Antonin Crenn

Category: Nouvelle

La boîte en bois et la boîte en carton

Cette nouvelle a été publiée dans la revue Squeeze no15 en mai 2017.

Que je vous explique : ces photos, je les ai piochées sur l’étal d’un bouquiniste en Italie. Il y en avait des tas, c’était aussi bon marché qu’une part de pizza. J’ai trouvé que ces quatre-là allaient bien ensemble : elles racontent une histoire.

• • •

J’ai reçu une lettre de la mairie ce matin, sur un beau papier à en-tête imprimé en couleurs. Elle disait ceci :

« Monsieur,

Vous êtes l’héritier unique de M. Roberto D., né le 12 octobre 1950 dans notre commune de V. et décédé le 23 février 1991 dans ladite commune. Votre parent est actuellement inhumé au cimetière municipal : il occupe une concession à terme de vingt-cinq ans renouvelables. Vingt-cinq ans passent vite. La concession arrivant à expiration, nous vous prions de bien vouloir prendre connaissance des modalités de son renouvellement ainsi que des tarifs applicables à celui-ci, en annexe du présent courrier. En l’absence de réponse positive de votre part dans un délai de trente jours, la concession de votre parent sera réputée échue. L’emplacement sera libéré au profit d’un nouvel entrant et la procédure en vigueur sera appliquée : les composés minéraux du monument funéraire seront recyclés, le cercueil de M. Roberto D. sera ouvert et ses os seront remisés dans une petite boîte en bois (façon caisse de vin) appelée reliquaire, dûment numérotée et indexée, qui sera entreposée ad vitam æternam dans un grand entrepôt de banlieue, appelé ossuaire. La traçabilité de votre parent est entièrement garantie. Cependant, l’ossuaire n’étant pas habilité à recevoir les usagers, la principale conséquence de l’application de ladite procédure est la cessation définitive des visites au défunt.

Vous priant de croire, Monsieur, etc. »

Ça m’en a bouché un coin. Je n’ai pas véritablement connu le Roberto en question, parce que je n’avais que quatre ans quand il est trépassé. Je n’avais pas eu tellement d’occasions de le fréquenter avant et, après, ce n’était plus possible. Il était un frangin de ma mère (feue ma mère). Ils avaient des racines quelque part dans le sud de l’Europe : cette origine géographique explique pourquoi le prénom de l’oncle se terminait par un « o » et celui de ma mère, par un « a ». Je trouve que Roberto est un chouette prénom : il me fait penser à une sorte de chanteur de charme en costume blanc. Les parents de Roberto et de ma mère étaient portugais – ou corses, peut-être –, mais je ne crois pas qu’ils étaient italiens. C’est dommage. Roberto se faisait appeler Bob ou Bobby. Aujourd’hui, ça craint : ça sonne comme un pseudonyme ringard, mais à l’époque il fallait qu’on vous prenne pour un Américain si vous vouliez être dans le coup. Pour Roberto, je crois que c’était important d’être dans le coup, mais en fait, je n’en sais rien. Je ne sais pas grand chose à son sujet, mes parents ne parlaient jamais de lui. C’était un fantôme qui restait sagement dans son coin, incognito : il n’a jamais hanté nos dîners en famille. Je crois que mon père (feu mon père) ne l’aimait pas.

J’avais toujours dit à mes vieux qu’il ne fallait pas prendre l’avion, parce que ça brûle du kérosène dans le ciel et que les particules toxiques se répandent sur des gens qui ne l’ont pas mérité. Ça s’infiltre dans les sols et les eaux, ça pollue tout : c’est une connerie, l’avion. Ils sont morts en plein vol en 2004. Ils auraient dû prendre le train, je l’avais dit. J’ignore comment leurs particules se sont dispersées dans les airs… La seule chose certaine, c’est que je ne les ai jamais revus. Ensuite, j’ai passé un temps fou à ranger l’appartement : il fallait mettre de l’ordre dans leurs affaires, trouver une place pour chaque chose. Forcément, je suis tombé sur des tas de trucs que je ne connaissais pas et dont je ne savais pas quoi faire. J’ai trouvé des photos éparpillées qui n’étaient pas rangées dans les albums : je les ai rassemblées dans une boîte en carton, type boîte à chaussures, en me disant que je m’en occuperais plus tard. Puis j’ai oublié, et je n’ai plus jamais
ouvert cette boîte.

Je laisse la lettre de la mairie sur la table de la cuisine, je vais voir si la boîte à chaussures est bien là où je crois qu’elle est : tout en haut de la penderie, entre les sacs de rechange pour l’aspirateur et le fer à repasser dont je ne me sers jamais. Revenu dans la cuisine, je retourne la boîte. Toutes les photos s’étalent, face contre la table. D’abord, je mets de côté toutes celles qui ne portent aucune inscription au dos. Ensuite, je retire celles où je lis des noms ou des dates qui n’ont aucun rapport avec ce que je cherche. À la fin de l’opération, il ne me reste plus que quatre photos. Sur leur envers, il est écrit : « Roberto », « Roberto, été 58 », « Bob et C. » et « Bob ». J’ai hâte de mettre un visage sur le nom de mon oncle Bobby. C’est étonnant que je n’aie jamais eu cette curiosité plus tôt : il aura fallu la lettre de la mairie pour le sortir de l’oubli, ce cher Bobby. Vite, vite, je brûle de retourner ces photos pour voir ce qu’elles ont à me montrer. Quels que soient ses traits, qu’ils soient beaux ou laids, je serai si heureux de connaître son visage ! Comme il est bon de retrouver son vieux tonton ! Je l’aime déjà, avant de l’avoir vu. C’est dommage qu’il soit mort.

Je commence par retourner « Roberto, été 58 ». C’est un petit garçon en noir et blanc. Je dis « petit » parce qu’il est jeune, mais aussi parce qu’il n’occupe qu’une petite surface de l’image. La photo est cadrée large : une place importante est laissée au décor. Au fond, je vois un muret surmonté d’un garde-corps à balustres, très élégant, et de grands arbres effilés qui dessinent une ombre minuscule à leur pied : le soleil doit être très haut, c’est un début d’après-midi d’été. Une bordure de pierre délimite une pelouse agrémentée de massifs ordonnés avec soin. C’est probablement un parc historique : un jardin public dans un beau quartier, ou bien celui d’un château ou d’un musée, que la famille aura visité à l’occasion d’un séjour touristique. Moi aussi, j’aime bien les vieilles pierres et les jardins classiques. En bas à droite de l’image, au premier plan, le petit garçon porte une chemisette un peu trop grande pour lui (elle pourra encore lui servir l’été suivant, j’imagine), un short et des sandales. Ses poings sont enfoncés dans ses poches : il s’impatiente. Il a la tête légèrement baissée et les sourcils froncés à cause du soleil qui lui brûle les yeux, mais il regarde tout de même l’appareil photo, par en-dessous. En fait, on ne voit que deux creux sombres, dans lesquels on devine à peine les yeux : c’est l’ombre des arcades sourcilières. La lumière zénithale souligne les traits avec dureté : une tache noire sous le nez, une autre sous la bouche. Une ligne barre la joue parce que le petit garçon sourit, mais c’est un sourire forcé et, à cause de l’ombre, ça ressemble plutôt à une grimace. Tout le reste du visage apparaît d’un blanc éclatant sur l’image : les nuances sont brûlées par la lumière. Ce n’est pas drôle, de poser pour la photo. Roberto préférerait grimper aux arbres, sauter sur le muret, ou encore dévaler le talus couché en roulant comme une saucisse – mais comme c’est un jardin classé, on ne peut pas rigoler, ni même marcher sur la pelouse.

Je retourne la deuxième photo : « Roberto » tout court. Celle-ci, à vue de nez, elle doit dater de six ou sept ans plus tôt : le petit garçon est un bébé. Les bébés ne m’intéressent pas beaucoup, mais tant pis : je fais un effort. La petite chose est habillée de blanc. Elle est assise sur une pelouse qui, par contraste, semble noire. Vu l’emmitouflement qu’on lui a fait subir, on peut penser que c’est l’hiver, mais, si c’est l’hiver, pourquoi l’a-t-on assis par terre ? Il doit se geler les fesses, le Roberto. D’ailleurs, il crie – ou il rit, je ne sais pas – et il remue ses petits bras. Il a son caractère. Je repose le bébé, je l’ai assez vu.

