De la mécanique (et du plaisir de lire, et du plaisir d’écrire)

par Antonin Crenn

Pourquoi ça me plaît tellement, ces ateliers d’écriture avec les enfants : parce qu’ils m’étonnent. Parce qu’ils m’apprennent plein de trucs.

Hier, c’était la troisième et dernière séance à l’Île-d’Elle : celle pendant laquelle nous devons absolument boucler toutes les histoires, c’est-à-dire : être certains de comment elles se terminent, du titre qu’elles porteront, de comment elles doivent être écrites. S’il reste quelques détails à peaufiner, bon, ils continueront sans moi… mais je serais trop déçu de ne pas les accompagner jusqu’au bout, dans les choix importants qu’ils doivent faire pendant l’écriture — pendant les choix proprement littéraires.

Ils ont réussi à terminer. Bravo. Et voici ce qu’ils m’ont appris.

Un groupe a écrit une histoire qui respecte scrupuleusement le schéma narratif (que je ne leur ai pas expliqué, mais qu’ils ont peut-être vu en classe, ou alors qu’ils ont suivi intuitivement) : une situation initiale, un élément perturbateur, et tout ça. Et on se laisse prendre, on suit les péripéties avec impatience. Un autre groupe, à l’inverse, a fait quelque chose qui n’a aucun rapport avec ce genre de structure, un texte qui a certes une fin mais pas de chute, une sorte d’évocation poétique : et c’est vachement bien aussi. Un troisième groupe a exploité à fond la notion de point de vue du personnage, en choisissant d’écrire sur un lieu dans lequel il n’y a aucun personnage : du coup, c’est l’arbre qui parle. Un arbre centenaire, qui parle avec la langue qui convient à ce personnage et à cette histoire. Un autre groupe, encore, a joué avec cette idée de point de vue, en racontant deux fois la même histoire, du côté de chacun des deux protagonistes successivement : la difficulté, c’est qu’ils ont réussi à partager les émotions de leurs personnages sans les faire parler, en les décrivant à la troisième personne. Fortiches. Enfin, un groupe a inventé une histoire loufoque, absurde, qui semble n’avoir ni queue ni tête et qui, pourtant, retombe sur ses pattes ; parce qu’ils ont compris que la crédibilité dans la fiction répondait à une logique différente de celle de la vraie vie : on a le droit d’inventer n’importe quoi, à condition que ça ait un sens par rapport à la logique interne du récit.

Je parle technique — pardon, c’est assommant. Je pense très peu technique, moi, quand j’écris. Et je ne leur ai pas parlé technique à eux non plus, en début d’atelier. C’est seulement en approchant de la fin que je prends conscience des ressorts, du squelette, de la mécanique à l’œuvre dans leurs manières de raconter. Alors, à ce moment, je leur parle de ces choses-là, pour qu’ils prennent conscience eux aussi de ce qu’ils ont fait. Qu’ils comprennent que leurs petites histoires, ce n’est pas rien.

Autre chose, que je n’ai pas dite : on s’amuse drôlement, en lisant ces histoires. Vous verrez, si vous avez la possibilité de les voir, une fois qu’elles seront récrites « au propre », illustrées et exposées sur des grands formats, au CDI du collège d’abord, à la médiathèque de l’Île-d’Elle ensuite.

Une dernière chose, encore : un garçon de l’école m’a montré un texte qu’il a écrit chez lui, pour le plaisir. Je l’ai lu. Je l’ai beaucoup aimé.