Antonin Crenn

Quelquefois, le soir

Quelquefois, le soir, nous sortons. Nous disons : faire un tour de petits vieux — pardon, de personnes-z-âgées, en prononçant la liaison. Ça consiste à marcher dehors tandis que la nuit tombe. Nous faisons le tour du pâté de maisons — ça a quel goût, le pâté de maisons ? C’est doux, les couleurs fondent vers le bleu. C’est le soir qui veut ça. Nous faisons le tour d’un, de deux, de beaucoup de pâtés de maison : quelquefois, nous allons jusqu’à la Nation, ou bien vers la Seine. Nous lavons nos yeux des trop d’heures passées sur l’écran : nous regardons loin. Quelquefois, J.-E. prend ma main dans la sienne, ou l’inverse, et ça revient au même.

« Nous savons ce que nous voulions dire »

« Que fais-tu ici ?
— Je cherche Paludes pour te l’offrir. »

Je suis tombé sur G. dans le rayon littérature de Gibert, par hasard. Alors on est restés ensemble. Je l’ai accompagné au rayon poche pour trouver mon cadeau qui n’était, de toute façon, pas une surprise, parce qu’il m’avait prévenu :

« Je vais t’offrir Paludes.
— Mais pourquoi ?
— Parce que c’est un livre pour les écrivains qui écrivent. »

Et G. sait de quoi il parle, en étant un lui-même. On va boire un verre rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Là, devant ma bière, je lui explique où j’en suis dans Les présents : il me semble que les choses dont j’avais prévu de parler, avant de l’écrire, sont effectivement présentes dans mon manuscrit, mais qu’il y a aussi d’autres choses dedans, en plus, que je vois seulement maintenant – si c’est un roman d’apprentissage, alors mon personnage apprend, et moi aussi à son côté : et c’est cela qui peut devenir le vrai sujet du texte. Non pas les choses que je voulais y mettre (et qui y sont), mais plutôt les choses qui finalement y sont aussi et surtout. Il comprend ça très bien, G.

Et le lendemain, je commence Paludes, et au début de Paludes il y a ceci, qui dit exactement (et en mieux) ce que je viens d’expliquer : « Si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela. On dit toujours plus que CELA. »

André Gide, Paludes

La toute première phrase contient tellement : « Avant d’expliquer aux autres mon livre, j’attends que d’autres me l’expliquent ». Mais oui. C’est évident, mille fois évident : je n’ai commencé à comprendre ce que j’avais écrit que peu à peu, à chaque étape : quand je l’ai fait lire à J.-E., puis quand j’en ai discuté avec Pascale ou avec Guillaume, puis quand les textes sont devenus des livres, quand des gens les ont lus et en ont parlé avec moi. Je reçois, ce même jour de Paludes, un message d’une lectrice rencontrée à Lourdes il y a deux mois, qui me dit qu’elle garde de cette soirée un souvenir aussi vif que moi. Sait-elle seulement qu’elle a contribué à me faire comprendre ce que j’écrivais ?

Un autre truc que je fais en ce moment dans Les présents : je précise le rôle de chaque personnage, qui s’est construit de manière intuitive, mais que j’ai compris seulement en parlant avec Guillaume. Je ne suis pas en train de dire qu’il m’a expliqué cela lui-même, mais plutôt que parler avec lui m’a fait le comprendre – c’est plus intéressant ainsi. Théo comme une sorte de Perceval qui n’ose pas toucher l’objet de sa quête quand il l’a sous les yeux. Le père, du côté de la fiction. L’ami, du côté du savoir exact. Le gars du bistrot qui est le même que l’ami. Édouard, l’aiguillage. Les deux petites vieilles, qui ouvrent et ferment le cycle. Maintenant que je sais cela, je me sens plus fort.

