Toujours cette grande affaire de l’identification

On ne perd pas son temps avec les questions banales : tout de suite dans le cœur du sujet (leur prof dit : « les pieds dans le plat »). C’est une élève du premier rang qui me demande : « Est-ce que le narrateur est homosexuel ? » Je retourne la question à la classe : « Qu’en pensez-vous ? Et pourquoi est-ce important de le savoir ? » Bien sûr qu’il l’est, ça ne peut être que ça, puisque le narrateur embrasse son ami, et qu’ils sont deux garçons. « Alors vous connaissez déjà la réponse », je dis. À moins que nous décidions de ne pas recourir aux étiquettes : mes personnages sont jeunes (et les élèves de cette classe, encore plus jeunes) et ne savent peut-être pas encore ce qu’ils sont. J’explique qu’il s’agit pour moi, dans Passerage des décombres, de déployer des sentiments, des émotions, des désirs — mais pas de les analyser. « À la fin, quand Titus meurt, pourquoi le narrateur ne dit rien à personne ? » demande quelqu’une. Une autre dit : « Parce qu’il a peur, il se sent coupable de l’avoir tué. » La première : « Mais il ne l’a pas tué ! » Et moi qui m’adresse à la classe : « Est-ce qu’on peut se sentir coupable d’une chose qu’on n’a pas faite ? » Et plusieurs élèves qui répondent : « Oui. » Il est vrai que le narrateur n’a pas tué Titus, mais il l’a laissé mourir. Il était son meilleur ami : ne pouvait-il pas l’empêcher de se suicider ? Quelqu’un pense ça (il adresse donc un reproche à mon personnage). Sa voisine proteste : « Il ne s’est pas suicidé, il a glissé et il est tombé. » Une autre intervient pour argumenter la thèse du suicide : « Avant de tomber, il dit à son ami que toutes les choses ont une fin, alors c’est comme s’il annonçait qu’il allait mourir lui aussi. » C’est bien vu. C’est fin.

Continuer la lecture « Toujours cette grande affaire de l’identification »

C’est le petit cadeau qu’il se fait

C’est le jour où j’arrive les mains dans les poches : cette séance, ce sont les élèves qui l’ont préparée et moi, je me laisse faire. Je tombe sur Céline à l’arrêt de tram, on fait la route ensemble et on arrive au collège, un peu en avance. La porte du CDI est fermée : à travers le carreau, je vois un élève qui se comporte d’une drôle de façon derrière le bureau de Bastien, le prof-doc, et un gars qui filme la scène. C’est un tournage, il ne faut pas déranger. La récré sonne : les élèves-acteurs sortent, Céline et moi entrons, nous attendons les élèves-auteurs. Nous jetons un œil à l’expo qu’ils ont accrochée au mur et promettons à Isabelle, leur prof, de ne pas tout regarder en détail, afin de ne pas spoiler la visite guidée par les élèves. Quand ils entrent à leur tour, les élèves, je remarque les détails qui ont changé en eux : celui qui s’est coupé les cheveux, celle qui a bronzé. Est-ce qu’on grandit beaucoup, en trois mois ? Clayton, Emanuel et Kadidiatou nous expliquent le principe de l’expo : rendre compte des étapes du travail. C’est vrai, quoi ! On n’a pas fait que lire et écrire, pendant les ateliers. On a dessiné, on a regardé des images, on a vu un spectacle. Avant d’écrire la nouvelle qui figure dans le livre, il y a eu d’autres textes, des ébauches et des avatars. Quiconque a participé à un atelier d’écriture sait que le texte final, même si l’on en est fier (et on l’est) est seulement la face visible de l’iceberg : le plus gros (et le plus beau) c’est tout ce qui existe pendant les séances. Les tentatives, les doutes, les efforts, les émerveillements.

