Ce serait un jeu

L’objet — le grand objet — se présenterait sous la forme d’une multitude de petits objets. Chacun de ceux-ci aurait des caractéristiques communes : il serait plat, l’une de ses deux surfaces serait d’un gris pâle et l’autre serait imprimée. Ses contours seraient ceux d’un carré dont on aurait modifié les arêtes, soit en ajoutant un ergot, soit en retranchant une concavité ayant la même forme que l’ergot. Il existerait ainsi seize combinaisons différentes de pièces, selon la répartition des formes positives et négatives sur les quatre côtés. Les pièces ne seraient pas uniques pour autant, car elles seraient tellement nombreuses que chaque combinaison aurait des dizaines d’occurrences dans le jeu. Car ce serait un jeu. Et le jeu consisterait à juxtaposer les pièces en emboîtant les protubérances des unes dans les contre-formes des autres. Il y aurait des quantités de pièces entassées, ce serait un capharnaüm épouvantable. Chacune porterait un fragment d’une seule image globale et, tant qu’elles ne seraient pas toutes assemblées correctement, on aurait de la peine à appréhender cette image dans son intégrité. On n’y comprendrait même rien du tout.

 

Deux pièces seraient de couleur identique parce qu’elles feraient partie d’un même aplat, alors on les emboîterait. Puis on leur ajouterait une troisième pièce contiguë qui serait marquée de cette même couleur, et le motif de celle-ci coïnciderait avec celui d’une quatrième pièce. De proche en proche, on couvrirait sur la table une surface considérable. L’image se recomposerait sous nos yeux. Ce serait une source de plaisir parce qu’on aimerait que les choses soient bien rangées. On aimerait les classer. On trouverait qu’il est agréable d’attribuer une place aux choses, afin de savoir les y remettre lorsqu’elles seraient dérangées. La minutie dont on ferait preuve dans le jeu permettrait de mettre de l’ordre dans le bazar originel des pièces mélangées. Ce serait rassurant et excitant à la fois lorsque l’image apparaîtrait. Cette image serait un vaste tableau noir moucheté de minuscules éclats blancs, jaunes, rouges, bleus et verts. Il serait éclaboussé de turbulences et déchiré d’amples traînées de lumière qui partiraient dans tous les sens. Ce serait une représentation du Big Bang. Alors on serait déçu. Tant de patience consacrée à ranger les pièces du jeu pour aboutir à un tel chaos ? Cette image, alors qu’on voudrait qu’elle fût un accomplissement, s’avérerait être une évocation du désordre primitif. Ce serait cruel. Puis on s’apercevrait que le jeu n’est pas terminé : il resterait un trou dans le canevas. Le trou aurait la forme d’une pièce manquante avec trois ergots et une contre-forme, mais la pièce qu’on aurait dans la main présenterait deux pointes et deux renfoncements. On penserait alors qu’on s’est trompé et on déferait tout, pour recommencer.

 

On assemblerait à nouveau les pièces qui se ressemblent. On les combinerait de manière à produire des dessins cohérents. On aboutirait à un grand ensemble très complexe, dont on saisirait peu à peu la signification. L’image reconstituée montrerait un paysage désolé. Une lande sèche courrait à perte de vue. Au milieu du tableau se dresseraient quelques pans de murs effondrés, noirs de suie. Une grange au toit percé continuerait de brûler. Une nuée d’oiseaux effarés tournerait dans le ciel blanc, sans but, en piaillant son désarroi. Les oiseaux envahiraient toute la surface de l’image : au premier plan, ils paraîtraient énormes à cause de la perspective, et l’arrière-plan serait saturé de tout petits volatiles noirs qu’on confondrait avec des mouches. Ce seraient les restes d’un village dévasté par les troupes d’Attila ou frappé par la peste. On perdrait son latin dans cet embrouillamini de plumes et de cri. On serait choqué d’avoir perdu tant de temps à classer les pièces du jeu, par amour de l’ordre, et d’être récompensé par cette débâcle assourdissante. On serait étonné, aussi, de voir qu’il manque une pièce au milieu de l’image. Cette découverte serait rassurante parce qu’elle signifierait qu’on s’est trompé. On démantèlerait l’image et on recommencerait.

 

La fois d’après, on assemblerait toutes les pièces jusqu’à former le portrait d’un homme. Ce serait un bel homme avec des yeux immenses et inquiets, écarquillés. Ses yeux donneraient l’impression de ne regarder nulle part, comme si les pupilles ne parvenaient à se focaliser sur aucun objet. L’homme regarderait au-dedans de lui-même : il serait incapable de voir le monde, tant ses pensées accapareraient toute son attention. Il régnerait dans son regard et dans son esprit une tempête effroyable. Le désordre de son âme nous ferait peur. À la place de son oreille, on verrait qu’il manque une pièce, alors on déferait tout et on recommencerait le jeu.

 

On composerait ensuite la reproduction d’une peinture du XIIe siècle évoquant le Jugement dernier. Des démons hirsutes poursuivraient des créatures difformes jusqu’aux confins des labyrinthes. On serait définitivement lassé de ces scènes de confusion, de ces fatras inextricables. On sentirait le besoin d’établir l’ordre. Ce serait un désir impérieux d’harmonie. Et parmi ces convulsions, il y aurait encore un espace vacant, dans un coin, qu’on ne saurait pas combler. Alors on démonterait l’image, une fois de plus.

 

Ce serait un jeu

 

On retournerait toutes les pièces du jeu de manière à masquer leur face imprimée. Le verso deviendrait visible. On imbriquerait désormais les fragments en tenant compte uniquement de leur morphologie. Les ergots des uns se logeraient dans les encoignures des autres. On fabriquerait un grand tableau uniformément gris. Cette simplicité, ce dépouillement seraient un réconfort. Il y aurait quelque part un espace vide et une pièce en trop qui ne s’ajusterait pas, mais ce ne serait plus une cause de chagrin car la joie d’avoir composé une image apaisée prendrait le dessus. On irait chercher, ensuite, des feutres et des crayons de couleurs. Peut-être aussi de la peinture, si l’on en a sous la main. On voudrait conjurer l’affolement des images surgies précédemment. On colorierait tout en vert, on tracerait des lianes qui passeraient en travers de l’image et qui dépasseraient même sur la table. On peindrait de larges feuilles, des tiges immenses, des plantes farfelues qui s’épanouiraient dans le décor. On sèmerait, avec le pinceau, des graines qui s’éparpilleraient au vent. On barbouillerait de couleur tous les recoins, on comblerait de peinture l’espace laissé disponible par la pièce manquante. On créerait une sorte d’équilibre avec des formes éparses et foisonnantes. La prolifération et l’exubérance donneraient naissance à un nouvel ordre. À une harmonie. Et cela ferait un bien fou.

 

On se saisirait de la pièce en trop. On la serrerait au creux de la main, très fort. On l’écraserait, le carton se déchirerait. On finirait de l’effriter en le triturant avec l’ongle. Puis on ouvrirait la main devant la bouche. On soufflerait doucement pour que les miettes s’envolent. Ce serait un jeu, comme on disperse au vent les aigrettes des pissenlits. On ferait confiance au hasard pour que chaque grain de poussière trouve sa place. Un peu partout, des choses pousseraient là où elles auraient germé.

 

Le jeu serait terminé.

 

Antonin Crenn
Paris, mai 2016

Publié dans Squeeze no15 en mai 2017.