Aux quatre coins

par Antonin Crenn

Chroniques du 4e arrondissement :
1, rue de Turenne
Place du Bourg-Tibourg
10, rue Poulletier
28, quai de Béthune
Le chien de la femme du Suisse

1, rue de Turenne

 

Il y avait un grand mur aveugle et nu, avec quelques pierres saillantes qui figuraient un autre pan disparu et qui faisaient l’angle de la rue Saint-Antoine.

Puis l’on y fit un immeuble. On accrocha des balcons au mur, et on les habilla d’une fine carapace métallique aux écailles brunes, percée de mille points de trame, comme autant de taches de soleil. On y a ouvert une poissonnerie, « menu huîtres à volonté les mercredis et dimanches ».

Dans la file d’attente, le garçon contemple un merlan qui le nargue de ses yeux obstinément ronds, et qui ne daigne pas répondre à son clin d’œil pourtant amical. Le garçon, vexé, se tourne alors vers ses congénères humains, et il reconnaît devant lui la vieille dame. Alors il lui dit : « Bonjour madame ! » Et la dame lui dit bonjour.

« Vous êtes le jeune homme de la librairie ! C’est vous, hier, qui m’avez sauvée. Avec ma patte folle, j’étais bien embêtée. Qu’est-ce qu’on a rigolé dans le monte-charge !

— Ben oui, comme vous ne pouviez pas prendre l’escalier, il fallait bien que je vous accompagne… Tant que tous les clients ne me réclament pas la même chose, ça va.

— Tu m’as largement ravitaillé en nourritures de l’esprit, et ce matin il est temps que je m’occupe de mon estomac. Je vois là-bas une sardine qui me fait les yeux doux… Tu sais, autrefois, cette boutique n’existait pas. Alors j’allais au Rouget-de-l’île, rue Saint-Louis, parce que le samedi, c’était sardines grillées. J’y étais connue, je savais qu’on m’attendait.

— Le Rouget-de-Lisle ? Et vous êtes dans le quartier depuis longtemps ?

— Tu me dis « tu », et tu m’appelles Simone.

— Et vous… tu es dans le quartier depuis longtemps, Simone ? »

 

Antonin Crenn
septembre 2010

 

Place du Bourg-Tibourg

 

Officiellement, ce n’est même pas une place : c’est juste la rue du Bourg-Tibourg qui commence, en prenant ses aises, drôlement large pour une petite rue. Elle débouche sur la rue de Rivoli, qui fait comme un miroir par lequel cette place qui ne dit pas son nom serait le reflet de la place Baudoyer. La place Baudoyer : en voilà une vraie place ! Bien encadrée, sérieuse, administrative… et, parfois, troublée par l’activité désordonnée du marché, qu’on installe et qu’on démonte, où l’on s’agite, comme ce matin.

Il y a deux gros arbres sur la place du Bourg-Tibourg, et huit autres tout autour, mais on n’en connaît pas le nom, parce qu’on est ignorant en botanique. En revanche, on reconnaît sans peine les bancs doubles qui se tournent le dos, qui nous sont bien familiers. Il y a un homme assis, au col de chemise ouvert mais cravaté tout de même, qui consulte frénétiquement son téléphone portable : il attend un rendez-vous, il ne supporte pas le retard. Une femme s’assoit à son tour, mais elle n’attend personne : elle regarde les feuilles tomber.

Il y a une ronde de cafés qui déploient leurs terrasses tout autour de la place. Un jeune homme blond et un jeune homme brun sont attablés. On croirait qu’ils sont habillés pareil. Ils se sont rencontrés au rayon bricolage du BHV, où l’un cherchait un bloc de plexiglas de douze centimètres par quinze, et l’autre du ruban adhésif crêpé, et où tous les deux ont trouvé à la place un vieux copain de lycée.

« C’est fou ! Ce chien qui vient de passer… J’ai cru que c’était le mien.

— Tu viens de me dire que ton chien était noir. Celui-ci est blanc.