Continuer la lecture « C’est le petit cadeau qu’il se fait »

La taille de son cœur est augmentée

Je n’ai rien vu à Nantes : je n’ai pas vu des choses, j’ai vu des gens. En sortant de la gare, je traverse le Jardin des Plantes. Je voudrais que cela devienne un rituel. Devant le château, je photographie la duchesse Anne pour l’envoyer à J.-E. : une façon de lui dire : « Je suis bien arrivé. » Quelqu’un me dit : « En vrai, elle faisait un mètre quarante-trois. » Je regarde le gars assis sur le banc, puis je regarde Anne (en statue, sa tête est plus haute que la mienne). Je demande au gars comment il sait ça. Il le sait, c’est tout. Il me répète ce chiffre (la taille de la dame), puis il m’en donne d’autres (la taille de son père, feu son père). Il parle de sa famille, il parle d’aventures amoureuses, il parle de sa maladie à lui. Il ne me faut pas cinq minutes pour livrer, à mon tour, un petit bout de ma vie, prononçant même les mots : « ma mère ». Je sortais du Jardin des Plantes, forcément : à qui d’autre pouvais-je penser ? La duchesse Anne n’est pas une statue, c’est une femme d’un mètre quarante-trois qui a vécu il y a longtemps : un homme vivant me rappelle cette évidence, puis nous convoquons ensemble d’autres vivants, d’autres morts. Je le quitte, je traverse la Loire, je vais chez B. pour le déjeuner.

Continuer la lecture « La taille de son cœur est augmentée »

Puisqu’ils sont bien ensemble, pourquoi ne pas continuer ainsi toute la vie ?

D’habitude, je n’ai pas de sympathie pour les goélands : ils sont trop parfaits, blancs immaculés, le bec impeccable, une sorte de dédain dans leur pose (comme les chevaux qui savent être beaux, mais pas mignons, ni sympas : je préfère les ânes). Alors cette famille qui habite sur le toit du garage, sous notre fenêtre, me réconcilie avec l’espèce. Deux adultes (vol majestueux, regard hautain) se relaient auprès de trois boules grises maladroites, assez moches, tout à fait adorables, le duvet ébouriffé, des pattes trop grandes et des ailes qui ne savent pas encore voler (il y a du shadok dans leur dégaine), toujours penchés et prêts à basculer (la silhouette du kiwi), picorant tout ce qu’ils trouvent pour le mettre à la bouche (une pensée pour les enfants humains). Trois soirs, trois matins, on assiste à leur éducation. L’un des petits ouvre ses ailes quelquefois, il les agite, il a l’air de se demander à quoi ça sert. Allons-nous assister au premier vol ? Non. Il paraît que les goélands vivent douze ans à l’état sauvage ; ils trouvent un partenaire la quatrième année, puis reviennent à chaque printemps au même endroit. Puisqu’ils sont bien ensemble, pourquoi ne pas continuer ainsi toute la vie ? On dit d’eux qu’ils forment des couples fidèles. Fidèles ou exclusifs ? La question a du sens pour les gens, mais pour les goélands je ne sais pas.

Continuer la lecture « Puisqu’ils sont bien ensemble, pourquoi ne pas continuer ainsi toute la vie ? »

