Tout fout le camp, et le pont de bois s’effondre

Le truc qui bouge tout seul dans ma main s’appelle : muscle opposant du pouce (opponens pollicis), j’ai regardé sur Wikipédia. C’est vraiment bizarre : je pose mon avant-bras à plat sur le bureau et je regarde ce muscle tressaillir. Il est nerveux, le pauvre. La semaine dernière, je sentais une sorte de fatigue dans le poignet, dans le coude : ça m’arrive quand je passe trop de temps sur mon clavier, la main en tension, ne se reposant sur rien, suspendue au-dessus des touches. Mais, le coup du muscle qui gigote, c’est nouveau. Il y a aussi une petite boule qui grossit en rythme, une pulsation, là où l’artère radiale affleure, à l’endroit où l’on tâte justement le pouls. Je peux le mesurer à vue d’œil.

C’est rare que je passe une demi-heure (voire : cinq minutes) sans regarder mon téléphone. Il est toujours en silencieux, et les notifications désactivées, mais de toute façon j’ouvre les applis les plus addictives mille fois par jour. Ce soir, pourtant, il s’est passé un truc fou : je m’aperçois qu’il est 18h30, je me demande si J.-E. m’a envoyé un texto, je regarde le coin de bureau où je pose habituellement mon téléphone, je ne le vois pas. Je comprends qu’il est resté dans mon sac, suspendu à la poignée de la porte. J’ai passé tout l’après-midi sans le regarder. J’écrivais. Je me méfie des expressions toutes faites, telles que « Je n’ai pas vu le temps passer », mais là, bon, il n’y en a pas de meilleure. Ça m’avait manqué, cette plongée, cette apnée. Écrire et oublier le reste.

Je ne m’étais jamais intéressé à l’histoire du patelin où j’ai grandi. C’est faux : quand j’étais môme, peut-être en CM1, il y a eu cette visite de mon quartier avec un vieil érudit local (un gars qui avait l’âge que j’ai aujourd’hui, si ça se trouve). Il nous avait montré l’emplacement de l’ancien pont du Pecq, à deux cent mètres du pont actuel. Ça m’avait fasciné. Mais depuis, je n’ai jamais poussé les recherches. J’ai mille bouquins sur Paris, j’ai lu plein d’histoires sur chaque ville où j’ai séjourné, mais je ne me suis jamais rencardé sur celle où j’ai passé mes vingt premières années. Comme si quelqu’un, dans ma tête, avait décidé une fois pour toutes que ce n’était pas intéressant. Cette semaine, je m’y suis collé. J’ai reparcouru mon quartier sur les plans, j’ai retrouvé la trace de l’ancien pont. Sur cette carte, on en voit encore les vestiges grattés par le dessinateur, et l’ajout maladroit du nouveau pont, un peu plus haut.

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Intérieur jour, plan serré sur le marin

