J’ignore de quelle façon ces cases sont regroupées

Je sais exactement où il faut aller. Tout au bout de cette rue, vers le nord. C’est-à-dire : en direction de la mer. Il y a un phare posé sur une place ovale, comme l’obélisque à la Concorde. Bizarrement, il n’est pas situé sur le rivage. La rue continue au-delà, vers la mer, sur cent mètres encore. La maison que je cherche est tout proche. J’hésite quand même. Je doute. Peut-être parce que je n’y suis plus venu depuis très longtemps. Ou alors, parce que je n’y suis jamais venu : ma connaissance des lieux est seulement théorique. Je suis avec J. et nous attendons notre mère au pied du phare, car c’est moi qui fais office de guide, comme toujours lorsque nous sommes en voyage. Cette ville s’appelle Marseille, bien que la mer soit située au nord, et que je ressente une atmosphère du genre « Venise » (sans l’architecture vénitienne), ou « Trieste » (à cause du livre que je lis en ce moment : la couleur bleue, une lumière opaline). Mais la rue que nous parcourons s’appelle : rue Saint-Maur, comme à Paris. Je veux montrer à J. et à notre mère l’immeuble du numéro 209, parce que c’est une adresse importante : je ne fais pas référence explicitement au film et au livre de Ruth Zylberman, mais pour moi c’est évident. Je veux voir cet endroit parce que, avant l’histoire décrite dans ces ouvrages, un fait divers sordide s’y est déroulé, avec beaucoup de sang. L’immeuble est très vaste. Je perçois avec précision le plan de son rez-de-chaussée, mais je ne vois pas les étages, la façade, le volume. Je sais que le décor de cet événement sanglant est une courette en demi-cercle, située à l’arrière du bâtiment, au-dessus du niveau de la rue (de telle sorte qu’elle surplombe les passants éventuels en se dérobant à leurs regards, comme une terrasse : dans ce coin-là, l’ambiance est celle d’un dessin de Pierre Le-Tan). Pour accéder à cette courette, il faut traverser le bâtiment. C’est là que ça se complique. Le plan que j’ai en tête est semblable au cadastre napoléonien : on voit le détail des murs à l’intérieur des maisons. Je sais donc que toutes les pièces sont carrées, dans ce bâtiment lui-même carré : c’est presque un damier. Mais j’ignore de quelle façon ces cases sont regroupées pour former les appartements : quelles portes je peux franchir, si je veux passer d’une pièce à l’autre du même appartement ; et quelles portes me sont interdites, car elles ouvrent sur l’espace privé de quelqu’un d’autre. Surtout, j’ai besoin de savoir quelles pièces de ce vaste hôtel particulier (depuis longtemps partagé en petits logements) sont affectées aux circulations – aux parties communes. Autrement dit : par où je peux passer, pour accéder à la terrasse du fond. Je suis désormais accompagné de J.-E. (qui connaît bien l’histoire du 209, contrairement à ma famille) et nous parcourons des salons, des couloirs ; les portes sont closes, intimidantes, mais l’atmosphère est chaleureuse. Il y a des tentures, des lumières tamisées. Je crois que nous n’atteignons pas la courette.

Cadastre de Paris par îlot (1810-1836) : quartier de Sainte-Avoye

Plus tard, j’assiste à l’enregistrement d’une émission très sérieuse, genre France Culture. Il n’y a pas de public et je ne suis pas censé écouter. Mais, puisque ça se passe dans ma chambre (celle de mon enfance), j’entends tout, forcément. Deux types assez vieux, assis sur mon lit, commentent un classique qui fait autorité dans leur science. Il me semble qu’ils citent Walter Benjamin (une conversation de haute volée). Dans son livre, le grand homme fait référence à un lieu parisien. Moi, je sais duquel il s’agit. J’attends le meilleur moment pour intervenir. Je me lance : « C’est l’immeuble où j’étais tout à l’heure. » Celui de la rue Saint-Maur, celui du fait-divers. Je leur sors ma petite formule : « Il n’y a pas de hasard, il y a des coïncidences. » Je fais le malin.

Au réveil, je dessine le plan du quartier et du bâtiment, tels que je les ai perçus dans le rêve, pendant que la configuration des lieux est encore nette dans mon esprit.

Dimanche 23 novembre 2003

Jeudi, donc, on a été à Guise. Quatre heures pour l’aller, quatre heures sur place, quatre heures pour le retour. Le car est passé par tous les bleds. Pour tuer le temps, au retour, on a eu droit à un navet américain avec Mel Gibson et à un film japonais intello auquel je n’ai rien compris.