Demain ce sera rose

C’est fou le nombre de jeunes qui attendent sur ce quai avec un bouquet de fleurs : c’est dimanche, il est midi, ils sont attendus chez leur mère. Des tas de Parisiens ont leurs parents sur cette ligne. On avait déjà remarqué ça, à l’époque où nous faisions comme eux, prenant le train pour Marly-le-Roi. Cette fois, nous nous arrêtons à Suresnes. Autour du Mont-Valérien il n’y a pas un chat : qui pourrait se trouver dehors à cette heure ? Ils sont en train de manger le gigot. Quand nous arrivons au parc, la grille est fermée, je dis à J.-E. : « Ça n’ouvrira qu’à 15 heures pour la promenade digestive, car les gens qui voudraient se promener avant sont forcément suspects : des sans-famille, des asociaux. » En fait, la grille d’à-côté est ouverte. On entre. C’est calme. Ensuite, ce sont des rues désertes. Ah, un chat ! J’étais mauvaise langue tout à l’heure. Cette virée au soleil nous fait un bien fou. Vers la Cité-Jardin, il y a même des cafés ouverts. Plusieurs. C’est inespéré : allez trouver une place en terrasse à Paris aujourd’hui ! C’est dimanche, c’est doux. La Cité-Jardin nous intéresse, c’est exactement le genre d’architecture que nous aimons. À taille humaine. Dans les allées, un garçon blond décoloré (il porte une marinière et des Converse à semelles compensées) donne le bras à sa mamie en lui racontant ses histoires de lycée ou de fac. Ils sont beaux. Ils valent tellement mieux (nous valons tellement mieux) que les affiches que le gouvernement nous inflige en ce moment : « Oui, mon petit-fils est gay », « Oui, ma coloc est lesbienne », « Oui, ma fille est trans. » Ces messages trop-gentils-pour-être-honnêtes me dégoûtent : la bienveillance est l’arme qui cache la forêt du mépris. Dans chacun de ces messages, c’est une personne hétérosexuelle et cisgenre qui parle car, évidemment, les homos et les trans sont toujours « les autres ». Et devinez quoi, le slogan sur ces affiches célèbre la tolérance. La tolérance ! Il faudrait donc qu’on nous tolère comme on tolère un parasite, une maladie, un fléau dont on serait fier, plus tard, d’avoir su se rétablir (car la résilience est le jumeau maléfique de la bienveillance). Ne parle-t-on pas de « tolérance à la douleur » ? Il s’agirait donc de récompenser les héros qui, par grandeur d’âme, tolèrent notre existence : oh oui, offrons une médaille aux parents qui ne foutent pas leur gosse à la rue, élevons des monuments aux voisins qui ne nous crachent pas à la gueule. Célébrons leur courage et disons-leur merci. Dans leur grande miséricorde, ils ont bien voulu nous pardonner. Mais qui donc finance cette campagne, me demandé-je ? Santé Publique France : vous savez, ceux qui vous parlent tous les jours du covid. L’homosexualité est une autre sorte d’épidémie, mais rassurez-vous, elle est bénigne : vous la tolérerez bien. Restez vigilants, toussez dans votre coude et ne persécutez pas les homosexuels, merci.

Continuer la lecture « Demain ce sera rose »

Liste : livres lus en mai 2021

Violette Leduc. L’asphyxie.
Georges Perec. Beaux présents, belles absentes.
W. G. Sebald. Vertiges.
Victor Hugo. Hernani.
Georges Perec. Penser/Classer (relu).
Morris & René Goscinny. Les rivaux de Painful Gulch (relu).
Collectif (textes réunis par Philippe Éthuin). Demain, la Commune !
Élodie Petit & Marguerin Le Louvier. Anthologie douteuses.
Hélène Bessette. La grande balade.
Jules Romains. Les copains.
Guillaume Marie. Exposition de reptiles vivants.
Démosthènes Davvetas. Histoire de personne.
Pochep & Jérémie Foa. Sacrées guerres.

Liste : films vus en mai 2021

Hayao Miyazaki. Mon voisin Totoro.
Romain Goupil. Mourir à trente ans.
Nanni Moretti. Journal intime.
Jaco Van Dormael. Toto le héros.
João Salaviza. Montanha, un adolescent à Lisbonne.
Otar Iosseliani. Il était une fois un merle chanteur.
Luc et Jean-Pierre Dardenne. La promesse.
Christophe Honoré. Dans Paris (revu).
Agnès Varda. Le bonheur.
Guillaume Brac. À l’abordage.

Sans que j’aie besoin de l’effrayer

Je quitte un lieu connu (peut-être l’école où j’étudie, ou un autre établissement que je fréquente quotidiennement) pour explorer un nouvel espace. Bien que celui-ci communique avec le premier, personne ne passe jamais de l’un à l’autre, car personne n’a de raison de le faire. Moi, je suis curieux. Il s’agit d’un immense hangar. Je pense « hangar » car je ne sais pas comment désigner autrement un espace intérieur si grand (il y a un toit au-dessus : on n’est donc pas dehors). En fait, dans ce grand parallélépipède sombre (la lumière artificielle est faible), on est en train d’aménager un quartier neuf. Je me promène entre des bâtiments constitués d’armatures ou de tiges, comme de grands squelettes de baleine : leur forme générale est achevée, mais la peau est absente et les étages sont vides. Je m’intéresse à un immeuble ventru, dont le premier étage gonfle exagérément au-dessus de la ruelle étroite où j’essaie de circuler, jusqu’à gêner mon passage : cette boursouflure est une forme de balcon — un encorbellement bizarre. Je dois me pencher pour ne pas me cogner la tête (j’essaie d’épouser la courbe du bâti). Plus loin, je dois carrément me baisser jusqu’au sol, et ramper pour passer dessous. C’est à ce moment-là que je m’aperçois que je ne suis pas seul : des ouvriers travaillent sur le chantier et me regardent. Ils se demandent pourquoi je me contorsionne ainsi. À mesure que j’avance, le balcon diminue, le mur se dégonfle, je me redresse, mais c’est le mur d’en face qui commence à enfler. Les encorbellements se succèdent : côté pair, puis côté impair, pour ne jamais se rejoindre — une alternance serrée mais habile, pour ne jamais obstruer complètement la rue. Ils sont toutefois si proches qu’ils se touchent presque par leurs extrémités. La chose n’est pas facile à exprimer par les mots : au réveil, je ferai un dessin.