Je lis Paludes et, le soir, j’en parle à L. aux Souffleurs, où il faut parler fort pour s’entendre. L. a fini d’écrire son roman. Il se sent orphelin, dit-il. Il y a mis ce qu’il devait y mettre, dans son texte, et sûrement plus. Mais, aussi, un peu moins – dit-il. « Nous savons ce que nous voulions dire », certes, et L. voulait peut-être en dire trop ; pendant qu’il écrivait, il a atteint un mur qu’il n’a pas franchi. Probablement parce que son œuf était plein – dans Paludes, le livre qu’on écrit est un œuf : il est plein, on ne peut plus rien y ajouter. Puisqu’il reste encore à L. des choses à dire, alors, il pourra les mettre dans un autre œuf. Et il se sent moins orphelin, d’un coup, parce qu’il a encore beaucoup à écrire. Et des œufs à couver.

Je suis retombé sur l’homme invisible

Le prof avait eu une bonne idée : il nous avait fait travailler sur « l’empreinte du corps ». Chacun avait donc fait un truc sur le thème ; puis, il a envoyé nos réalisations à ce concours, parce qu’il n’avait pas choisi par hasard ce thème pour la classe : c’était précisément celui du concours. Et moi, j’ai gagné un prix, grâce à cette vidéo que j’avais intitulée La vie quotidienne de l’homme invisible (ou : « l’empreinte sans le corps »), bricolée avec des moyens cheap au possible, avec mon appareil photo compact et le PC du salon.

J’avais dix-neuf ans, c’était à l’école Estienne et je viens de retomber sur cette vidéo sur mon disque dur. Le concours était organisé par LVMH : ça fait rigoler (ou grincer des dents) quand on connaît mes idées. Vous allez me dire (et vous aurez raison) que c’était de l’argent sale, mais c’était aussi la première (et la seule fois) de ma vie qu’on me donnait une somme à quatre chiffres en échange de rien du tout – puisque le travail, je l’avais déjà fait, pour l’école. Dans ma tête, la voix d’un petit diable m’a dit : « Te pose pas de questions, prends l’oseille et tire-toi ». Le chèque m’a payé le brave MacBook qui me sert toujours dix ans après, et aussi quelques loyers à Varsovie. Parce que j’ai pris l’oseille et je me suis tiré, oui : j’ai financé mon Erasmus avec ça.

Au vernissage de l’expo des six ou sept projets lauréats, dans une galerie du premier arrondissement, tout le monde était affreusement snob, c’était rigolo. Des gens m’ont demandé si j’étais vidéaste, j’ai répondu que non, mais que, par contre, j’avais fait une vidéo. Ils ont dû me prendre pour un punk (dans la tête, je veux dire, parce que le look pas tellement). Je n’ai pas souvenir que les autres jeunes artistes m’aient adressé la parole. Le prof, lui, était drôlement content. Je suis retombé sur lui en juin dernier au Marché de la poésie. Il m’a demandé si j’étais toujours graphiste, je lui ai dit que non, mais que j’avais écrit un bouquin : tenez, le voilà (il l’a acheté, c’était gentil de sa part). Il était chouette, ce prof.

Voilà, c’est ainsi que je suis devenu riche, en jouant avec une pomme et de la pâte à modeler.