Ça commence comme un film. Mieux : c’est un film. Je le regarde sur un écran fixé au mur — je précise ce détail parce que ce n’est pas banal, pour moi, de regarder la télé — dans une grande salle où plusieurs personnes sont assises sur des chaises, en mode « salon de télévision » comme dans les maisons de retraite. Moi, je suis debout, de sorte que j’ignore si je suis censé assister à la projection, ou si je me trouve ici par hasard. En tout cas, le film me passionne. Ça parle d’un bateau plat (genre péniche) qui descend un fleuve. L’enjeu de cette navigation n’est pas anecdotique, c’est le sujet même du film : ce bateau doit poursuivre sa route sur la Tamise. Le nom de la Tamise est cité par un personnage mais, à l’écran, ça ressemble drôlement au canal Saint-Martin. Je suis captivé, aspiré par le film. En fait, non : la métaphore est mauvaise. Je ne suis pas changé en esprit mou et volatil, happé par l’écran lumineux ; je ne m’envole pas à travers la pièce comme un mouton de poussière. Je ne passe pas de l’autre côté. Je me contente de poursuivre cette histoire en tant que personnage, quittant mon rôle de spectateur. Ma quête consiste à suivre le bateau dans la ville. Autrement dit : je parcours des rues, en m’arrangeant pour rester proche de la voie d’eau — et là, plus de doute, il s’agit du canal Saint-Martin, j’en mettrais ma main à couper (dans un rêve, faire ce pari n’est pas dangereux). J’ai oublié les péripéties. Il y en avait, c’est sûr, mais mon souvenir se concentre sur le parti-pris esthétique. En particulier, cette scène clé dans le bateau : intérieur jour, plan serré sur le marin. Je ne suis pas étonné de reconnaître Axel dans ce personnage. Il n’est pas déguisé en marin, il est ce marin. Il joue son rôle dans le film. Alors, puisque je fais également partie du film, mon personnage perçoit le sien comme le marin, sans ambiguïté — et à la fois, il est normal que je reconnaisse Axel, car nous nous connaissons dans la vie civile. Le costume est chouette. Assez habillé, je crois. Des manches longues. Il aurait pu oser le débardeur, ça lui irait bien, mais non. Ce n’est pas un marin sexy. On peut le trouver beau, mais il n’aguiche pas. C’est le grand gaillard rassurant au sourire doux. Solide. Mais pas taciturne : il ne faut pas tomber dans le cliché. Je crois qu’il est responsable de la bonne conduite du voyage. La charge est lourde, mais elle ne semble pas peser sur ses épaules, qu’il a larges.

couverture de Hans le marin d’Édouard Peisson, Le Livre de poche
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Ce n’est pas la première fois que je m’emballe pour un toponyme

« Tu n’as rien vu à Grues. » Et pour cause, je n’y suis jamais allé. Je m’en fais une image assez précise, toutefois, parce que j’en ai fait le tour, littéralement, j’ai exploré les patelins limitrophes dans le sens des aiguilles d’une montre : la réserve de Saint-Denis-du-Payré et ses animaux à plumes ; Saint-Michel-en-l’Herm en long, en large et en travers grâce à François ; la côte de l’Aiguillon et de la Tranche. Et Lairoux, est-ce que ça touche ? Pas sûr. J’ai un faible pour Lairoux, je l’ai dit mille fois. J’imagine Grues un peu comme Lairoux, mais en moins bien. Une intuition. Je pourrais décrire Grues comme n’importe quel village de ce coin-là : si ce n’est lui, c’est donc son voisin. Ce serait un archétype. Je choisis celui-ci à cause de son nom. J’avais d’abord écrit un texte inutilement compliqué (un tissage entre trois histoires, trois hommes dont les parcours s’entrecroisent à trois époques différentes) en m’accrochant au thème proposé par V. et L. : la grue jaune de Nantes. Je me suis pris les pieds dans le tapis et L. m’a dit avec diplomatie que mon texte n’était pas terrible ; j’étais d’accord. Mes volontés étant très claires (pas d’acharnement thérapeutique), je l’ai balancé aux oubliettes. Et je me suis souvenu de Grues. Ce n’est pas la première fois que je m’emballe pour un toponyme — il y a un gros précédent avec La lande d’Airou — mais je n’ai pas de recette toute prête : il y a certes une histoire (des tas d’histoires) dans chaque lieu, mais on ne peut pas les écrire toutes identiquement. Pour Grues, j’ai dit à L. : « J’ai envie d’une fiction douce, d’oiseaux échassiers et migrateurs, et du Marais vendéen. Une romance métaphorique en milieu hostile, d’une certaine façon. » J’exagère un peu en disant « hostile ». J’aurais dû dire plutôt : « improbable » — car c’est la dernière chose à laquelle on s’attend quand on parcours ce marais : initier une romance. Pourtant, parfois, les choses arrivent. J’ai appelé W. pour qu’il me briefe sur ce village, car W. s’y connaît drôlement en tout ce qui touche au territoire (je n’ai pas dit : « et à la romance »). Il m’a répondu qu’il n’y avait rien de spécial à Grues. Même lui ! Lui qui a l’œil pour toutes les choses que le commun des mortels néglige. « Je t’y aurais emmené, si c’était intéressant. » Son argument me convainc.