— Oui, oui… Mais à part la couleur, ils sont tout pareils. C’est fou. »

 

Antonin Crenn
septembre 2010

 

10, rue Poulletier

 

Les siècles ont criblé le mur de minuscules cicatrices qui lui font une peau granuleuse. Ils ont noirci sa peau, et l’ombre reste accrochée à sa surface à toute heure, nuit et jour. Par endroits, la peau noire est écorchée : alors, tout à coup, elle se dévoile, blanche. Mais cette blancheur n’est pas une blancheur pure, nette et intacte ; c’est une blancheur qui fuit, qui dégouline, qui fait de grandes coulures claires sur le mur noir.

C’est dur et c’est beau : c’est l’église Saint-Louis-en-l’Île et c’est de la pierre. Il y a bien des vitraux, là-haut, pour rassurer l’œil, comme des brèches dans la muraille… Mais, depuis l’extérieur, et en reculant tant que possible, jusqu’à se plaquer contre le mur opposé de l’étroite rue Poulletier, qui serait capable d’en discerner le motif ?

L’homme va et vient dans la rue, entre l’église et la laverie qui lui fait face : « Azur self-clean, machines 6 kilos, 10 kilos et 16 kilos ». L’enseigne se détache sur le mur blanc, et ici c’est un blanc propre, un blanc lessive.

À l’intérieur, la femme s’emmêle devant les consignes d’utilisation qui, par bonheur, ne sont pas traduites en anglais : voilà pour elle une belle occasion de demander un coup de main au charmant autochtone qui fait les cent pas dehors ! Elle l’aborde dans un français maladroit et une conversation se crée dans un anglais à peine plus habile.

« Vous allez me trouver terriblement touriste, mais j’aime tellement Paris, j’aime tellement l’Île-Saint-Louis… Ces découvertes magiques, quand vous pouvez jeter un œil à ces cours fabuleuses qu’on aperçoit par les portes entrouvertes…

— Saviez-vous que dans cet immeuble, juste derrière, au numéro 18, il y avait un jardin à la française ? Vous devez absolument le visiter ! Il faut un code pour entrer, mais je le connais, je peux… »

L’homme s’interrompt. Il hésite. Un sentiment inconnu de possessivité vient de le surprendre, qui lui fait dire, jalousement :

« J’ai une très mauvaise mémoire des chiffres. J’ai noté le code quelque part… Mais je ne l’ai pas sur moi. »

 

Antonin Crenn
septembre 2010

 

28, quai de Béthune

 