Je retourne « Bob et C. » parce que sa légende m’intrigue. Roberto a grandi. Il a mon âge. En fait, il y a deux hommes sur l’image et je ne sais pas lequel est Roberto. La photo est prise d’assez loin : la dimension des corps, des pieds à la tête, occupe un tiers de la hauteur du cadre, soit trois ou quatre centimètres à peine. C’est trop peu pour que je puisse détailler les visages et, puisque je n’ai pas connu mon tonton Bobby, je suis bien incapable de le distinguer de l’autre homme. Celui de droite porte un costume sombre, il se tient droit, les mains derrière le dos. Celui de gauche a les mains enfoncées dans les poches de son pantalon de golf : la position est un peu la même que celle du petit garçon au jardin, alors je décide que c’est lui, Roberto. L’autre jeune homme, celui qui n’est pas Roberto, on l’appellera C. parce que c’est ainsi qu’il est nommé derrière la photo. À son pied, il y a un petit chien blanc. Il est flou parce qu’il a bougé. Tout autour, le décor est fabuleux : des montagnes se détachent sur le ciel, plan par plan, de la plus sombre à la plus claire, jusqu’à disparaître dans la brume. Il ne fait pas très chaud : on supporte bien la grosse veste de toile. C’est le printemps en altitude, les températures sont encore rudes. Je suis sûr que le cadrage de la photo n’est pas celui que C. et Bob auraient voulu : il est franchement décentré, alors que la pose classique des deux jeunes gens me laisse penser qu’ils avaient l’intention d’occuper le milieu de l’image. Elle a été prise par un déclencheur automatique, l’appareil posé sur une pierre. Mon oncle et son ami étaient seuls au monde, ce jour-là : ils étaient partis voir la terre grandiose et sauvage, ils se construisaient des souvenirs à deux. Le petit chien est leur seul témoin (et si on l’appelait Flike ?) et les plus beaux panoramas sont imprimés dans leurs yeux. La photo, à côté des images glorieuses qui se gravent dans leur mémoire, est un objet bien maigre pour rappeler un moment si grand. C’était un sentimental, Roberto, je le sens bien.

Je regarde la quatrième photo, derrière laquelle il n’est écrit que « Bob ». C’est la dernière de la série, chronologiquement. C’est difficile de donner un âge au tonton parce que le format est petit. Le visage mesure quelques millimètres seulement, sur le papier, mais je suis sûr que Bob a vieilli depuis le voyage magique entrepris avec C. Le décor est à peu près le même que sur la photo précédente : ce n’est pas exactement le même lieu (il y a un grand pin à gauche du cadre) ni la même saison (le soleil est plus vif), mais je suis sûr qu’il s’agit de la même région. Je reconnais les crêtes à l’horizon. La différence avec l’autre image, c’est que Roberto est seul et que la photo est bien centrée. Il a dû faire plusieurs essais successifs avec le déclencheur avant d’obtenir ce résultat. Sa pose est maladroite : la main gauche est dans la poche, et la main droite pend le long du corps. On dirait qu’il ne sait pas quoi faire de ses extrémités, il n’est pas très à l’aise, il a perdu l’assurance qu’il avait prise au côté de C. On retrouve l’impatience et la défiance de l’époque où il était petit garçon. Son pantalon clair est bien repassé : il prend soin de lui, il sauve les apparences, mais dans sa mémoire désormais, c’est la confusion qui règne. Son corps se demande à quoi il sert. Il erre dans le désert. C. n’est plus là : pourquoi est-il parti ? Peut-être est-il mort, comme le sera aussi Roberto à son tour, et puis ma mère et mon père – et puis moi, un de ces jours. Ou bien, peut-être a-t-il quitté Roberto un matin, sans explication. Il a emporté Flike avec lui et c’est cruel d’avoir privé Roberto de cette compagnie, parce qu’il y était très attaché. S’il avait gardé le chien, il aurait pu lui parler. Ç’aurait été une consolation dérisoire, mais une consolation quand même. Cet été-là (oui, c’est l’été : il porte une chemise blanche à manches courtes), il est retourné voir les montagnes pour vérifier qu’elles étaient aussi belles que dans son souvenir. Il les a vues, puis il est rentré chez lui. C’était un sentimental, mon oncle Bob. Sur la photo, inondée de clarté, la seule tache noire c’est l’ombre projetée au sol par son corps : un grand trou sombre creusé dans l’herbe drue, qui s’étire jusqu’au bord du cadre. Bob a un pied dedans.

Je suis heureux d’avoir retrouvé mon oncle Roberto et, en même temps, triste qu’il ne soit pas vivant. On se serait bien entendus, tous les deux. Je me demande de quoi il est mort.

Je garde ces quatre photos de côté et je range toutes les autres où elles étaient. Roberto mérite mieux qu’une boîte en carton : je ne sais pas encore ce que je vais faire de ces photos, mais je vais leur chercher quelque chose de bien. Je pourrais les coller sur les pages d’un petit album que j’achèterais exprès. Ou alors, faire une composition sur un grand fond coloré et les encadrer ensemble, sous verre. Je trouverai un truc pour les mettre en valeur.

Je repose la boîte en carton dans la penderie et je reviens dans la cuisine : sur la table, j’ai les quatre portraits de Roberto et la lettre de la mairie. Tiens, la lettre de la mairie ! Que disait-elle, déjà ? C’était une histoire de concession dans le cimetière : ils m’expliquaient les détails administratifs, comment ça marche pour le renouvellement, et tout ça. C’est important, d’avoir un beau lieu pour rendre hommage à mon oncle : c’était un sentimental, Bobby. Je vais relire la lettre pour bien comprendre ce qu’il faut faire.

« Monsieur,

Vous êtes l’héritier unique de M. Roberto D. »

Ça, je m’en souviens bien. Ensuite ?

« La concession arrivant à expiration, nous vous prions de bien vouloir prendre connaissance des modalités de son renouvellement ainsi que des tarifs applicables à celui-ci, en annexe du présent
courrier. »

Ah, l’annexe ! Je ne l’avais pas regardée tout à l’heure. C’est important, l’annexe. C’est un tableau, avec une quantité de cases et de chiffres. Voyons ce qu’il dit.

« Concessions funéraires. Renouvellement, vingt-cinq ans : sept mille huit cent cinquante-cinq euros hors taxes (le mètre carré). Achat, perpétuité : quinze mille trois cent soixante dix-huit euros, hors taxes (le mètre carré). Frais de restauration du monument en sus. »

Tout de même, ce n’est pas donné. Ils ne s’en font pas, à la mairie. Ça mesure combien, une tombe, en mètres carrés ? Il faut que je réfléchisse. Ce n’est pas une décision à prendre à la légère. Une tombe, ça ne s’achète pas sur un coup de tête : on la garde pour toujours, on ne peut plus changer d’avis une fois qu’on est dedans. Il est important de peser le pour et le contre, et de ne pas se précipiter.

Je ne le connaissais pas très bien, finalement, mon oncle Roberto. Je ne le connaissais même pas du tout. Les seuls indices que j’ai trouvés sur sa vie, c’est ce que j’ai deviné à partir des quatre petites photos : on est bien peu de chose. Qui suis-je, moi, pour mon tonton disparu ? S’est-il un jour intéressé à moi ? Est-ce qu’il serait raisonnable que je fasse des folies pour un fantôme ? Évidemment non. Il n’a pas besoin de ces choses matérielles. Il était au-dessus de tout ça, mon oncle Roberto : c’était un sentimental.

Finalement, c’est pas bête, le coup de la petite caisse numérotée. C’est pratique comme tout. Je vais dire à la mairie de faire comme ils ont prévu. Va pour la boîte en bois.

Antonin Crenn
Naples, novembre 2016

Un vertige

Ce poème a été publié dans Revue Méninge no8 en janvier 2017.

• • •

Le soir, quelquefois. Le sommeil
voudrait venir ; on dérive,
on s’abandonne. Quelque chose veille,
qui ne veut pas dormir. Qui attend, sur le qui-vive.

Le rêve s’invite, il est doux.
C’est une voie, on la suit — elle nous mène où ?
Soudain, la terre s’ouvre, le pied se dérobe, on sombre ;
un faux pas. Pas un cri. Le vide nous tire dans l’ombre.

La voix voudrait, mais ne peut pas. Dans le noir,
Les yeux s’ouvrent pour fuir le rêve qui les hante.
On tombe, on s’éveille. Le cœur chante
à se rompre. Il fait trop sombre pour y voir.

De gouffre, il n’y en a pas. Sans bris, sans mal,
le trou s’est ouvert dans la poitrine : un vertige.
Le cœur qui s’emballe, qu’y puis-je ?
Le sommeil à nouveau s’installe.

Le matin, cette fois. Le corps tremble,
le lit oscille. Il semble
que le sol remue sous celui-ci,
et que les murs, dehors, aussi.

La terre s’est ouverte à sept heures quarante,
pas si loin d’ici. La sensation n’est pas courante.
Un vertige. On s’éveille.
Là-bas plus rien n’est pareil.

Le cœur qui s’étonne, un drôle de présage.
Des toits sont tombés, des villages
sont éboulés.
Un paysage s’est effondré, une minute seulement
s’est écoulée.

Mille éclats, un tout petit instant,
un fracas. Des ruines.
Ici, pas un bruit, pas un cri. Dans la poitrine,
ça bouge ; on ne sait plus si c’est dehors ou bien dedans.

On voudrait se lever, mais ça tangue ; c’est un peu dur.
Dans les villages, il n’y a plus un mur.
Debout, les jambes vacillent, elles ne tiennent plus le corps ;
là-bas, tout est à terre ; on ne le sait pas encore.