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C’est un immense dessin en couleurs

Je n’avais pas demandé ça du tout. J’avais dessiné sur mon bras un bonhomme, au feutre noir, peut-être cinq centimètres de haut : de face, statique, comme s’il posait pour un portrait, coupé à la ceinture et au-dessus des mains par un cadre vaguement orné (j’avais dédoublé le trait pour bien signifier mon intention : une sorte de vignette) ; ça me faisait penser à une carte à jouer. Mon dessin était maladroit parce que je le faisais à l’envers (la tête du bonhomme en haut, et moi qui regarde mon bras par au-dessus, forcément). C’était suffisant néanmoins pour que le gars comprenne mon intention et, d’ailleurs, il m’a dit : « OK, j’ai pigé, tu vas voir. » Il était sûr de lui, et moi j’avais confiance. Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite : il y a une ellipse. Il ne s’agit pas d’une omission due au réveil ; ce n’est pas moi qui, le matin, ai oublié une partie du rêve, mais c’est le récit qui est monté de cette façon. Le film coupe, puis passe à la scène d’après. Je me souviens que j’explique la chose ainsi, dans le rêve même : « Juste après qu’il a vu mon dessin, il a pris ses outils et je n’ai plus eu conscience de rien, et me voilà ici. » La fille avec qui je parle n’est pas facile à identifier. Dans l’histoire, c’est une vague copine avec qui je partage le goût du tatouage. Elle en a déjà plusieurs ; pour moi, c’est la première fois. Peut-être qu’elle ressemble à ma voisine (celle qui est tatoueuse, justement) ou alors, à l’une des filles qui était là hier soir, c’est-à-dire avant cette nuit, avant ce rêve : j’ai passé un bout de la soirée sur un quai de la Seine avec Q. et ses amies. Nous n’avons pas parlé de tatouage hier, mais il y a un rapport tout de même, car Q. nous a expliqué, il y a quelques jours, qu’il s’était fait tatouer en même temps qu’une amie, et je crois que ladite amie était présente à cette soirée — peut-être était-ce la fille qui m’a posé une question in extremis hier soir, alors que j’étais sur le point de céder à cette pulsion de fuite (un soudain accès de « Qu’est-ce que je fous là ? » et la tentation de m’éclipser discrètement, comme un voleur, avec l’espoir qu’on s’inquiète pour moi ou, au contraire, qu’on m’oublie tout à fait : entre les deux mon cœur balance). Elle s’est intéressée à moi, je suis resté, et la conversation gaie m’a fait du bien. Dans le rêve, je me trouvais avec cette fille, ou une autre, peu importe, juste après la séance de tatouage. Mon bras était bandé : un foulard noué autour, en mode cowboy (comme une blessure raccommodée par le vétérinaire : « Bois un coup, mon gars, et serre les dents, tu vas dérouiller ») ; la fille enthousiaste me demande si elle peut voir mon tatouage. Je lui dis : « Oui, mais d’abord je le regarde tout seul. » Je m’isole et je déroule le pansement. J’observe le truc. C’est un immense dessin en couleurs. À la place du petit bonhomme que j’avais tracé en noir, cadré serré, c’est le même personnage en pied, en mouvement : il marche dans une rue qui ressemble à un décor de western. Certaines parties du dessin