Rien n’est différent, pourtant

Est-ce parce que j’ai déjà, le lundi après-midi, l’œil injecté de sang (comme un petit trou rouge à côté de la pupille), alors que je n’ai travaillé que quelques heures sur l’écran ? Est-ce parce que le Biocoop de la rue Bréguet est fermé et que je suis obligé d’aller au Naturalia de la rue de la Roquette, où les courgettes sont en promo mais moisies (couvertes d’une mousse blanche et poilue) et où la cagette de tomates est un élevage de moucherons ? Est-ce parce que le fascisme progresse partout à la vitesse d’un cheval au galop (comme la marée, dit-on, dans la baie du Mont-Saint-Michel), dans l’indifférence des uns et sous les applaudissements des autres ? Est-ce parce que, ce week-end, un gars nous a demandé son chemin dans la rue (presque cordialement), puis, subitement, nous a traités de « pédales » ? Est-ce parce que les pages que j’ai retravaillées aujourd’hui dans Les présents ne sont pas devenues meilleures, le soir, que ce qu’elles étaient déjà le matin ? Non, ce n’est rien de tout cela. Et, à la fois, c’est tout cela, et tout le reste. Il n’y a pas de raison particulière pour je sois triste, ce soir – pas de raison spécifique à ce jour, qui ne soit pas déjà commune à tous les autres jours. Rien n’est différent. Ça me tombe dessus certains jours et, d’autres, ça glisse. Je ne sais pas pourquoi. Le sentiment que toutes les choses que je pourrais1 faire, si belles et si grandes seraient-elles, ne serviraient qu’à combler le temps et l’espace, à combattre le vide. À m’occuper, quoi, pendant les quelques années ou décennies que je passerai sur terre. C’est une pauvre ambition : pas de quoi sauter au plafond. Mais, si j’ai les yeux humides ce soir, c’est parce que j’y ai mis ces gouttes qui les hydratent (mais qui ne réparent pas les trous, or, moi, c’est l’impression que j’ai : avoir un trou), pas parce que j’ai pleuré – j’en ai envie, pourtant (le mot envie n’est pas du tout approprié, bien sûr, mais on se comprend), mais je ne le fais pas. Je regarde la pluie tomber sur le velux, je regarde des cartes de géographie dans mon atlas, je regarde le poivron revenir dans l’huile d’olive (c’était le seul légume comestible, au magasin). Je me blottis contre J.-E., surtout, et j’attends demain.

1 ici, un lapsus intéressant : j’avais écris d’abord : que je pourris

Les mondes réels

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide ». Moi, la première fois que j’ai lu Aurélien (dont ceci est le début), j’habitais sur l’île Saint-Louis et j’avais trouvé amusant de faire connaissance avec ce voisin illustre qui n’existait pas, mais qui, d’un coup, pouvait se retrouver dans mon décor à moi, dans mon monde réel. La maison qu’habite Aurélien est sur la pointe de l’île, sur une placette qui s’appelle maintenant place Louis-Aragon – mais, « de mon temps », elle n’avait pas de nom.

Je ne peux pas dire que j’ai relu les cinq cent pages d’Aurélien hier : je les ai seulement parcourues à toute vitesse pour me remettre en tête les noms des personnages. Parce que, depuis, j’ai lu les trois volumes qui se placent avant celui-ci dans le cycle du Monde réel et que j’ai l’intention, maintenant, de lire celui qui vientaprès. Je suis complètement fasciné par ce souffle absolument romanesque (voilà de vrais romans, ça ne fait aucun doute) et leur inscription aussi précise dans l’histoire en train de se faire. Les mécanismes politiques dont parlent ces livres sont totalement contemporains de leur écriture. Le monde réel et la fiction sont tellement imbriqués qu’on ne distingue plus l’un de l’autre – et cette distinction m’intéresse peu, moi : j’aime quand tout est mélangé.

Théo, le personnage des Présents, cohabite avec une galerie de portraits plus ou moins fantasmés, une collection d’insurgés et de résistants que l’on retrouve de barricade en barricade, de la République sociale de 1848 au Front populaire. Et, bizarrement, lorsque je parle du présent, je ne fais aucune allusion au contexte politique de mon époque (alors que, dans la vraie vie, j’en parle beaucoup, tous les jours). C’est à peine esquissé, discrètement. Un peu comme dans Le héros et les autres, où je m’étais posé sérieusement la question de faire entrer, ou non, le monde réel dans la bulle du petit monde fantasmé de Martin (ça a donné lieu à ces pages : son ami étranger expulsé dans l’indifférence générale). C’est plus timide encore dans Les présents, il faut lire entre les lignes de la première version pour voir du politique. Ce le sera beaucoup moins dans la nouvelle version que je suis en train d’écrire. Voilà une autre chose dont nous avons parlé avec Guillaume : il est très fort pour me dire « tu tournes autour, mais tu n’en parles pas vraiment, alors que tu en as envie, ça se voit ». Maintenant, je suis décidé : ces fantômes d’insurgés des deux siècles précédents ne vont pas rester seuls : dans le présentaussi, il faut que je quitte un peu la métaphore pour me frotter au monde réel.