Italie, octobre-novembre 2016

Ce serait un jeu

Cette nouvelle a été publiée dans L’Ampoule no20 en juin 2016.

• • •

L’objet — le grand objet — se présenterait sous la forme d’une multitude de petits objets. Chacun de ceux-ci aurait des caractéristiques communes : il serait plat, l’une de ses deux surfaces serait d’un gris pâle et l’autre serait imprimée. Ses contours seraient ceux d’un carré dont on aurait modifié les arêtes, soit en ajoutant un ergot, soit en retranchant une concavité ayant la même forme que l’ergot. Il existerait ainsi seize combinaisons différentes de pièces, selon la répartition des formes positives et négatives sur les quatre côtés. Les pièces ne seraient pas uniques pour autant, car elles seraient tellement nombreuses que chaque combinaison aurait des dizaines d’occurrences dans le jeu. Car ce serait un jeu. Et le jeu consisterait à juxtaposer les pièces en emboîtant les protubérances des unes dans les contre-formes des autres. Il y aurait des quantités de pièces entassées, ce serait un capharnaüm épouvantable. Chacune porterait un fragment d’une seule image globale et, tant qu’elles ne seraient pas toutes assemblées correctement, on aurait de la peine à appréhender cette image dans son intégrité. On n’y comprendrait même rien du tout.

Deux pièces seraient de couleur identique parce qu’elles feraient partie d’un même aplat, alors on les emboîterait. Puis on leur ajouterait une troisième pièce contiguë qui serait marquée de cette même couleur, et le motif de celle-ci coïnciderait avec celui d’une quatrième pièce. De proche en proche, on couvrirait sur la table une surface considérable. L’image se recomposerait sous nos yeux. Ce serait une source de plaisir parce qu’on aimerait que les choses soient bien rangées. On aimerait les classer. On trouverait qu’il est agréable d’attribuer une place aux choses, afin de savoir les y remettre lorsqu’elles seraient dérangées. La minutie dont on ferait preuve dans le jeu permettrait de mettre de l’ordre dans le bazar originel des pièces mélangées. Ce serait rassurant et excitant à la fois lorsque l’image apparaîtrait. Cette image serait un vaste tableau noir moucheté de minuscules éclats blancs, jaunes, rouges, bleus et verts. Il serait éclaboussé de turbulences et déchiré d’amples traînées de lumière qui partiraient dans tous les sens. Ce serait une représentation du Big Bang. Alors on serait déçu. Tant de patience consacrée à ranger les pièces du jeu pour aboutir à un tel chaos ? Cette image, alors qu’on voudrait qu’elle fût un accomplissement, s’avérerait être une évocation du désordre primitif. Ce serait cruel. Puis on s’apercevrait que le jeu n’est pas terminé : il resterait un trou dans le canevas. Le trou aurait la forme d’une pièce manquante avec trois ergots et une contre-forme, mais la pièce qu’on aurait dans la main présenterait deux pointes et deux renfoncements. On penserait alors qu’on s’est trompé et on déferait tout, pour recommencer.

On assemblerait à nouveau les pièces qui se ressemblent. On les combinerait de manière à produire des dessins cohérents. On aboutirait à un grand ensemble très complexe, dont on saisirait peu à peu la signification. L’image reconstituée montrerait un paysage désolé. Une lande sèche courrait à perte de vue. Au milieu du tableau se dresseraient quelques pans de murs effondrés, noirs de suie. Une grange au toit percé continuerait de brûler. Une nuée d’oiseaux effarés tournerait dans le ciel blanc, sans but, en piaillant son désarroi. Les oiseaux envahiraient toute la surface de l’image : au premier plan, ils paraîtraient énormes à cause de la perspective, et l’arrière-plan serait saturé de tout petits volatiles noirs qu’on confondrait avec des mouches. Ce seraient les restes d’un village dévasté par les troupes d’Attila ou frappé par la peste. On perdrait son latin dans cet embrouillamini de plumes et de cri. On serait choqué d’avoir perdu tant de temps à classer les pièces du jeu, par amour de l’ordre, et d’être récompensé par cette débâcle assourdissante. On serait étonné, aussi, de voir qu’il manque une pièce au milieu de l’image. Cette découverte serait rassurante parce qu’elle signifierait qu’on s’est trompé. On démantèlerait l’image et on recommencerait.

La fois d’après, on assemblerait toutes les pièces jusqu’à former le portrait d’un homme. Ce serait un bel homme avec des yeux immenses et inquiets, écarquillés. Ses yeux donneraient l’impression de ne regarder nulle part, comme si les pupilles ne parvenaient à se focaliser sur aucun objet. L’homme regarderait au-dedans de lui-même : il serait incapable de voir le monde, tant ses pensées accapareraient toute son attention. Il régnerait dans son regard et dans son esprit une tempête effroyable. Le désordre de son âme nous ferait peur. À la place de son oreille, on verrait qu’il manque une pièce, alors on déferait tout et on recommencerait le jeu.

On composerait ensuite la reproduction d’une peinture du XIIe siècle évoquant le Jugement dernier. Des démons hirsutes poursuivraient des créatures difformes jusqu’aux confins des labyrinthes. On serait définitivement lassé de ces scènes de confusion, de ces fatras inextricables. On sentirait le besoin d’établir l’ordre. Ce serait un désir impérieux d’harmonie. Et parmi ces convulsions, il y aurait encore un espace vacant, dans un coin, qu’on ne saurait pas combler. Alors on démonterait l’image, une fois de plus.

Ce serait un jeu

On retournerait toutes les pièces du jeu de manière à masquer leur face imprimée. Le verso deviendrait visible. On imbriquerait désormais les fragments en tenant compte uniquement de leur morphologie. Les ergots des uns se logeraient dans les encoignures des autres. On fabriquerait un grand tableau uniformément gris. Cette simplicité, ce dépouillement seraient un réconfort. Il y aurait quelque part un espace vide et une pièce en trop qui ne s’ajusterait pas, mais ce ne serait plus une cause de chagrin car la joie d’avoir composé une image apaisée prendrait le dessus. On irait chercher, ensuite, des feutres et des crayons de couleurs. Peut-être aussi de la peinture, si l’on en a sous la main. On voudrait conjurer l’affolement des images surgies précédemment. On colorierait tout en vert, on tracerait des lianes qui passeraient en travers de l’image et qui dépasseraient même sur la table. On peindrait de larges feuilles, des tiges immenses, des plantes farfelues qui s’épanouiraient dans le décor. On sèmerait, avec le pinceau, des graines qui s’éparpilleraient au vent. On barbouillerait de couleur tous les recoins, on comblerait de peinture l’espace laissé disponible par la pièce manquante. On créerait une sorte d’équilibre avec des formes éparses et foisonnantes. La prolifération et l’exubérance donneraient naissance à un nouvel ordre. À une harmonie. Et cela ferait un bien fou.

On se saisirait de la pièce en trop. On la serrerait au creux de la main, très fort. On l’écraserait, le carton se déchirerait. On finirait de l’effriter en le triturant avec l’ongle. Puis on ouvrirait la main devant la bouche. On soufflerait doucement pour que les miettes s’envolent. Ce serait un jeu, comme on disperse au vent les aigrettes des pissenlits. On ferait confiance au hasard pour que chaque grain de poussière trouve sa place. Un peu partout, des choses pousseraient là où elles auraient germé.

Le jeu serait terminé.

 

Antonin Crenn
Paris, mai 2016

Pourquoi pas Léon

Il y a les canards habituels : les petits gris avec une tête verte. On les connaît par cœur, ils n’épatent plus personne mais je les aime bien, je suis content de les voir. Quand j’arrive au lac, j’ai chaud parce que j’ai couru comme un fou, à toute allure, je fonce aussi vite que je peux. J’ai hâte d’arriver, le sang tape dans mes tempes et me serre le front, je suis un peu essoufflé. Je m’arrête deux secondes au bord de l’eau pour me refléter dedans. J’ai une bonne tête quand je viens ici. La petite gueule que je vois osciller à la surface du lac a meilleure allure que celle qui se plante le matin dans mon miroir. Et donc, c’est là, batifolant sur l’onde pure, que je tombe sur les canards. Les petits, les normaux, ceux qui sont gris et vert. Et ça me fait toujours plaisir.