sont cernées de noir, puis coloriées à l’intérieur ; d’autres sont directement en couleurs. À côté de ce marcheur, il y a un autre gars. Derrière eux, d’autres encore, plus petits (à cause de la perspective). Partout autour. C’est une rue encombrée et joyeuse : il y a trente personnages bariolés dans la scène. Le dessin est bordé d’un cadre, mais au lieu du format de la carte à jouer, c’est devenu aussi grand qu’une couverture de magazine. L’illustration est vraiment classe. Je pense au New Yorker. Le tatoueur a inscrit un titre dans un cartouche, c’est sans doute le nom d’un comics, mais lequel ? Je me sens mal. Ce n’est pas du tout ce que j’avais demandé. Ça couvre tout mon bras. Je montre ça à la fille, qui trouve que c’est super. Je lui réponds que non, ce n’est pas cool du tout, le mec a abusé. Je me souviens que, dans la vie éveillée, Q. nous a parlé d’un artiste qui te tatoue le truc de son choix, sans te le montrer par avance, parce que c’est une affaire de confiance. Mais moi, je n’étais pas d’accord avec ça, ce n’était pas notre deal, j’avais dessiné un modèle et je voulais qu’il l’interprète à sa façon, certes, qu’il l’améliore, mais pas qu’il délire à ce point. Je dis : « Le dessin est génial, mais ce n’est pas moi. » Je ne me reconnais pas dans ça. Je pense soudain à ma mère : que va-t-elle penser ? Vite, j’enroule à nouveau le mouchoir de cowboy autour de mon bras pour masquer la chose. Ma mère ne verra rien, dans un premier temps, mais elle me posera des questions à cause de ce bandage. Que dire ? La scène (ce moment d’inquiétude et de grande tristesse, parce qu’une chose irrémédiable a eu lieu sur mon propre corps) se passe chez moi. Comme souvent, ce chez moi du rêve est le chez moi de mon enfance : nous sommes dans l’entrée du grand appartement du Pecq où j’ai grandi. À droite, le couloir mène aux chambres et à la salle de bains (c’est dans cette dernière pièce que j’ai examiné mon tatouage). Si je rêve souvent de cet appartement, je comprends aussi la raison de ma présence dans ses murs, cette nuit précisément : j’ai passé une partie du jour à arpenter mentalement les rues du Pecq. Je me suis projeté dans ce quartier d’enfance, j’ai dessiné le plan de la rue : j’étais triste, enfermé, je travaillais mal, alors je suis sorti prendre le soleil avec mon cahier (celui des Présents dont la moitié des pages sont encore vierges) : j’aime beaucoup ce cahier, mais le papier est mince et mon feutre traverse, il me faut une pointe plus fine, je sais où l’on trouve ces feutres-là, j’en ai volé souvent dans un grand magasin connu, il y a un choix immense, tous les diamètres, j’ai choisi un 0,3 qui me semble parfait. À la terrasse d’un café j’ai écrit le titre d’un nouveau récit, que je pourrais faire suivre de « ou le souvenir d’enfance », et j’ai pris des notes sur le Pecq : tout ce que j’aurais à dire sur le Pecq si je devais écrire sur le Pecq. Ça m’a fait du bien de gribouiller un peu, à la main et au soleil — en vrai, non, je n’ai pas gribouillé : j’ai pris soin de tracer mes lettres lentement, pour que ce soit joli. Je me suis concentré. C’est cela qui m’a fait du bien.