J’ai noté tout ça en vrac, dans mon cahier, puis je suis sorti de chez moi très vite parce que nous étions attendus, J.-E. et moi, pour dîner chez nos anciens voisins du quai de Béthune. C. et Y. nous ont reçu comme en famille, parce que C. aime bien rappeler que nous étions tout jeunes quand nous sommes arrivés dans l’immeuble, « Tu étais comme ça » — avec le geste de la main qui suggère que j’étais plus petit qu’aujourd’hui, alors que, en réalité, j’avais déjà dix-neuf ans et déjà ma taille définitive. La première fois que j’ai vu l’île Saint-Louis, je l’avais trouvée franchement belle. Puis, on voit notre immeuble, notre quartier, cette île, changer à vue d’oeil : la plupart des habitants qu’on a connus sont partis, voire : ont été chassés ; ils ont été remplacés par d’épisodiques habitants fortunés qui se contentent d’occuper les lieux quelques semaines par an, et par des touristes qui ne font que passer. L’île est habitée par des fantômes et des courants d’air. La dernière fois que j’ai vu l’île Saint-Louis, je l’ai trouvée franchement triste.

Il est plus de minuit quand nous sortons, un petit air frais (agréable, celui-là) caresse nos têtes un peu échauffées par l’aguardiente. Sur le mur, ce graffiti : « Aurélien + Bérénice ». C’est Le monde réel qui s’invite dans notre monde réel. Ou inversement — parce que la littérature et la vie, c’est la même chose.

Plus long, mais pas trop long

J’essaie de donner du sens aux choses, de les faire échapper à l’anecdote. Il me semble que cette première version des Présents parle bien de ce dont j’avais prévu de parler, avant de l’écrire. Mais, maintenant qu’elle est écrite, c’est le moment de comprendre de quelles autres choses elle parle. Elle dit ceci, certes, mais elle dit aussi et surtout autre chose. Quoi ? Le truc, c’est que je prétends encore une fois me lancer dans une aventure initiatique. Il faut donc que mon personnage apprenne quelque chose, sinon toutes ces pages sont vaines. Elles ne sont que des anecdotes mises bout à bout, et non une quête. Et, forcément, pendant qu’il apprend des trucs à mesure que le récit avance, moi j’en apprends d’autres – et ces trucs-là, je ne pouvais pas les connaître avant de les apprendre. Logique.

Fort de ce raisonnement et, surtout, de cette conversation avec Guillaume, qui pose les questions qui tuent, les seules qui méritent d’être posées (« Tu parles de quoi, finalement ? »), je retourne aux Présents : puisque je sais désormais où tout ça nous mène, il s’agit de vérifier que chaque chose composant ce tout ça nous y mène effectivement. Ou bien, si elles ne sont que des anecdotes. Hou, les anecdotes ! Je ne les aime pas. Comme dans la vie : je n’aime pas les moments qui n’ont aucun sens – qui parfois sont, certes, agréables, mais qui ne veulent rien dire. Si la vie n’était qu’un ensemble d’épisodes plus ou moins plaisants, mis bout à bout (enchaînant des digressions comme on enfile des perles : pour passer le temps) sans aucun sens (dans les deux sens du terme : sans signification et sans direction), alors on s’emmerderait. On arrêterait tout immédiatement. Il faut donc le trouver soi-même, le sens de chaque chose et, quand il n’existe pas, l’inventer. Aller quelque part, même sans savoir où, mais ne pas errer pour autant : faire de ce parcours la quête en soi. Je sais très bien que c’est pour cette raison, précisément, que j’écris, et en particulier sur ce blog : pour placer les anecdotes dans une perspective, leur donner un sens (mais, sans les analyser toutefois : je parle d’un sens poétique, je laisse l’analyse à d’autres). Pour les faire échapper à cet ennui mortel qui, chaque jour, menace de me frapper si je ne fais pas gaffe.