Quand j’ai un truc qui me compresse les côtes, qui me tord l’intérieur, qui donne des coups entre mes boyaux et les autres choses que j’ai dans la poitrine, je pars en courant. Je ne veux pas que ça dure. Alors, avec mes grandes jambes, je fais des pas immenses, des bonds de géant jusqu’au bois de Vincennes. Je foule l’herbe menue et aussitôt je me sens mieux. J’arrive au lac, ça se débloque dans mes poumons, la plomberie repart, je respire. Un petit pont charmant comme tout enjambe les nénuphars, on dirait qu’il fait attention de ne pas les abîmer : je ne peux pas m’empêcher de sourire, parce que c’est trop beau. Il mène sur l’île qui s’appelle l’île de Reuilly. Le bois de Vincennes c’est déjà vachement bien, mais l’île de Reuilly c’est encore un cran au-dessus : là, il n’y a qu’un grand horizon qui s’ouvre dans mon cervelet, de l’air dans mes oreilles et de la joie à couper en petits morceaux pour la partager avec les canards. Sur mon îlot (un genre de paradis), il y a des canards pas possibles. Ils ne sont pas comme les autres dont j’ai parlé au début, ceux qu’on voit partout. Ces canards-là sont gros et bleus avec des yeux de biche, ils ont un plumeau sur le crâne qui s’agite au vent comme le pistil d’une fleur au passage de l’abeille, et de grandes plumes poilues avec des yeux au bout. Ils m’appellent Léon. Je les laisse dire, ça leur fait plaisir. Sur mon récif j’oublie tout, je ne m’appelle pas Léon, je ne m’appelle plus du tout. Je suis heureux.

Je baguenaude sur la pelouse. Elle n’est pas tondue souvent et c’est tant mieux : des graminées hautes comme moi me chatouillent le menton. Je n’éternue pas, parce que j’ai tout oublié. Je ne sais même plus que je suis allergique à ces conneries de plantes et que, d’habitude, elles me rendent malade. Sur le continent, à la porte de Charenton par exemple, une seule graminée me regarde et tout fout le camp. Je pleure, je coule, je me gratte, c’est l’enfer. Mais ces choses dégoûtantes n’arrivent pas sur l’île de Reuilly : là, tout n’est qu’ordre et beauté. Les énormes canards roucoulent et font un paravent avec les plumes de leur derrière. Ils m’appellent Léon. Pourquoi pas Léon : ce n’est pas plus absurde qu’Alfred ou Isidore. Je m’en fous, je suis heureux.

En ville, parfois, une sorte de grand vide m’encercle à petits pas. Il s’approche très lentement, sans crier gare, puis il m’enveloppe. C’est un vide dense, épais, un peu visqueux. C’est à cause de lui que je dois courir très vite pour m’en sortir, je veux être certain qu’il ne me rattrape pas. Une fois réfugié sur l’île, je suis sauvé. Le temps suspend son vol.

Un jour je me suis dit : je suis heureux — c’était un jour très précis, je m’en souviens parfaitement. Je prenais l’air. J’étais étalé dans l’herbe, les bras en croix, je ne faisais rien du tout. C’était comme si j’étais mort, mais en mieux, parce que j’avais les yeux ouverts. Je regardais le ciel, c’était joli. D’un coup, il est devenu tout noir : des nuages colossaux sont apparus, sortis de nulle part, c’était fou. Ils ont grondé puis ils ont lancé des éclairs longs comme mon bras. Il s’est mis à pleuvoir, des seaux d’eau glacée se déversaient sur moi, elle s’engouffrait dans mon col. Ma chemise était une éponge gorgée de flotte, elle pesait dix kilos sur mes petites épaules. J’ai flippé, j’ai cavalé comme un idiot. Il y avait un kiosque à la pointe de l’île, je me suis niché dedans. J’ai observé la tempête sur le lac, des vagues monumentales, je n’avais jamais vu ça. Au loin, le rocher du zoo de Vincennes était une masse crépusculaire, une silhouette noire sur un ciel noir. Le monde n’existait plus, j’en étais le seul rescapé. Je n’ai pas eu peur, je n’ai pas été triste. Je me suis dit que le monde ne me manquerait pas tellement, et que j’étais très bien là où j’étais. C’est alors que je me suis dit : je suis heureux. Il m’a fallu quatre jours pour faire sécher mes fringues, mais j’étais heureux.

 

 

 

L’île de Reuilly est plantée de tout un tas d’arbres, d’essences variées. Il y a des saules qui trempent vaguement le bout de leurs doigts dans le lac en disant : elle est bonne, je t’assure, tu peux venir — mais on sait qu’ils bluffent et qu’elle est frisquette, juste bonne pour les canards. Il y a des érables sycomores : ceux-là, on ne sait pas forcément comment ils s’appellent, mais on les connaît pourtant bien, parce qu’on les voit sur tous les boulevards. Il y a aussi des arbustes au nom imprononçable qui produisent des petites baies rouges qu’il ne faut surtout pas manger. J’ai vu des canards en becqueter et ils n’ont pas été malades, mais sur nous c’est redoutable, architoxique. Les canards peuvent faire des trucs qui sont impossibles pour les hommes.

Je viens souvent sur l’île. Je traverse le lac Daumesnil par le petit pont de bois, et hop : le bonheur est là. C’est facile. Après, je retourne à la vie réelle, celle qui n’est pas marrante tous les jours. Les canards bizarres, ceux qui battent des cils pour me dire adieu, m’appellent depuis la rive. Ils s’époumonent : Léon, Léon. Ça me fend le cœur. Alors, aussitôt parti, je ne pense qu’à une chose : revenir.

Aujourd’hui, je m’attarde. Je suis sur mon île depuis un bon bout de temps. On pourrait dire que c’est un long séjour. Je nage dans le bonheur tandis que les volatiles à col vert nagent dans les eaux bleues du lac. Chacun dans son élément : on vit côte-à-côte en harmonie. Je me sens si bien que je ne veux pas partir. D’ailleurs c’est décidé : je sais que je n’emprunterai plus la passerelle de bois.
Je vois passer un canard d’un nouveau genre. Il est encore plus balèze que les autres, et il est blanc. Il est suivi par un deuxième. Et un troisième ! et encore, et encore. C’est toute une meute. Le premier déploie ses ailes : je suis impressionné par son envergure. Franchement, pour un canard c’est un beau canard. Et je m’y connais. Il s’envole. Comme il est gracieux ! C’est un ange. Un ange au bec jaune et aux grosses pattes palmées, c’est magique, je suis sous le charme. Le deuxième spécimen de la bande décolle à son tour, ils prennent leur envol les uns après les autres. L’escadrille me quitte. Alors je n’hésite plus, j’agis. J’empoigne le dernier par les pattes et je m’envole avec eux.

 

Antonin Crenn
Paris, janvier 2016

Mario sur la colonne

Mario est tout seul, perché là-haut. Et ça lui plaît. Il n’y a personne pour l’embêter, et il a une vue terrible sur les environs. Il a du temps pour réfléchir et pour se raconter des histoires dans sa tête.

 

Quand il était petit, au début, Mario ne savait pas marcher. Alors il rampait dans le jardin, en pyjama, et il salissait ses coudes dans l’herbe grasse. Ses parents n’étaient pas méchants, ils le laissaient faire et tant pis pour les taches : ça partait au lavage. Tout au fond, vers la haie, Mario avait trouvé un truc dur qui affleurait dans la pelouse. C’était comme un caillou, en plus gros. C’était carré et ça ne dépassait pas beaucoup du sol : tout juste assez pour qu’un gosse comme lui l’aperçût. Il bava un peu dessus pour se rappeler l’endroit, avec l’intention d’y revenir. Les jours d’après, ça se voyait davantage : la pierre perçait de plus en plus et faisait une sorte de plate-forme. Mario, entre-temps, avait appris à s’asseoir : alors il s’assit dessus. Ses parents le trouvèrent sur son socle après l’avoir cherché des heures dans les bosquets (le jardin était grand) et ils s’étonnèrent de ce monolithe qui poussait dans leurs plates-bandes. Comme ils avaient l’esprit large, ils décidèrent que c’était une bonne chose que Mario s’intéressât si jeune à l’archéologie. Puis Mario commença à se déplacer à quatre pattes, c’était parfait pour grimper sur le chapiteau de la colonne (car c’était bien une colonne). Ensuite, il marcha, et il était grand temps qu’il s’y mît car le monument se développait à vue d’œil. Calé sur ses petits pieds, Mario s’étalait sur le sommet et se redressait en vacillant. Il s’installait dessus, debout.

Les parents avaient de l’imagination. Ils virent que le bloc de pierre grandissait en même temps que Mario, alors ils se dirent que le garçon et la colonne devaient être des espèces de jumeaux (mais de faux jumeaux, car ils ne se ressemblaient pas du tout). C’étaient des gens très cultivés, ils étaient ravis que leur môme ait pris pour sœur une colonne antique. Le petit allait nourrir une passion pour les débris lapidaires, c’était évident.

Mario n’allait pas à l’école, parce que c’était trop loin et qu’il n’aimait pas sortir de son jardin. Il apprit à lire en déchiffrant les lettres qui étaient gravées sur le fût de la colonne. Celle-ci était encore montée d’un cran, et on voyait clairement ce qui était écrit dessus. Il fit son latin en même temps : sa sœur ne s’exprimait que dans cette langue-là, alors il fallait bien. Il essaya, en retour, de lui apprendre des choses. Il racontait à sa jumelle ce qu’il savait sur la vie du jardin : les étourneaux qui volaient comme des fous et qui nichaient dans les hauteurs ; les immenses pins parasols qui grandissaient tout droit, comme les colonnes et les enfants ; et les courgettes qui faisaient de grandes fleurs jaunes qu’on mangeait à l’apéritif. Les oiseaux, les arbres et les fleurs avaient souvent des noms latins, et ça tombait bien pour sa sœur. Ils pouvaient papoter des heures.

