévu. Va pour la boîte en bois.

 

 

Antonin Crenn
Naples, novembre 2016

Publié dans L’ampoule no20 en juin 2016.