J’ai allongé cette scène du début, dans la librairie, celle du passage secret – de manière à lui donner un rôle d’annonce quant à la capacité de Théo à s’inventer des histoires, d’une part, et à la qualité quasi-magique qu’ont certains lieux à cristalliser plusieurs époques en un seul point, d’autre part. Ceci en quelques lignes, espérant n’être pas trop lourd. Mais, alors, cette nouvelle version est plus longue que la précédente. Or, j’étais d’accord pour constater que mon manuscrit était déjà trop long. Je ne vais donc pas sur la bonne voie ; je me console en considérant que, par ailleurs, j’ai coupé des bouts de phrases inutilement sophistiqués, et raccourci des paragraphes de description maniaques qui, elles, ne participaient pas à notre quête (celle de Théo et la mienne). Il me semble qu’il y aura plus de coupes, encore, dans la suite du texte. Mais, si ce n’est pas le cas, est-ce que c’est grave ? Mon roman terminé pourrait parfaitement être plus long que le premier manuscrit trop long, sans être trop long pour autant, s’il est devenu meilleur. On a tous déjà lu des textes brefs mais trop longs, et des trucs passionnants qui faisaient mille pages. Le temps, dans son écoulement incompréhensible, nous joue le même tour : les quatre heures qui refusaient de s’égrener pendant que j’étais assis à mon bureau, jusqu’à l’année dernière, entre 14 et 18 heures, étaient incontestablement trop longues ; tandis que les cinq heures que j’ai passées en terrasse sans me lever de ma chaise, la semaine dernière en compagnie de F., ont parcouru le cadran de 18 à 23 heures sans même que je les sente passer. Ah, si, on s’est tout de même aperçus que les heures filaient quand le soleil a, lui aussi, filé – et c’était beau, la lumière du jour qui faiblissait, et ces lumières jaunes, chaudes, qui emplissaient à leur tour l’air des rues, chaud. Je lui ai parlé un peu des Présents, d’ailleurs, à F., dès la fois où je l’ai rencontré, parce qu’il connaît le village-qui-n’a-pas-de-nom et que j’appelle le village dans mon roman. Bizarrement, Guillaume aussi connaît ce village, que j’ai choisi pour décor d’une façon presque arbitraire. J’aime bien remarquer ce genre de truc : ces détails qui n’ont pas forcément de sens, non, mais qui ont le charme des coïncidences – c’est un autre thème qui traverse Les présents, les coïncidences, et dont je vais devoir me débrouiller.

Les fantômes ont des doigts

Normalement, je ne suis pas fétichiste. J’ai acheté ce livre, d’abord, parce qu’il m’intéressait et qu’il était vendu à un prix normal. Le fait qu’il soit dédicacé par Pierre Herbart a seulement déclenché cette impulsion qui fait la différence : cette bonne raison que j’attends pour acheter un livre particulier, plutôt que les dix autres qui m’appellent du même cri strident. Je ne fais jamais la queue pour obtenir une signature de mes écrivains préférés (mais, puis-je l’avouer ? allez, oui : devant mes écrivains préférés, il n’y a pas souvent la queue) et on ne me verra pas courir les boutiques d’antiquités pour maniaques d’autographe. Mais là, la chose s’est présentée à moi, c’était juste naturel.