Le familistère, c’était intéressant. Par contre, l’usine, c’était assez bizarre. On avait l’impression d’être au zoo. On regardait les ouvriers bosser. La guide nous faisait les commentaires : « Surtout ne pas donner à manger aux animaux. » Déjà qu’ils font un boulot de con, huit heures par jour, dans le bruit, la chaleur, du mal à respirer… Si en plus il y a des touristes qui viennent les emmerder, tu parles d’un travail ! Et ils sont payés le SMIC pour ça. C’était très gênant. En plus, ils fabriquent des cuisinières en fonte qui seront vendues cinq mille euros.

Vendredi, un truc exceptionnel m’est arrivé, mais il faut que je revienne un peu en arrière. Le vendredi d’avant, sur le site Internet du Concombre masqué, j’ai écrit un mail à Mandryka. Je lui ai dit que j’aimais ce qu’il faisait, tout ça. Eh bien, il m’a répondu. À moi. Personnellement. Il m’a dit qu’il avait été voir mon site, qu’il avait bien aimé Torink. Il répond à ma question à propos du Vésinet dans La dimension Poznave et me dit que les albums du Concombre vont être réédités. Je pense que je vais lui répondre, mais j’attends un peu. Je ne voudrais pas qu’il pense que je vais abuser. Je réfléchis.

Hier, j’ai commencé Voyage au bout de la nuit de Céline. J’en suis à la page 80.


Je mets en ligne dans cette rubrique « Carnets » le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Pages du carnet no1 : « Journal, 14 août 2003 – 15 juillet 2004 » (j’ai quinze et seize ans).

Lundi 17 novembre 2003

Je suis malade. Je n’ai pas été au lycée. S* m’a appelé ce midi et m’a dit qu’il y avait dix absents dans la classe. Juline me dit qu’ils ne sont que quinze présents dans la sienne… Une épidémie ?


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Dimanche 16 novembre 2003

Je ne me sens pas bien, J’espère que ce n’est pas la grippe.

Heureusement que c’est aujourd’hui que ça m’arrive, et pas hier, parce qu’hier je suis sorti, pour une fois. J’ai été au cinéma à 19 heures avec S* et W* voir Matrix Revolutions. C’était cool. C’est vrai que c’est un peu gros, un peu long, mais j’ai vu ce que j’étais venu voir. Tant pis si on ne comprend rien et qu’il faut y réfléchir une semaine pour penser approcher la vérité.

Là, sur mon bureau, il y a une copie double pour faire mon exercice de français, mais je ne veux pas le faire. Je ne suis pas concentré. Je ne me sens pas bien.


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Dimanche 9 novembre 2003

C’est horrible. Il y a des jours, comme ça, on ne trouve rien à dire. Rien. Pendant le repas, il peut y avoir plusieurs minutes de silence à la suite. On fouille dans sa tête. « Qu’est-ce que je pourrais bien dire ? » On trouve un truc. On le dit. L’autre répond : « Oui », « Mhmm » ou « J’sais pas » et, voilà, ça a duré dix secondes. C’est reparti pour trois minutes de silence. C’est insupportable. Par exemple, ce soir, il y a eu dix mots d’échangés. Et j’ai l’impression d’être le seul à faire des efforts.

Pourtant, j’aurais pu parler. C’était une bonne journée, aujourd’hui. Je suis allé au cinoche avec maman : pendant le trajet, même angoisse. Heureusement, la radio comble les vides. On peut toujours faire semblant de ne rien dire parce qu’on écoute attentivement. On a été voir Les sentiments, un très bon film, drôle, émouvant, tout ça.

Dimanche dernier, je m’emmerdais profondément, comme d’habitude. Je me suis souvenu : « À la cave, on a des trucs super que je pourrais remonter. » Papa avait tendance à tout garder : des journaux et magazines comme BD, Charlie, Hara-Kiri… J’y ai trouvé Le trombone illustré il y a quelque temps. Prétextant d’aller ranger à la cave l’aquarium de Juline (j’espère d’ailleurs n’avoir rien cassé, je n’ai pas été très délicat), j’ai dit à maman que j’allais voir si je ne trouverais pas BD (elle ne connaît pas, bien sûr). Elle m’a regardé bizarrement : « À la cave ? Drôle d’idée… C’est si urgent ? » Et j’y suis allé.

C’est formidable, BD. Dans le même carton, il y a les Charlie Hebdo de l’époque de la candidature de Coluche aux présidentielles. Il y a aussi Hara-Kiri mensuel, mais ça n’a pas grand intérêt, je trouve. Et L’Écho des savanes deuxième série, carrément nul, avec que du cul dedans.

Sur Internet, Benoît a créé un forum pour les gens de sa classe et ses copains. J’y participe activement, J’aime bien.

Mais, entre mes BD et mon ordinateur, je ne fais rien. Je ne sors jamais. Normalement à quinze ans, bientôt seize, on sort tout le temps avec des copains. Ben moi, non. Suis-je normal ? En plus, à cet âge, on sort avec des copains… et des copines. Moi, j’ai jamais eu de copine. Je dois être un extraterrestre. