Hic et nunc (Mario, Napoléon et moi)

Pourquoi les gens sont-ils tous tatoués ? Une personne sur deux. Voire, trois sur quatre, pour les moins de quarante ans. J’observe ça, ici, depuis qu’on est arrivés. Peut-être les Parisiens sont-ils aussi tatoués que les Elbans, mais que je ne l’ai jamais remarqué, parce que cela reste invisible à cause des manches longues et des pantalons ? (moi-même, depuis une semaine que je réside sur cette île, je vis à demi nu sur les plages, sur les sentiers de montagne). Ici, en tout cas, ça me frappe. Et cet après-midi, sur la place de Capoliveri, je lis ce tatouage au bras d’un joli garçon (en version originale : un bel ragazzo) : HIC ET NUNC. C’est donc la devise de ce garçon (appelons-le Mario) : « ici et maintenant ». Cela signifie que Mario vit intensément le moment et le lieu qui sont les siens — ou, du moins, qu’il tend vers ce but. C’est pourquoi il l’a inscrit de façon indélébile sur la face intérieure de son avant-bras gauche, sur la peau claire et tendre. Tendre, oui, j’en suis sûr, même si je n’ai pas pu la toucher pour le vérifier.

D’autres choses que je n’ai pas pu toucher (les panneaux nous l’interdisaient) : c’était ce matin au musée Napoléon de Portoferraio. Les meubles qui ont appartenu à celui qui, pendant trois cents jours, a vécu dans cette maison, puis qui l’a quittée pour reconquérir son empire. Il ne s’y est pas plu, dans cette élégante demeure, alors qu’à nous elle a semblé très agréable. Mais c’est parce que, lui, il avait été empereur de la moitié de l’Europe… et qu’on l’a exilé ici, en punition : « Maintenant, vous serez empereur de l’île d’Elbe et puis c’est tout ». Pour moi, ce serait un séjour enviable : tu parles d’une mutation disciplinaire ! Par exemple, lorsque ma disponibilité aura pris fin et que je devrai réintégrer la fonction publique, c’est-à-dire accepter un nouveau poste dans mon administration, si l’on me disait : « Vous n’avez pas le choix, vous devez prendre le dernier poste vacant : empereur de l’île d’Elbe », eh bien je ne protesterai pas. Je m’installerais sur mon île et je ne moufterais pas. Je n’irais pas affréter un bateau pour envahir le monde. Je profiterais pleinement de ma situation présente, doublement présente : présente dans l’espace (présent sur l’île d’Elbe), présente dans le temps (ancrée dans le temps présent plutôt que de faire des plans sur la comète, des plans d’avenir).

« Je devrais le dire à Mario, que c’est précisément le sujet du roman que j’écris : être présent dans le temps et dans l’espace, hic et nunc. Ça l’intéresserait de le savoir ». Je dis ça à J.-E. en passant sur la place de Capoliveri. Devant l’établissement où travaille le fameux Mario (le garçon au tatouage), il y a deux tables et quatre chaises. Je dis : « On pourrait s’installer là pour le café ». Et je dis « Ciao » à Mario en regardant son bras. Et je lui demande s’il est possible de s’asseoir, juste pour un café. Et il me répond que non, car ils ne servent pas de café, parce que ce n’est pas un café, ici, mais une pizzeria. « Mais oui ! », je dis à J.-E., et lui me fait remarquer que cette terrasse minuscule est la seule à n’être manifestement pas un café, que ça saute aux yeux, alors que tout autour de la place il n’y a rien d’autre que cela, des cafés. Je regarde alentour : il a raison. Mais Mario m’a fait un beau sourire, je suis content.

Alors, nous prenons un café ailleurs. Ça fait du bien à ma tête, qui commençait à taper (à cause de la chaleur). Ensuite, nous prendrons ce chemin qui descend jusqu’à la mer et qui nous fera passer (à en croire la carte topographique) par deux petites églises, ou bien des chapelles, et nous longerons des oliveraies. Nous parcourrons encore un peu ce territoire. Une manière pour nous, maintenant, d’être pleinement ici.