Dans le livre, les pages signées P. H. sont dans le ton de cette dédicace : écrites avec délicatesse et modestie. C’est lui qui écrit la plupart des textes de cette Vie d’André Gide et, dans ceux-ci, il ne parle jamais de lui-même (d’autres ne se gêneraient pas pour le faire), y compris lorsqu’il s’agit de rappeler un événement auquel il a participé lui-même. Pierre Herbart, c’est celui qui hante les maisons des grands hommes en restant bien planqué derrière le rideau. D’ailleurs, il n’est pas très célébré : qui le connaît ? Moi, je l’admire.

La semaine dernière, écoutant le feuilleton de France Culture sur Céleste Albaret, L. me dit : « Tu te rends compte, elle est morte en 1984 : j’aurais pu, étant gamin, la rencontrer et toucher sa main : toucher la main qui a touché Marcel ». J’ai pensé alors que Proust était mort soixante-deux ans plus tôt, et que les cellules de la peau de Céleste Albaret avaient eu le temps de se renouveler des centaines de fois dans cet intervalle – si bien que le petit L. de 1984 aurait touché une main dont aucune des particules constitutives n’aurait jamais eu de contact avec le corps du grand homme.

Je montre à L. mon livre dédicacé et je lui dis : les objets, eux, ne changent pas. Personne ne nettoie jamais un livre : on ne le passe pas en machine au printemps pour le débarrasser des traces de doigts. Qu’est-ce qu’une empreinte digitale ? Je lis ici que c’est la trace laissée par « le dépôt de sueur, constitué à 99 % d’eau qui, en s’évaporant, laisse en place les sels et les acides aminés », selon une configuration ordonnée par le dessin des « dermatoglyphes ». Ces molécules mortes, appliquées sur le papier, restent alors coincées entre les pages du livre comme les feuilles sèches et plates d’un herbier. Et le beau fantôme qui habite les arrière-plans de cet album photo, lorsqu’il s’est plié au jeu de la dédicace sur la page de titre, a laissé une trace moins délébile que son propre corps vivant, disparu depuis longtemps dans les limbes.

Je me souviens des doigts de Marie Curie. Lorsque je travaillais dans cette école de physique-chimie, il y a huit, neuf ans, au même étage que mon bureau se trouvait le cabinet de curiosités du professeur L. (les gens ne l’appelaient jamais ni « monsieur », ni par son prénom : ils l’appelaient « professeur », comme le professeur Tournesol). J’aimais bien parler avec lui. Il détenait un trésor dans sa caverne : un cahier sur lequel Marie Curie avait noté des observations au crayon, à mesure de son expérience. « Elle l’a touché de ses doigts », me disait-il. Comment en avait-il la certitude, cent ans plus tard ? Il avait posé le cahier entre deux feuilles de papier photographique, puis enfermé le précieux sandwich dans une boîte. Quelques jours plus tard, le papier était impressionné : des empreintes digitales étaient dessinées en blanc sur sa surface photosensible. « Marie Curie avait les doigts plein de radium : elle en déposait sur tout ce qu’elle touchait ». Et les dermatoglyphes, alors, puisque c’est ainsi qu’on les appelle, étaient restés imprimés sur la couverture du cahier dans une encre invisible (peut-on l’appeler sympathique ?), une encre dont la radiation sera encore perceptible pour les siècles des siècles. Le dessin des papilles dermiques de Marie Curie continuera d’émettre ses rayons, longtemps, quand plus aucun être humain ne pourra encore les détecter – alors que les molécules qui constituaient le corps de cette femme, ainsi que celui du professeur L., et le mien à son tour, auront déjà été redistribuées des centaines de fois dans la grande loterie du « rien ne se perd, tout se transforme ».

Je ne me souviens pas du parc Montreau

Je parlais de Gaston, mon hamster, l’autre jour sur ce blog. La bestiole m’avait servi, étant môme, d’objet métaphysique pour faire un pari avec la mort : je raconte ça dans le Cafard hérétique et, évidemment, c’est une anecdote de pas grand-chose, qui est seulement une occasion de parler de mon père – parce que c’est de lui que je veux parler, en vrai. Mon père et ce hamster ne se sont pas connus : les années qu’ils ont passées sur terre n’ont pas coïncidé, Gaston étant arrivé quand j’avais dix, onze ans.