Comment il voit les autres et comment il se voit, lui

Il trouve que c’est fou de voir la ville d’en bas, depuis la mer. On est dans l’eau jusqu’au cou comme on est immergés dans la ville : la mer froide, vivifiante, et la ville trop chaude, bien vivante. Il dit qu’il adore cette ville, qu’il voudrait vivre ici. Je lui rappelle qu’il y a la mer aussi dans celle qu’il habite, et qu’il peut se baigner tous les jours s’il veut. Oui, mais c’est différent, car les plages sont à l’écart, du côté des villas et des résidences à balcons, alors qu’ici, c’est dans la ville-même. Je lui parle de ce souvenir vif, il y a dix ans peut-être (je fais ce calcul pendant que j’écris : j’avais son âge alors) : c’était une correspondance à Marseille, la chaleur écrasante, la joie enfantine de se mettre à l’eau comme ça, sans réfléchir, avec la ville tout près, tout autour. Pendant qu’il retourne sur la plage, je pense : « Ce sera mon deuxième grand souvenir de baignade en ville. » Et aussitôt, continuant de barboter : « En fait, ce sera mon deuxième grand souvenir de baignade en slip. » Car c’est de cela qu’il s’agit : une impulsion ; un goût de liberté — c’est un très grand mot que j’identifie à des détails pourtant minuscules : n’avoir pas prévu de se baigner, mais se sentir attiré par l’eau et céder au désir. Je lui ai dit : « Je ne peux pas t’accompagner parce que je n’ai pas mon maillot » et il a répondu : « Et alors ? je n’ai pas le mien non plus. » Je brûlais d’envie (et pas seulement de cela : le soleil tape dur, mine de rien), mais je n’aurais pas osé. « Tu aurais été gêné par rapport à moi, ou aux autres ? » En vrai, ça ne me dérange pas du tout d’être en caleçon devant les gens. Je disais ça sans le penser. C’est juste cool qu’il insiste pour que je l’accompagne, et qu’il me mette à l’aise alors que je le suis déjà. En vrai, ça marche comme ça depuis le début, je crois : on se comprend, chacun a pigé ce qui se passait pour l’autre, mais on s’exprime quand même avec des mots, et on reformule pour être sûr de soi, sûrs de nous. On se désape, on file à l’eau. Un type nous regarde, il est dedans jusqu’aux genoux ; on lit dans son sourire : « Tiens, je ne suis pas tout seul à me baigner en caleçon. »

carte postale (détail) éditée par le collectif Droit à la ville, Douarnenez
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À quoi bon cette intimité ?

Pendant que J.-E. et Q. sont sortis, je dis à F. : « Je ne sais pas pourquoi, et je crois que je ne tiens pas à le savoir : depuis quelques jours je m’émerveille de tout, comme par principe, parce que j’ai décidé que toute chose serait belle et grande, et ça marche. Je dis souvent que c’est chimique, à propos de mes phases descendantes, que je ne peux rien faire d’autre que d’accueillir le truc et d’attendre. Depuis qu’on est ici c’est l’inverse, je suis excité à chaque instant, excité et serein, car la beauté qui se présente n’est que douceur et légèreté. Le soir de notre arrivée, tu sais, c’était le festival, et moi les concerts ça me laisse froid, je n’y vais jamais, je n’écoute même pas de musique, et je ne mange pas de sardines non plus, mais j’ai trouvé l’atmosphère merveilleuse, les gens beaux et chouettes, et tout le monde mangeait et buvait ensemble, et pendant le concert je me suis laissé porter, il y avait un rythme, je ne saurais pas reconnaître les morceaux si je les écoutais à nouveau, mais sur le moment j’aimais ça, et quand on est partis se promener sur les remparts, il n’y avait personne et on entendait la musique au loin. Je marchais d’une façon joliment chaloupée, m’a dit J.-E., je dansais presque, moi qui ne danse jamais. Voilà dans quel état je suis, alors tu comprends, on ose des trucs qu’on ne ferait pas d’habitude, ça ne veut pas dire que j’agis sans me poser de questions, mais que ces questions sont la cause d’une excitation douce plutôt que d’un tourment. »

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C’est un coquillage pour vous monsieur

« C’est la première fois que vous venez ici ? Pourtant, votre nom, c’est breton.
— Oui, mais ça vient du Léon.
— C’est vrai que c’est pas pareil. »

Le velux de la chambre ouvre sur un toit d’ardoises couvert de lichen : une forêt jaune microscopique, qui porterait son ombre sur la ville si celle-ci était à l’échelle de ma carte, la bleue, la topographique pour la randonnée. Il n’y a pas un nuage. Pas de famille goéland à observer, non plus, mais quelques pigeons — et je pense à la pigeonne qui a pondu son œuf devant moi, il y a quelques jours sur notre fenêtre, en me regardant de côté avec son œil gauche.