Continuer la lecture « Sans que j’aie besoin de l’effrayer »

C’est là-dedans que la chimie se fait

L’air entre par le nez ou la bouche, descend la trachée artère et arrive dans les poumons. Ici, ce sont les bronches. Ici, les bronchioles (je ne sais pas s’il faut prononcer « bronchioles » ou « bronckioles »). Là, les alvéoles pulmonaires : en gros, c’est des sacs qui se remplissent d’air, et c’est là-dedans que la chimie se fait, l’oxygène est séparé des autres gaz et envoyé dans les vaisseaux sanguins qui sont branchés sur le sac. Je révise avec R. qui a un contrôle demain, et qui doit les lire dans le RER parce qu’il est un peu en retard. Je lui pose les questions (si je ne connais pas les réponses, elles sont imprimées dessous) et lui explique les schémas à ma façon. Il finit par me dire : « C’est facile, en fait » — à moitié pour s’en débarrasser, à moitié parce que c’est vraiment facile. Facile, car il ne s’agit pas d’apprendre des formules mathématiques abstraites ou le nom des villes où l’on n’ira jamais, mais de piger comment ça se passe dans notre corps à nous. Tout le monde respire, tout le monde a du sang dans ses veines. Ça m’intéresse de savoir ce qui se passe dans les tuyaux de ma propre carcasse. Loin d’être un crack en anatomie, j’essaie de savoir l’essentiel : les petits mouvements internes, les flux, le glouglou des fluides et des gaz, les contractions des muscles, les pulsations, les endroits où ça chauffe. Je me sens concerné. En lisant la leçon de R. (c’est un questionnaire sur un épisode de C’est pas sorcier vu en classe), je me concentre sur la mécanique des fluides et la chimie à l’intérieur de mes organes. Je ne pense à rien d’autre : ça emplit tout mon corps, et même ma tête, si bien qu’il ne reste aucune place pour les idées tristes. C’est un peu la même chose que je fais chez moi pour essayer d’aller mieux : me concentrer sur mon souffle, sentir mes muscles se tendre ou se relâcher, écouter mon cœur battre. Quelques heures plus tôt, au même endroit, mais en sens inverse : pendant le trajet aller en RER, je serrais les dents pour ne pas pleurer. J’avais envie de disparaître. Le matin, j’ai dit à J.-E. qu’il ne pouvait rien à mon état, parce que c’était chimique. Je ne trouve pas de meilleure explication que celle-ci : un truc chimique se détraque. Ou bien : c’est le fonctionnement normal de ma machine, au contraire, car il faut passer par ces phases régulièrement pour l’entretenir. Comme une purge. J’ai pleuré sous la douche, ça laisse moins de traces : quelques gouttes de plus emportées par le flot d’eau chaude. Je pense « c’est chimique » et, en même temps, je repense au film de la veille1, la scène où Romain Duris explique que sa sœur avait ses « jours de chiale » sur lesquels personne n’avait prise. Elle ne savait pas d’où lui venait son chagrin, elle ne pouvait rien faire d’autre que l’accueillir et attendre qu’il s’en aille. « C’était comme une tristesse très ancienne », dit-il. Une tristesse transmise à travers les âges, déjà éprouvée dans une vie antérieure. Je me demande si je crois à ça : les vies antérieures. J’ai envie, moi aussi, de me raccrocher à des présences lointaines (dans le temps) et d’identifier les liens qui m’attachent à elles. L’idée me plaît, mais s’agit-il d’une lubie romanesque ou d’une croyance véritable ? Quand j’ai lu le livre de Camille de Toledo2, j’ai eu totalement confiance en sa sincérité : il croit à son histoire, c’est-à-dire à la transmission d’une douleur à travers les générations, malgré les secrets ; une inscription des traumas dans le génome, qui finit par se manifester inéluctablement, même à l’insu des protagonistes de la chaîne : « la lignée des hommes qui meurent. » Son système se tient, quitte à basculer dans une sorte de malédiction ou de destinée implacable. Quand j’identifie sur mon plan de Batailles les personnages-clés de mon histoire, j’établis des liens entre les porteurs d’une même idiosyncrasie : ceux qui partagent avec Jules la même inclination à la disparition. Je les rencontre en tous lieux et à toutes les époques, parmi ses ascendants et ses descendants, parmi les personnes qu’il a aimées, parmi les figures tutélaires ou symboliques, parmi les satellites lointains dont l’orbite aurait pu croiser la sienne. Je ne me considère pas comme le dépositaire de sa tristesse héréditaire. Je ne crois pas que ce tropisme soit génétique, comme le sont ma myopie ou mes pieds plats. D’ailleurs, rien ne prouve qu’il existe une part de Jules dans mes chromosomes. Il existe entre nous un lien certifié par l’état-civil, c’est tout. L’état-civil ne tient aucun compte de la biologie : il suffit que l’un des mes ascendants soit issu des gamètes du voisin, plutôt que de ceux de son père, et toute la théorie d’une transmission génétique est fichue. Je crois plutôt en la construction d’une famille complexe, faite d’adoptions (les liens d’amour) et de fréquentations assidues (plus ou moins désirées) : je crois que les gens déteignent les uns sur les autres à force de contact. Je crois aussi en les ancêtres mythologiques que chacun découvre dans les récits familiaux ou dans son imagination propre ; je crois surtout en la fraternité avec des personnages de fiction. Dans Rue des Batailles, il y aura des personnages secondaires qui n’auront jamais rencontré Jules mais qui, d’une façon symbolique, auront été traversés par le même instinct, le même élan. Pour moi, ces liens ont du sens. Je crois qu’ils sont un bon moteur pour écrire mon roman. Est-ce que je crois vraiment en la force de ces liens ? J’en ai envie. Je ne dis pas « Je sais que c’est vrai », mais je dis : « Ça m’intéresse d’y croire. »