Mario ne voyait plus beaucoup ses parents. Ils ne s’inquiétaient pas, tant qu’ils savaient que les jumeaux jouaient gentiment dehors. Peu à peu, il devint grand, et la colonne s’épanouissait aussi. Mais il avait beau être grand, il devait se hisser par les bras pour atteindre le plateau, ça lui faisait les muscles. Tant qu’à se donner du mal pour monter, il restait le plus longtemps possible en haut. Il aurait bien aimé porter sa frangine sur ses épaules à son tour, pour lui rendre la pareille et lui montrer comme le panorama était beau. Mais elle était trop lourde, et puis elle était figée dans le sol. Mario pensa alors qu’être jumeaux, ça ne voulait pas dire qu’il fallait faire exactement la même chose que l’autre, mais juste : être là pour l’autre, à sa manière. Ça le consola et ça fit disparaître ses derniers scrupules. Il passa presque tout son temps juché sur la tête de sa sœur.

 

Mario sur la colonne

 

Elle grandissait trop vite, Mario avait peur de ne pas pouvoir suivre. Il ne pourrait bientôt plus saisir le chapiteau de ses petites mains pour grimper. Il escalada la colonne en se disant que c’était le moment où jamais, et il avait vu juste car elle eut soudain une poussée de croissance. Elle monta de cinquante bons centimètres, sa base sortit de terre, et aussi son piédestal. C’était donc terminé pour elle, elle n’irait pas plus haut.

Mario ne s’ennuyait pas, sur son perchoir. Après quelques jours qu’il manquait à la table du dîner, les parents allèrent voir ce qui se passait au jardin. Il était temps, parce que leur fiston avait faim. Il ne voulut pas descendre. La vue était si belle, et il était certain qu’ici il serait tranquille. Le père ou la mère, selon les jours, lui portaient des vivres. En particulier des fleurs de courgette, parce que c’était le péché mignon de Mario. Ils lui montèrent aussi des livres pour préparer le concours de l’école d’archéologie. C’était un peu rébarbatif, mais Mario les lisait en entier quand même. Il oubliait quelquefois des détails et sa sœur lui soufflait les réponses, elle était calée sur le sujet.

Un jour, Mario devint un petit jeune homme. Il descendit de sa colonne et alla se présenter au concours d’archéologie. Il se planta. Les études, ce n’était pas vraiment son truc. Les parents pleurèrent un bon coup, et Mario leur expliqua pourquoi ils s’étaient trompés. Ce qu’il aimait le plus, c’était rester debout sur son socle pour regarder le monde, plutôt que ramper dans la poussière pour étudier les vieilles pierres. Évidemment il aimait bien sa colonne, mais quand elle le portait sur ses épaules il ne la voyait pas. Son horizon c’était le ciel et les oiseaux. Alors Mario s’inscrivit au concours de gardien de phare. Il ne le prépara pas beaucoup, mais il y croyait tellement fort qu’il décrocha le poste. Il embrassa ses parents, et puis sa sœur, mais il trouva que celle-ci était drôlement froide. Il était ému, et elle restait de marbre. C’était une sorte de pudeur.

 

Il est bien maintenant, Mario, perché en haut de sa colonne de pierre. Il regarde les mouettes depuis sa petite cabine. Il entend le fracas des vagues et, s’il regarde en bas, il les voit s’abîmer sur les rochers. Il allume la lumière le soir, il l’éteint le matin, et personne ne l’embête.

 

Antonin Crenn
Rome, novembre 2015

Publié dans L’ampoule no19 en mars 2016.

Le vert et le bleu

Antoine, tes yeux !
Les volets
Jumeaux

Antoine, tes yeux !

 

Antoine Boutarel : c’est un garçon à qui je ne donne pas tellement plus que son âge, mais pas vraiment moins non plus. Je dirais : plutôt grand ; mais je ne suis pas plus petit que lui pour autant. Brun. Absolument. Il a les cheveux bien courts autour des oreilles, et la nuque dure qui gratte un peu, mais aussi des mèches ébouriffées sur le sommet de la tête. Le visage est un peu vif — non pas au sens de coupant, car ce ne sont pas des angles aigus — mais vif comme peu l’être une forme dessinée avec une grande netteté : une silhouette découpée au ciseau d’un geste tendre, mais assuré. Un joli contour à la surface un peu trop lisse, car la barbe est rare et pourtant rasée de près, ou alors parce qu’elle ne pousse jamais ; s’il n’y avait pas la nuque, le piquant aurait manqué. Et les yeux… Eh bien, les yeux… Antoine, tes yeux ?

Antoine Boutarel a les yeux bleus : ce n’est pas faux de le dire, mais ce n’est quand même pas vrai. On peut croire cela quand on rencontre Antoine pour la première fois, si on l’aborde du côté droit comme ce fut mon cas. Si on le découvre par l’autre côté, on sera tenté de dire : Antoine a les yeux verts. Ce n’est pas vrai non plus, mais pas tout à fait faux pour autant. Il est plus juste de dire que c’est son œil gauche qui est vert, et le gauche uniquement : un iris vert franchement vert, qui tire plus sur le jeune que sur le bleu. Un iris aussi acide et lumineux que l’autre est doux et profond. Bleu, incontestablement bleu.

Antoine Boutarel a l’air d’un garçon très sûr de lui, mais c’est parce qu’il fait bien semblant. Il n’est pas tout à fait certain encore de savoir qui il est et ce qu’il voudrait être (ce n’est pas très grave car il est encore jeune), et il compte beaucoup sur vous pour exister. Il vous donne à voir ce que vous voulez bien voir : un grand garçon rêveur au regard bleu délavé, un jeune homme espiègle aux yeux verts perçants. Il joue le rôle que vous lui donnez, et avec beaucoup de facilité car c’est un petit malin, mais sans cynisme ; je peux vous assurer qu’il n’en tire aucun profit. Il le fait par curiosité, simplement. Et aussi un peu pour vous faire plaisir. Mais alors, Antoine, tes yeux ? Bleus ou verts ?

 

Antoine, tes yeux !

Antoine, tes yeux !

Un matin. Il est très tôt (le ciel est encore sombre et s’illumine peu à peu de bleu), mais la saison est douce et les marronniers sont encore verts. Il fait bon, on est tous les deux dehors, on marche. Antoine fait quelques pas plus rapides pour me dépasser, et il s’arrête devant moi. Je m’arrête aussi. Il me fixe droit dans les yeux. C’est troublant. Mon œil droit voit son œil vert, mon œil gauche son œil bleu. Je ferme les paupières alternativement pour faire se succéder les couleurs : c’est un peu hypnotique. J’approche mon visage pour mieux voir. Et puis j’embrasse Antoine. Je goûte sa bouche les yeux fermés, d’abord, et mes mains glissent sur son cou si lisse jusqu’à trouver le piquant de la nuque. Avec la petite tête d’Antoine solidement blottie entre mes mains, j’ouvre les yeux pour voir les siens : je suis si près de lui que je dois loucher pour voir son visage. Il m’apparaît alors comme un cyclope avec ses deux yeux réunis en un seul. Je les vois un peu flou : leurs images se superposent et se confondent, et leurs couleurs se mêlent : ni bleu, ni vert, mais les deux à la fois. Puis nos lèvres se quittent un instant. Je recule d’un pas pour regarder Antoine. Ses deux yeux sont encore fixés sur moi, et ils sont absolument identiques : d’un bleu vif qui tire sur le vert, ou plutôt d’un vert très doux et profond, presque bleu. Antoine, tes yeux !

Antoine Boutarel a dix-neuf ans. Il ne sait pas encore très bien qui il est, mais il sait déjà qu’il ne voudra pas choisir entre une chose ou une autre. Il voudra être les deux à la fois.

 

Antonin Crenn
23 février 2015

 
Publié en mars 2015 sur le blog de Glaz !

Les volets

 

C’était une petite copropriété dans un petit lotissement ; on avait rassemblé ici des gens qui venaient d’un peu partout. Ils n’avaient pas eu besoin de prouver leur aptitude à vivre en bonne intelligence avec autrui : on les avait tous acceptés, pourvu qu’ils fussent animés de bonnes intentions.

L’immeuble était agréable. L’architecte avait prétendu concilier les commodités du standing contemporain (ascenseurs, garage, et tout le bazar) avec le charme de l’habitat fractionné et biscornu des âges farouches. Tout le monde avait prédit qu’il se serait pris les pieds dans le tapis, mais il s’était plutôt bien débrouillé. Par ailleurs, les jardiniers qui avaient conçu les espaces verts n’étaient pas les moins dégourdis du département, et l’ensemble avait belle allure.