C’est ma tante M. qui, sur Facebook, a réagi à cette histoire de hamster. Elle se souvient de cette autre histoire, que j’avais entendue quand j’étais enfant : l’histoire d’un autre hamster, celui de mon père. Il faut croire que les associations d’idées ne sont pas innocentes : pour elle comme pour moi, ce rongeur a pris la forme d’une madeleine, faisant apparaître le souvenir de la même personne. Voilà : mon père, tout gosse, avait ramené à la maison l’animal de la classe, qu’il fallait garder en pension pour le week-end, et l’animal en question avait profité de son hospitalité pour donner naissance à une portée. L’une des petites choses roses a été adoptée par la famille (les autres, renvoyées à l’école, je suppose) et je crois qu’il est devenu le point de départ d’une dynastie – car je me souviens d’un nom : Vieille Peau (c’était le nom du hamster, ça ne s’oublie pas), et des numéros qui suivaient le nom, dans l’ordre des générations, comme les rois. Il nous avait raconté ça, mon père, quand on était petits.

Cette photo, c’est lui qui l’a prise. Le rongeur, qui est-il ? Vieille Peau II, Vieille Peau III, Vieille Peau IV ? On ne le saura pas. Au dos, il y a ce tampon avec l’adresse : 6, rue Port-Royal. Et le numéro de téléphone : 287-43(?)-29 – avec un 287 pour AVR, c’est-à-dire Avron. La rue du Port-Royal est tout au bout de Montreuil, en bordure du parc Montreau, alors je suppose que cette photo a été prise là, au parc. Mais, je n’en sais rien, en vrai.

Il y a quelques années, j’ai montré ce quartier à J.-E. et on s’est promenés au parc Montreau. J’en avais déjà parcouru les allées, sans doute, une fois ou deux, mais je n’en gardais aucun souvenir. Je le lui ai fait visiter comme si je le connaissais, mais en réalité je le découvrais en même temps que lui. Les barres d’immeubles de la cité Port-Royal, oui, je m’en souvenais vaguement. Les grands-parents ont vécu là jusqu’au bout, donc je suis venu chez eux quelques fois, mais je pense qu’on peut compter ces fois sur les doigts d’une seule main. Comment c’était, dans l’appartement, je n’en sais rien.

Le plus souvent, on voyait les grands-parents à Paris, de la façon dont je vois les gens aujourd’hui : dehors. Il y a plusieurs de mes amis chez qui je n’ai jamais mis les pieds, car nous nous rencontrons au café, ou dans les parcs. Avec eux, c’était pareil. Les week-ends où nous étions chez notre père, c’était petit : alors, plutôt que de rester enfermés dans cette pièce, on sortait, on découvrait Paris. Quelquefois, les grands-parents débarquaient depuis Montreuil : ils nous invitaient au MacDo du carrefour Reuilly-Diderot (je me souviens qu’on a arrêté d’y aller au moment de cette histoire de vache folle, c’était le principe de précaution), puis on allait au cinéma de la Nation. Parfois, on se baladait. On faisait à peu près ce que je fais aujourd’hui, le week-end (sauf que je ne vais plus au MacDo, évidemment : folle ou pas, je ne mange plus de ça). Ces après-midis passés dehors, pendant lesquels on n’allait jamais chez eux ni chez nous ont cristallisé l’idée que je me suis faite ensuite, adolescent, de la vie parisienne, que j’avais hâte de retrouver quand je serais grand : on traînait à Paris, c’était bien. C’est pour ça que je me souviens si bien du square Saint-Éloi et du jardin de Reuilly, mais que du parc Montreau, non.