« Je suis marié avec une institutrice : si elle voyait comment vous tenez votre stylo, elle vous dirait quelque chose ! »

Je remplis le chèque avec la main tournée bizarrement comme si j’étais gaucher, sauf que j’écris de la main droite. Ça faisait longtemps qu’on ne me l’avait pas fait remarquer. Ça ne m’empêche pas d’écrire tous les jours, et plus que la plupart des gens, hein. J’aime que le gars soit observateur. Je souris. Et J.-E. sourit aussi : que faire d’autre ? On est tellement contents d’arriver sous ce ciel bleu, et l’appartement est chouette. Les vacances qui continuent, quoi. À Paris, on a passé nos soirées avec des gens aimés qu’on n’avait pas vus depuis longtemps. Ici, on a envie d’autre chose, de chemins un peu sauvages, d’air et de paysages. Dehors, ça couine de la cornemuse ou du biniou, je n’y connais rien. C’est cliché, mais bon, après tout.

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Ça pourrait durer « presque » toujours

C’est le village d’après ou le village d’entre-deux, le village jusqu’où l’on ne va pas, quand on fait la promenade rituelle à Montal (on pousse jusqu’à Saint-Jean-Lespinasse pour voir l’autre côté du château en descendant, mais le bourg d’après on n’y entre pas), ou bien c’est le village qu’on traverse quand on fait la promenade plus longue, c’est le village du milieu, celui qui n’est pas le but du parcours quand on veut rallier Autoire et Loubressac, les deux villages de carte postale (et pourtant, ce village est beau aussi, on se le dit à chaque fois, et lundi dernier nous avons aimé le dire encore : j’avais repéré un Peanuts dans la boîte à livres près de l’église, à l’aller, et je l’ai laissé pour ne pas m’alourdir pendant la marche, au retour il était encore à sa place et je l’ai emporté), c’est le bourg qu’on ne traverse pas quand on va à la grotte de Presque, creusée dans le causse, là-haut, loin des maisons. Alors, quand J.-M. et A. nous ont parlé des vendredis d’été, sur la place du village, et qu’ils nous ont dit de réserver notre soirée, on n’a pas hésité.

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Il y a une histoire de trains dans la vie de Jules

Je m’intéresse aux frères et sœurs de Jules. C’est le principe de mon plan en spirale : je veux cerner le bonhomme, littéralement. Décrire des cercles autour de lui. Décrire son cercle intime : sa famille, ses amis, les gens qu’il a connus. Jules est la pièce du puzzle à laquelle toutes les autres s’accrochent. Retrouver les ascendants (son vétérinaire de père) et les descendants (la saga montmartroise) : c’est fastoche avec l’état-civil. Mais les frères et sœurs ? J’avais trouvé le frère avant les sœurs : les hommes laissent plus d’empreintes que les femmes dans les archives (à cause du nom qu’ils transmettent, de leur métier, de la propriété immobilière, du service militaire et des listes électorales). Il s’appelle : Pierre-Guillaume-Camille, prof de chimie à Nancy, chevalier de la Légion d’honneur. Avec un tel CV, il a laissé ses traces dans plein de fichiers. Mais un pan de sa vie continuait de m’échapper, car je le cherchais sous son premier prénom : Pierre. Et dans le roman, je commençais de le prénommer Guillaume, par facilité, parce que j’ai déjà un personnage qui s’appelle Pierre (le père de celui-ci, et donc de Jules : le vétérinaire des hussards). Je n’avais pas pensé à Camille. Et soudain, j’ai remarqué sa signature manuscrite sur les actes d’état-civil : « C. Forthomme ». Il utilise donc son troisième prénom. Alors j’ai tapé « Camille Forthomme » dans Google, et voilà : toutes ses publications scientifiques (des trucs de chimie écrits par lui, ou traduits de l’allemand par lui). Et puis, la pépite : Camille Forthomme apparaît dans la correspondance d’Henri Poincaré, un scientifique beaucoup plus connu que lui, sur le site consacré à ses Archives. Le paratexte signale, à propos de Camille : « Sa fille Sophie était une des meilleures amies de la sœur de Poincaré et, en tant que professeur de lycée, il avait eu Henri Poincaré comme élève. » Ailleurs, on signale une certaine « Mme Gays » apparentée à Camille. Je lis : « Mme Gays était en fait la sœur de Camille Forthomme, un proche de la famille Poincaré. Celle-ci, décrite comme menteuse et cabotine (elle avait été actrice pendant un temps), avait épousé un certain Monsieur Gays, un architecte sans talent. » Et voilà : je tombe sur une sœur de Camille, c’est-à-dire : une sœur de Jules. Je complète mon puzzle. Dans le puzzle des archives, les femmes sont toujours la pièce d’après : on trouve d’abord une pièce masculine (Camille), puis une féminine (parce qu’elle est « la sœur de »). Mais cette femme n’a pas de prénom : elle est « Mme Gays » — autrement dit : l’épouse de.