Il me dit bonjour avec un accent charmant, je lui réponds le même bonjour d’un ton enjoué, il enchaîne sur un « Comment-allez-vous ? » plus que correct, je le félicite pour son français, et je lui demande depuis combien de temps il est ici, parce que je ne l’ai pas vu arriver, et que c’est la première fois que je le croise dans la cour. – Il est arrivé samedi dernier, avec sa femme, ils louent l’appartement du premier côté Seine, et en effet nous ne nous sommes jamais croisés – forcément, les horaires d’un touriste sont peu compatibles avec les miens, quoique je prenne parfois quelques libertés avec eux… J’en prends d’ailleurs ce matin, et je reste un peu avec lui, à bavarder, je veux tout savoir, comment trouve-t-il l’immeuble ? Le quartier ? Paris ? – L’immeuble est a-do-rable, bien sûr ; le quartier est ab-so-lu-ment charmant, évidemment ; Paris est une ville ma-gni-fique, je m’en doutais. – Mais encore ? Depuis samedi dernier, qu’avez-vous vu, qu’avez-vous connu ? Que voulez-vous savoir ? Il prend un air concentré, il rassemble le vocabulaire acquis lors de ses dernières leçons de français, et les impressions collectées lors de ses dernières visites dans la capitale, oui, hum, c’est-à-dire, l’Île-Saint-Louis n’est-ce pas, quelle histoire incroyable, « bâtie au dix-septième siècle » dit le bateau-mouche, et le quai de Béthune, oui, une merveille, j’ai lu dans mon guide, et sur les murs des immeubles, sur les plaques de marbre n’est-ce pas, ici, à côté, que Baudelaire a vécu tout près, je crois, et Marie Curie aussi ? Son air se fait inspiré à présent, il veut savoir ; mais est-ce que je sais, moi ? Je n’étais pas ici, moi, au dix-neuvième, au vingtième siècle ; je ne les connais pas ces gens ; oui, certes, mais l’histoire de France tout de même, la culture française, la mémoire des pierres n’est-ce pas ? Certes, mais je ne crois pas que Baudelaire ait déjà mis les pieds chez moi, au 28 – la gardienne m’en aurait parlé ; la dernière fois qu’on a vu dans cette cour des gens un peu connus, ils y tournaient un film, mais elle a oublié son titre. Non, ce n’était pas Amélie Poulain. Les acteurs étaient là, au balcon sur Seine, cette actrice, là, assez connue pourtant… Non, non, ce n’était pas Brigitte Bardot, monsieur, j’en suis désolé, je ne l’ai jamais vue ici. Catherine Deneuve ? Non plus. – Sur son visage, je peux lire une succession rapide de très courts moments de curiosité avide et de très courtes déceptions, et il me demande à nouveau si je connais Catherine Deneuve, car enfin, n’y a-t-il pas tant de gens célèbres sur l’Île-Saint-Louis ?… – Est-ce que je sais, moi ? En tout cas, si elle vit ici, une chose est sûre : on ne fréquente pas la même boulangerie, car je ne l’ai jamais vue à celle de la rue des Deux-Ponts. – Cette fois, sa déception est immense, qui bute contre mon manque manifeste de coopération. Je veux le rassurer, et tant pis pour Catherine Deneuve : je lui parle alors de Conception, la gardienne, qui arrose amoureusement les mille plantes de la cour, alors même « qu’elle n’est pas payée pour ça », et qui chaque matin dispose le courrier sur la grande table de l’entrée, en autant de petits tas qu’il y a d’appartements, un tas pour Jean-Eudes et moi, un tas pour Gaspard, un pour Jean-Paul, un pour Dominique et Didier. Je lui parle de Gaspard, justement, célèbre pour sa discrétion, qui retient le loquet de la lourde porte de la cour pour ne pas la laisser claquer lorsqu’il rentre tard, et que je ne rencontre pour ainsi dire jamais, sauf aux dîners de voisins. Je lui parle de Dominique, qui était sortie catastrophée de chez elle lorsque les peintres ont commencé à refaire l’escalier en vert pomme, qui s’est empressée de fouiller dans ses couleurs pour leur préparer un nuancier, et qui, palette à l’appui, les a convaincu d’infléchir leurs plans avant qu’ils ne s’attaquent aux portes, qui sont aujourd’hui d’un vert bien plus acceptable. Puis je leur parle du mur du fond de l’immeuble sur cour, mitoyen de l’église et de l’école de la rue Saint-Louis, je lui parle de l’orgue que j’entends le dimanche matin dans mon lit, et des pas des enfants qui dévalent l’escalier à chaque récréation. Je lui parle des caves de l’immeuble, où je ne suis jamais descendu mais qui, paraît-il, communiquent avec le réseau souterrain de l’île, dont une porte ouvre directement sur les berges de la Seine, à pic, par où l’on faisait disparaître les indésirables au dix-septième siècle, et je lui parle du casse du siècle que l’on pourrait faire si ces caves communiquaient avec la chambre des coffres de la Société Générale, ou, plus excitant encore, avec la chambre froide du glacier Berthillon. – J’observe les yeux de mon touriste, presque éteints il y a quelques instants, pleins d’étoiles à présent ; les cloches de Saint-Louis sonnent neuf heures, je me presse, prends congé de lui, et je le laisse là, planté dans la cour. Je sors sur le quai, et, en repoussant la porte derrière moi, je jette un œil sur cette plaque de marbre que je connais par cœur, scellée au mur de l’immeuble : « 1640 : maison à M. Aubert, contrôleur des rentes de l’Hôtel-de-Ville » – je ne sais pas qui est ce monsieur, et je n’ai pas souvenir de l’avoir déjà su.

 

Antonin Crenn
avril 2010

 

Le chien de la Femme du Suisse

 

C’est un joli coin de verdure sur la rive sud de l’île Saint-Louis : une petite courette fleurie où il fait bon saluer son voisin, et lui tenir la porte avec un sourire affable et un « Comment allez-vous ? » enjoué, tandis que lui-même presse son allure pour ne pas vous faire attendre trop longtemps, le bras tendu vers le lourd battant…

Le Suisse est l’un des heureux habitants de mon immeuble. Je l’appelle « le Suisse », mais c’est par pure commodité, parce que c’est le nom que lui a trouvé mon autre voisin de palier — cet autre voisin que, pour ma part, j’appelle « le Normand ».

Le Suisse promène avec bonhomie son accent de Lausanne et ses pantalons orange sur le quai de Béthune. Ses habitudes sont toutes celles que l’on aime trouver chez un voisin : il achète son journal le matin dans la rue des Deux-Ponts et le lit ligne par ligne, du début à la fin, au bistrot de « l’Escale » ; il s’adresse à vous d’un air affolé dès que se brouille la réception de sa télévision ; enfin, et surtout, il veille avec un soin maniaque à la bonne santé des plantes vertes de l’escalier.

Un jour de mars, la joyeuse famille du quai de Béthune s’est agrandie : une femme et un chien sont arrivés. La Femme du Suisse est grande, bien plus grande que lui ; et elle est blonde, bien plus blonde que lui. Elle est le type de femme qu’on appelle parfois : « fatale ». Elle parle peu, et elle semble glisser au-dessus de nous autres, enveloppée dans son manteau de fourrure, perchée tout en haut de son style, de son chic — et de ses talons vertigineux. De ma fenêtre, je reconnais souvent son pas ; je l’entends frapper le sol de la cour : « tac, tac, tac », avec régularité, mais aussi avec une lenteur prudente, car ses talons cherchent leur chemin entre les gros pavés ronds et disjoints.

Le Chien de la Femme du Suisse était un dalmatien : quel autre chien aurait pu mieux coller à sa ligne ? Le Dalmatien de la Femme du Suisse était grand, svelte, élancé, chic, et d’un standing parfait.

La Femme et son Dalmatien furent comme deux rayons de soleil pour le Suisse : on le vit redoubler de gaieté, et distribuer ses sourires dans tout le quartier. La promenade matinale sur le quai devint pour le nouveau Maître et pour son Chien le moment de complicité privilégié que tout l’immeuble observait avec ravissement.

La Femme du Suisse aimait porter à sa bouche un mince fume-cigarettes. Mon autre voisin, le Normand, me disait que ce fume-cigarettes lui faisait penser à Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s — « Mais Audrey Hepburn n’est pas blonde », lui répondais-je.

La Femme du Suisse portait encore, en ce mois de mars, un manteau de fourrure. Le Normand me disait alors qu’elle lui faisait penser à cette femme… — Comment s’appelait-elle ? « Tu sais bien, cette femme de dessins animés, avec son fume-cigarettes… Dans ce film de Walt Disney, celle qui aime tant les fourrures… N’aime-t-elle pas les dalmatiens, elle aussi ? » — « Si, mais la Cruella des Cent un dalmatiens n’est pas blonde non plus », lui répondais-je alors.

À présent, nous sommes en avril, et le Dalmatien a disparu. Depuis une semaine déjà, nous ne voyons plus le Maître et le Chien batifoler ensemble sur le quai de Béthune. Le Suisse semble avoir perdu sa joie de vivre.

Les beaux jours sont arrivés, et la Femme ne porte plus de fourrures.
« Attends un peu le retour de l’hiver, me dit le Normand… Et ne sois pas surpris si le nouveau manteau de Madame est blanc à taches noires. »

 

Antonin Crenn
avril 2011