Les façades étaient rythmées de petites fenêtres dont l’alignement irrégulier créait un rythme plaisant à l’œil. Chaque résident avait eu l’opportunité de choisir la couleur de ses volets : ceux qui venaient des bords de mer, ou qui fantasmaient la vie littorale (et ils étaient nombreux) avaient opté pour la couleur bleue, car c’était ainsi qu’on peignait les portes et les fenêtres sur l’île de Noirmoutier — pour avoir l’air grec, sans doute. L’autre moitié des habitants avait une origine banlieusarde, ou alors avaient été élevés dans l’ambition petite bourgeoise du pavillon des zones résidentielles. Dans ces contrées-là, disait-on, on peignait volontiers les volets en vert pour créer une harmonie avec la haie de lauriers, symbole scrupuleusement entretenu du chacun-chez-soi.

Ainsi, la moitié des volets était bleue, l’autre moitié verte. Ce n’était pas laid ; c’était même assez amusant. L’ennui, c’était que ces choix colorés traduisaient un état d’esprit du résident, un modèle de vie, presque un choix philosophique. C’était clivant. Les gens en arrivèrent bientôt à classer leurs voisins selon ce critère, et à cesser de fréquenter ceux qui avaient adopté la couleur de l’ennemi. Une ambiance épouvantable s’installa sur l’immeuble, comme une chape lourde et gluante qui vous écrasait et qui en même temps dégoulinait sur vous, s’insinuant dans tous les interstices de votre âme. C’était plombant.

 

Les volets

Les volets

Arriva Marcus Buzenval, quinquagénaire bonhomme et daltonien. Il acheta un appartement au deuxième étage et peignit ses volets en rouge. Ce fut la stupéfaction.

Dans l’immeuble, on murmura. Marcus Buzenval devait être communiste, disaient certains. Il représentait un danger pour la résidence. D’autres, qui s’y connaissaient en football, pensèrent que c’était un supporter belge. Un Belge dans l’immeuble ? Quelle drôle d’idée ! On préférait encore un communiste. Vous avez quelque chose contre les Belges ? demanda un résident qui cachait mal son irritation. Et vous contre les communistes ? lança un autre qui n’essayait pas de dissimuler quoi que ce fût.

Au-dessus de chez Marcus Buzenval, un matin, s’ouvrirent deux volets noirs. L’opinion libertaire, archi minoritaire dans la copropriété, s’était senti pousser des ailes et avait décidé de s’afficher au grand jour. Juste à côté, la semaine d’après, on vit fleurir des volets orange : la récente présence belge dans l’immeuble, soupçonnée sinon avérée, avait décidé une famille hollandaise à revendiquer son engagement patriotique. Le ton montait. Des voisins prirent peur pour leur tranquillité et peignirent leurs volets en blanc en signe d’apaisement.
Marcus Buzenval, lui, ne comprit pas grand chose à ces batailles colorées car personne ne lui adressait la parole. On n’avait pas de temps à perdre pour s’occuper de son cas. Il partit au bout de quelques mois, déçu. Derrière le camion qui chargeait ses meubles, la façade de l’immeuble faisait comme un décor de théâtre : on aurait dit une toile ou un papier peint avec ses petites cases de toutes les couleurs et, sur l’une d’elles, le panneau « à vendre ». C’était très joli.

 

Antonin Crenn
23 février 2015

 
Publié en mars 2015 sur le blog de Glaz !
 

Jumeaux

 

Le même âge, les mêmes parents, la même jolie petite gueule : c’était bien ce qu’on appelait une paire de jumeaux. On s’était dit avant de les connaître : c’est dommage d’en avoir fait deux pareils ; et puis, on avait vu l’un des deux et on l’avait trouvé très bien comme ça, et on avait pensé : à quoi bon faire l’autre différent ? Ils plaisaient comme ils étaient. Tous les garçons et les filles du lycée étaient amoureux d’eux, c’était inévitable.

Bien sûr, c’étaient des filous. Ils faisaient tout pour qu’on les confondît ; ou plutôt, pour qu’on les prît l’un pour l’autre — et que, dans leurs jeux, les intrigants ne fussent jamais confondus. Les copains se moquaient pas mal de faire la lumière sur leurs doutes : l’un ou l’autre, c’était tellement la même chose, qu’on pouvait les aimer à tour de rôle. C’était égal. On les laissait décider.

Il n’y avait que les parents qui tenaient vraiment à les distinguer. Il y avait eut un déclic, une brèche dans laquelle ils s’étaient engouffrés : à leur troisième anniversaire, les garçons avaient exprimé une divergence. L’un avait préféré se saisir d’un ballon bleu, l’autre d’un ballon vert. Alors on avait décidé aussitôt d’en habiller un de vert, l’autre de bleu : ce choix serait le moins arbitraire parce qu’il collerait au goût des enfants ; ils n’essaieraient pas de le contester. Le système fonctionna plutôt bien, au début en tout cas.

Mais il y avait eu les mercredis au jardin. Un après-midi, les garçons — l’un vert, l’autre bleu — couraient dans l’allée qui menait au bois. Soudain, on les avait perdus de vue : ils avaient sauté dans le bassin. Puis ils étaient revenus, leurs petits vêtements dégouttant sur le gravier : les couleurs, tout imbibées d’eau, avaient pris la teinte foncée du tissu détrempé. Le vert comme le bleu avaient subi le même sort, et bien malin qui pouvait encore distinguer un frangin de l’autre. On les avait déshabillés et mis leurs costumes à sécher ; on ne fut jamais bien certain, ensuite, qu’on redonna à chacun la couleur qui devait être la sienne.

Il y eut d’autres mésaventures au jardin (toujours le même jardin) : le garçon vêtu de bleu se roulait dans l’herbe si joyeusement qu’il verdissait son habit ; le garçon vêtu de vert semblait prendre plaisir à s’adosser aux volets bleus fraîchement repeints.

 

Jumeaux

Jumeaux

L’été de leurs dix-sept ans, le lycée tout juste achevé, on se demanda ce qu’on pourrait bien faire d’eux ; ou plutôt ce qu’ils voudraient bien devenir. Au jardin, on observait leurs grandes silhouettes, la verte et la bleue, qui passaient des heures ensemble à comploter, à faire de grands gestes, à marcher dans les allées. Quand on les vit un matin entrer dans le bois, on attendit, anxieux, de les voir reparaître.

Le soir, il n’y eut qu’un fils à la table du dîner. Il portait son éternel jean bleu et le pull vert bouteille offert pour ses quinze ans, usé aux coudes. On n’osa pas lui poser de questions.

 

Antonin Crenn
23 février 2015

 
Publié en mars 2015 sur le blog de Glaz !
 

Les tortues

L’homme du haut vivait en haut. C’était plein de courants d’air mais ça lui était égal. C’était le sixième ou septième étage ; en tout cas, c’était le dernier, et au-dessus il n’y avait même pas de combles ni de grenier, rien. « Une araignée au plafond », disait-il, mais rien d’autre.

Ces vieux immeubles, ça bougeait un peu. Ce n’était pas antisismique comme les habitations d’aujourd’hui ; dès qu’il y avait un coup de vent, hop, on tanguait. C’était plutôt marrant. Parfois, l’homme du haut regardait au loin, comme une vigie. D’autres fois, il ne regardait même pas dehors, il restait enfermé dans sa tête. Alors, en haut ou en bas, c’était pareil. Sauf qu’en haut, quand même, il y avait ce roulis, ce balancement. Comme il s’y était habitué, il avait adopté la démarche chaloupée des marins : s’il était sorti de chez lui, on l’aurait admiré pour ça.

 

L’homme du bas ne se balançait pas, il était bien stable, « sur ses jambes comme dans sa tête » — disait-il. Pour ne pas tanguer, il ne tanguait pas : les fondations enterrées profond, bien profond. Il y avait quand même du soleil chez lui, parce qu’on avait creusé un puits de lumière dans la cour de l’immeuble, sur deux niveaux, de manière à ce que les sous-sols reçoivent un peu de jour. Ce n’était pas bête mais, en arrivant au fond du puits, il n’en restait plus beaucoup, du soleil : chacun s’était déjà bien servi au passage. De ce fait, l’endroit plaisait aux cafards, à cause de l’humidité. L’homme du bas s’en foutait, il n’était pas regardant. Entre les rongeurs qui remontaient des égouts et les insectes, on en voyait d’autres.

Mais dans la cuisine, un soir, il y eut une tortue. Affairée à grimper sur les meubles. Il la laissa faire, par curiosité. Arrivée sur l’arête supérieure du réfrigérateur, elle pesa de tout son poids (trente kilos, à vue de nez) et le fit basculer doucement, placidement, jusqu’à la chute et au fracas. La tortue, victorieuse, se bâfra des victuailles libérées. « Ce n’est plus possible, se dit l’homme du bas, les gens ne savent plus tenir leurs bêtes. »

 

Les voisins du milieu montaient les escaliers, et parfois les descendaient ; ils entraient dans l’immeuble furtivement, des chiens glissaient derrière leur ombre avant que la porte ne se ferme ; quelquefois, ils en sortaient, traînant une bête dans leur sillage (en général, un mammifère), ou portant dans leurs gros bras une autre bête dont ils caressaient la tête de leurs mains potelées (et là, ce pouvait être un reptile). Rarement un voisin en croisait un autre, et c’était tant mieux. Il arrivait qu’on ne sût plus les distinguer entre eux, les bipèdes à chaussures des autres animaux.