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J’avais envie de suivre un autre garçon (pourtant le même)

Mon corps, ma voix, mon sourire ne suffisaient pas. J’étais incapable de me présenter à l’autre, équipé de ce seul attirail : une enveloppe physique médiocre (l’image que j’avais de moi-même oscillait entre « ordinaire moins » et « ordinaire plus » selon les jours), un manque criant de répartie et d’humour, et l’absence totale d’expérience. Il fallait que je me repose sur une béquille solide : un petit mot bien tourné, un dessin. Ça, je savais faire. Ce n’était plus moi (ce moi insuffisant) qui m’exprimais, mais mon personnage (un moi pas tellement meilleur, mais qui avait le droit de se tromper : c’est le privilège des personnages de fiction). Quand j’ai dessiné ce garçon à lunettes sur le papier, quand ce garçon à lunettes a dit au destinataire du billet : « J’aimerais te connaître », et quand le garçon à lunettes a laissé son numéro de téléphone sous sa signature, ce n’était pas dans la vraie vie que l’événement se produisait. Ce n’était pas moi qui osais aborder un garçon pour lui dire : « Tu me plais. » C’était un personnage de BD dans une histoire inventée. C’était une fiction. D’ailleurs, le garçon à lunettes était accompagné d’un ornithorynque domestique — et dans la vraie vie, moi, non.

Mon corps ne suffisait pas, mais le monde numérique non plus. J’aurais pu aborder ce garçon en ligne, car j’avais repéré son profil sur un site de rencontre. On n’avait pas encore les réseaux sociaux en 2006. Je crois que Facebook n’existait pas. En tout cas, je n’y étais pas. J’aurais donc pu le contacter sur ce fameux site, mais son profil ne déclenchait aucune curiosité chez moi. C’était sa présence physique qui m’intéressait. Je restais indifférent au garçon sur la photo, qui se présentait en quelques mots standardisés et une série d’items cochés dans un formulaire. Que dire à cet avatar désincarné ? J’avais envie de suivre un autre garçon (pourtant le même) : celui qui me souriait dans les couloirs de l’école (je crois qu’il souriait à tout le monde, car c’était sa façon d’être), celui qui avait un corps, celui qui se déplaçait dans l’espace ; celui qui avait aussi une voix — j’avais été très sensible à sa voix, les rares fois où nous nous étions parlés. Mais, si j’avais besoin de sa présence physique pour le désirer, mon propre corps était incapable du premier pas. J’ai donc envoyé un émissaire à ma place : un personnage de fiction.

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