Extrait du « plan de Batailles » : Guillaume, le frère de Jules, étudiant chimiste à Paris

1 Christophe Honoré, Dans Paris
2 Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle

Dans un espace très grand qui ressemble à la liberté

Ça se passe dans un jardin. Il fait beau. Des gens sont rassemblés pour un barbecue. J’identifie ces personnes à la catégorie des « adultes », bien que je sois adulte moi aussi, parce qu’ils appartiennent à un groupe différent du mien — peut-être sont-ils des amis de ma mère. La nature alentour est assez sauvage. Un peu plus tôt, il a été question d’un renard. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Il ne reste qu’une maigre trace de son passage : quelques touffes de poils roux. En particulier, je trouve un petit amas de ces poils agglomérés, que je ramasse pour les regarder de près. Ils sont assemblés de telle façon qu’ils forment une galette, très graphique, où les poils roux dessinent des strates comparables aux cernes sur un tronçon de bois : une vue en coupe. Je dis au gars qui s’occupe du barbecue (qui, lui, fait partie de mes amis) : « Regarde, c’est une tranche de la queue du renard. » De plus en plus, ça ressemble à une rondelle de saucisse et je vois maintenant ladite rondelle dans le barbecue, parmi les cendres et les braises. Je crois même que je dis : « du chorizo de renard ». Pour mon ami, il est évident que ça ne se mange pas. Je lui donne raison. Pourtant, j’ai mis discrètement la chose dans ma bouche, mais je ne le lui dis pas. Je n’assume pas du tout. Je trouve ça absurde moi-même, car je ne mange pas d’animaux, et cette tranche énorme emplit toute ma bouche et me dégoûte. J’essaie de l’extraire avec les doigts mais ça colle au palais, il me faut du temps pour m’en débarrasser.

Continuer la lecture « Dans un espace très grand qui ressemble à la liberté »