 

« Vous avez un appel du deuxième sous-sol », dit le standard téléphonique. C’était l’homme du bas qui demandait refuge à l’homme du haut. Il n’en pouvait plus des tortues, elles pullulaient dans les caves et dévoraient toutes les réserves. Elles pondaient leurs œufs dans les placards. « Tu dois exagérer », modéra l’homme du haut. « Ah non ! », protesta l’homme du bas ; mais c’était pourtant vrai qu’il en rajoutait un peu, pour le misérabilisme.

L’homme du haut avait une chambre d’amis. C’était une cabane qu’il avait posée sur le toit, sur quatre cheminées pareilles à des pilotis. Comme il n’avait pas d’amis, il n’en faisait rien. Alors l’homme du bas s’y installa et le nouvel air lui fit du bien.

 

Advint la saison du vent. La maison bougea plus que d’habitude, mais ce n’était pas la chose la plus gênante. Le bruit, par contre, était entêtant, et le sifflement obsédant. L’homme du bas était si content d’habiter sa cabane du sommet, et le vent était pour lui si exotique, qu’il n’imaginait pas qu’on pût s’en plaindre. Mais l’homme du haut, depuis peu, s’était découvert de gros besoins métaphysiques, et il lui fallait du silence pour réfléchir. Le courant d’air permanent entravait sérieusement son recueillement.

« Puisque tu n’es plus en bas, dit-il à son réfugié, je pourrais m’y mettre à ta place. » Le ravi du sommet répondit que c’était possible à condition qu’il occupe l’annexe, parce que la pièce principale était encombrée de ses affaires. C’était une petite chambre qu’il avait creusée sous la sienne. « Elle est très confortable, lui dit-il, mais pas aussi calme qu’on croit, à cause des métros qui passent. » Ce ne sera pas pire que le vent, pensa l’homme du haut, et il fit ses valises.

 

En bas, il fallait admettre qu’il y avait pas mal de tortues. L’homme du haut en prit son parti, il fallait bien accepter son sort. En signe d’ouverture, il proposa même son amitié à l’une d’entre elles, une petite tortue de dix kilos. Il l’appela Véronique et partagea son sandwich avec elle. Il lui permit de s’installer dans la chambre souterraine, puis il s’y enferma pour réfléchir.

Le bruit des métros n’était pas pire que celui du vent, mais bon, ce n’était quand même pas l’idéal pour méditer. L’homme ne pouvait pas se concentrer, alors plutôt que de piétiner dans ses pensées, il décida de faire passer le temps plus agréablement. Il poussa le mur de la chambre, qui tomba tout seul parce qu’il n’était pas solide, et se retrouva au bord de la voie ferrée à regarder les trains. Ça, c’était un divertissement qui valait le coup. Il comprit d’ailleurs que ce n’était pas un tunnel de métro ; en fait, c’était la ligne d’Austerlitz qui passait en tranchée.

 

Les tortues

 

Il était vingt-trois heures, un train approchait doucement. C’était sûrement le dernier de la journée : il fallait se décider vite. L’homme prit Véronique sous le bras et s’accrocha à un wagon. À l’aube, on marqua un arrêt à Figeac : c’était un patelin sur les causses du Quercy. Et c’était très beau. Ils jugèrent que c’était le bon endroit pour descendre et sortirent explorer les environs de leur démarche chaloupée (pour lui) et un peu balourde (pour elle), jusqu’à trouver un promontoire. Là, perché au sommet d’un pont, l’homme du haut contempla le bas ; il se trouva très à son aise pour réfléchir. On n’était guère incommodé ni par le vent ni par le métro. Véronique, quant à elle, se souvint qu’elle était une tortue aquatique et fila par la rivière sans un adieu, sans un regard.

 

À Paris, le vent ne faiblissait pas. L’équilibre de la cabane était précaire, il suffisait qu’un pilotis bouge et tout tomberait par terre. Ça balançait fort dans les bourrasques. Tanguer était une chose, s’écraser au sol en était une autre. Un coup de blizzard fut plus costaud qu’à l’habitude, et l’homme d’en bas alla s’abîmer au fond de la cour. Les tortues, qui ne l’avaient pas vu depuis longtemps, lui firent la fête. Et comme elles avaient fini toutes les réserves du placard, elles trouvèrent que son corps tombait à pic.

 

Antonin Crenn
Paris, 15 février 2015

 
Publié en mars 2015 dans L’ampoule no15.

 

Mobilité

Un rapport déclara que la population était mal répartie sur le territoire parisien et que les inégalités se creusaient, que la mixité sociale était une bonne chose, et qu’elle serait encouragée par la mobilité géographique. Tous les Parisiens interrogés approuvèrent les conclusions du rapport, mais aucun ne fit l’effort spontané de quitter l’ensemble homogène où il résidait pour en gagner un autre. L’administration prit donc des mesures.

Elle décida que les Parisiens devraient déménager chaque année dans un nouvel arrondissement. La propriété privée fut préalablement abolie, afin de faciliter le renouvellement des résidents dans le parc immobilier. Chacun devrait donc changer d’adresse tous les ans pour partir à la découverte d’un nouveau quartier et à la rencontre de nouveaux voisins. De ce mélange permanent naîtrait l’harmonie sociale.

Une personne avisée, qu’on avait consultée, objecta que le tableau était naïf et que, sous la contrainte, certains Parisiens se contenteraient de partir dans l’arrondissement d’à-côté puis de revenir à leur point de départ l’année d’après, indéfiniment, sans jamais s’aventurer dans les contrées inconnues. Les vieilles familles de Chaillot passeraient une année sur deux aux Ternes en traversant l’avenue ; les inconditionnels du Marais passeraient du troisième au quatrième arrondissement sans bousculer leurs habitudes. Et la belle idée retomberait comme un soufflé.

Cette observation fit mouche. Il fut admis que les regroupements spontanés de population étaient inévitables, et qu’ils se produisaient autour de l’identification à des points communs. Puisqu’il avait été décidé que les conditions économiques et sociales ne devaient plus être ce critère fédérateur, l’administration en chercha un autre, plus arbitraire, qui devait forcer les Parisiens à se répartir de manière homogène sur le territoire.

L’administration décida que chaque Parisien serait assigné dans l’arrondissement qui portait le chiffre de son âge, retranché d’autant de fois vingt ans que nécessaire. Cela signifia, à titre d’exemple, que toute personne âgée de vingt-sept ou de quarante-sept ans reçut aussitôt l’ordre d’emménager dans le septième arrondissement, tandis que les individus âgés de trente-deux ans partirent dans le douzième. L’administration laissa six mois aux Parisiens pour prendre leurs nouveaux quartiers ; la population fut intégralement déplacée, les cartes rebattues. On repartit de zéro. L’administration vit que cela était bon.

Des couples furent séparés, mais d’autres se formèrent. Personne ne s’en plaignit. Après quelques années, on comprit que la vie commune n’avait été qu’une convention, et que les couples qui s’aimaient vraiment s’accommodaient très bien de la séparation. Ceux qui restèrent attachés au modèle conjugal se débrouillèrent pour trouver leur moitié dans le même arrondissement : ils se lièrent avec des personnes du même âge qu’eux, ou qui avaient vingt ans de plus ou vingt ans de moins. Parfois quarante. Cela ouvrit des perspectives.

En revanche, à l’usage, on s’aperçut que la règle était assez contraignante pour ceux qui souhaitaient procréer. Certains jeunes gens s’obligèrent à faire des enfants l’année de leurs vingt ans parce qu’ils ne voulaient pas attendre d’en avoir quarante, et qu’ils craignaient de ne pas pouvoir garder leurs petits chez eux si ceux-ci naissaient en cours de cycle. Ce fut une mauvaise période pour la jeunesse parisienne, marquée par un taux d’échec terrible aux examens universitaires. Les enfants nés dans cette précipitation ne profitèrent pas d’un contexte familial très épanouissant. L’administration reconnut qu’en faisant son omelette, elle avait cassé des œufs. C’était prévisible et inévitable mais elle se repentit tout de même, par bonté. Elle accorda donc une exception à la règle du déménagement individuel : on autorisa les parents à garder auprès d’eux leur progéniture jusqu’à ses vingt ans, à condition qu’ils continuent ensemble à circuler chaque année sur la spirale des arrondissements.

Mais de toute façon, les enfants furent en général placés en internat car c’était plus commode. Les collèges se développèrent dans les onzième, douzième, treizième et quatorzième arrondissements. Il y en eut également un dans le dixième, pour les surdoués, et quelques autres dans le quinzième, pour les redoublants. Les années lycée se déroulaient ensuite dans ce qu’on appelait auparavant les beaux quartiers : du Champ-de-Mars à Auteuil, de Passy à la plaine Monceau. Ceux qui rataient leur bac le repassaient à la Goutte-d’Or ou à la Villette, dans les dix-huitième et dix-neuvième arrondissements où se regroupaient les lycées les moins cotés, ceux qu’on réservait aux rattrapages d’examens.

Les enfants qui avaient été couvés par leurs parents jusqu’au dernier moment se trouvaient assez désemparés à l’âge de vingt-et-un ans lorsqu’il fallait voler de ses propres ailes. Leurs camarades qui avaient suivi scrupuleusement le parcours de mobilité avaient passé l’année de leurs vingt ans à Belleville ou à Charonne. Ils avaient déjà appris l’indépendance. Ils avaient perdu leur pucelage aux Batignolles, et voté la première fois dans le dix-huitième, bastion de la Commune de Paris. Pendant ce temps, les enfants couvés étaient restés accrochés à leur père ou à leur mère, et parfois même aux deux à la fois si les âges de ces derniers étaient compatibles. Certains adolescents grandissaient à Saint-Germain-des-Prés car leur mère avait quarante-six-ans ; d’autres sur les Champs-Élysées car leur père en avait quarante-huit. C’était étrange.

Lorsque tombait la date fatidique de leur anniversaire, qui marquait leur déménagement forcé vers le premier arrondissement, c’était parfois la panique. Afin de ne pas laisser ces jeunes gens de vingt-et-un ans livrés à eux-mêmes, l’administration décida dans un élan paternaliste de créer un grand foyer d’hébergement collectif au Palais-Royal. Les prestigieuses galeries furent habitées par ces jeunes fauves qui n’attendaient qu’à vivre leur vie. On doit dire que l’acclimatation se passa plutôt bien ; les Parisiens de quarante-et-un et de soixante-et-un ans n’eurent pas à se plaindre du voisinage.

Du fait de la grande inégalité de dimensions qui régnait entre les arrondissements, il fallut faire face à des disparités problématiques dans les densités de population. Lorsqu’ils atteignaient quarante et soixante ans, les Parisiens avaient pris l’habitude depuis plusieurs années de vivre dans les arrondissements périphériques de la ville, dans des appartements de grande surface. Il fallait ensuite déménager tous les habitants du vingtième arrondissement, le plus vaste, dans le minuscule premier : c’était une opération délicate. Puisque les propriétés immobilières avaient été confisquées par l’administration, il était heureusement facile de se réorganiser. On commença par supprimer tous les bureaux du centre de Paris. On ferma aussi les banques, les magasins de luxe, tous ces services inutiles qui prenaient une place folle : il fallait trouver où loger tous les habitants qui débarquaient du vingtième, et leur donner les moyens de mener une vie agréable. Les commerces de proximité réapparurent, ainsi que les cafés bon marché où pouvaient se réunir les Parisiens petitement logés. Des personnes mal intentionnées parlèrent de convertir en appartements le musée du Louvre, mais cette idée idiote ne fut jamais suivie de faits. On ferma plutôt le centre commercial des Halles, qui avait toujours été une aberration, et cette opération permit de récupérer pas mal de place. Au final, le centre de Paris était devenu un endroit surpeuplé, certes, mais dynamique. On vivait les uns sur les autres mais on ne s’ennuyait pas. Tout compte fait, les personnes de quarante-et-un ans étaient très satisfaites de leur déménagement. C’était l’occasion, pour elles, de donner un bon coup de fouet à leur quotidien petit-bourgeois, qui s’enlisait dans le confort. On remarquait le même phénomène chez les Parisiens de soixante-et-un ans, qui passaient dans les arrondissements centraux les premières années de leur retraite : c’était comme une nouvelle jeunesse.

Vingt ans plus tard, souvent, ces mêmes retraités étaient lassés des déménagements successifs. L’administration les autorisa, à partir du cinquième tour, à s’arrêter à tout moment et à se fixer dans l’arrondissement où il se trouvaient. Les plus usés profitaient de l’aubaine aussitôt qu’ils atteignaient quatre-vingts ans, et restaient définitivement dans le vingtième arrondissement. L’Est parisien devint ainsi le quartier des vieilles personnes fatigués, après avoir été dans les années deux mille le quartier le plus branché de Paris. Des services spécifiques se développèrent dans cette partie de la ville, adaptés à cette fraction considérable de la population, qui constituait une entorse importante à l’objectif d’homogénéité qui prévalait partout ailleurs. On construisit des maisons de retraite de dix étages à Ménilmontant. Un esprit qui se croyait malin objecta que la vue directe sur le cimetière du Père-Lachaise risquait de déprimer les pensionnaires. L’administration admit qu’elle avait encore cassé un œuf en faisant son omelette, mais que les coïncidences étaient les coïncidences et qu’il ne fallait pas y voir malice. On en resta là. Par ailleurs, les vieux qui étaient encore capables de déménager continuèrent le parcours classique de mobilité jusqu’à attendre de se trouver dans la case qui leur plaisait le plus. Leur choix se faisait en toute connaissance, car ils avaient déjà vécu quatre fois dans chaque arrondissement et avaient acquis un goût très sûr : par exemple, les plus intellos attendaient leurs quatre-vingt-cinq ans pour s’installer pour de bon dans le Quartier latin. D’autres ne continuaient pas la route bien longtemps et s’arrêtaient dans le premier ou le deuxième arrondissement, où vivaient les étudiants, et c’était plutôt joyeux ; il y en avait très peu qui étaient assez vaillants pour finir leurs jours sur la Butte-Montmartre ou sur les bords du canal de l’Ourcq.

Le mélange se passait bien. Mais dans ce brassage organisé, il y avait tout de même des taciturnes, des grossiers, des mal embouchés ; tout le monde ne jouait pas volontiers le jeu de la convivialité. L’alcool aidant à fraterniser, on saisit alors toutes les occasions pour sonner chez son voisin et ouvrir une bonne bouteille avec lui. Chaque année, les Parisiens fêtèrent leur anniversaire en même temps qu’ils inaugurèrent leur nouvel appartement : c’était le moyen de mêler leurs anciens amis à leurs nouveaux voisins, et de créer des rapprochements. On buvait beaucoup, on riait fort. Certains convives flirtaient et, parfois, concevaient des enfants. C’était gai même si c’était un peu forcé. Pendant ces festivités rituelles, on ne se faisait jamais de cadeau : il n’était pas question de s’encombrer d’objets qui compliqueraient la mobilité. Les gens vivaient avec peu de choses et, d’ailleurs, ils n’avaient besoin de rien.

On déménageait, hop, et on recommençait ; et ainsi de suite chaque année. Une petite routine finit par s’installer. Afin d’éviter que l’habitude brisât l’enthousiasme des Parisiens, l’administration décida de changer les règles du jeu. Elle décala d’un chiffre la numérotation des arrondissements, pour voir. Aussitôt, le foyer de jeunes gens de vingt-et-un ans dut s’installer de l’autre côté de la rue des Petits-Champs, dans l’ancien deuxième arrondissement ; cela ne changea pas grand chose pour eux. En revanche, la même année, de vieux Parisiens fatigués quittèrent l’ancien dix-neuvième arrondissement pour le nouveau vingtième, qui était l’ancien premier, au centre de Paris. Le Palais-Royal, déserté de ses étudiants, fut reconverti en maison de retraite. Cela affecta considérablement l’ambiance du quartier. L’administration décida que cela était bon, et qu’il fallait décaler régulièrement les numéros pour tout chambouler.

Plus tard, l’administration déplora l’effet de classe qui s’était produit entre les personnes qui se déplaçaient ensemble tout au long de leur vie : les personnes de trente-trois ans avaient développé un instinct grégaire qui les poussait vers leurs aînés de cinquante-trois ans, et réciproquement. Pour endiguer ce phénomène, elle décida de fusionner deux arrondissements limitrophes, ce qui en réduisit le nombre total à dix-neuf. Des connexions intergénérationnelles inédites se produisirent alors, sur un nouveau cycle de dix-neuf ans. Après quelques tours sur ce rythme, une routine différente s’installa : il fallut également l’enrayer. L’administration rétablit donc un nouveau vingtième arrondissement, par scission du grand douzième. Le bois de Vincennes devint un arrondissement autonome où, tous les vingts ans, les Parisiens allèrent passer une année au camping. L’expérience de la nature fut extrêmement bénéfique à l’équilibre personnel de chacun, et ce qui était bon pour chacun était bon pour tous. L’administration était bien contente de son idée.

La vie parisienne alla son train. Parfois quelqu’un protestait : l’administration, fermement convaincue que son système était le bon, faisait la sourde oreille et le problème finissait par se tasser. C’était une question de bonne volonté et, le plus souvent, ça marchait assez bien.

 

Mobilité

 

Antonin Crenn
Paris, 29 décembre 2014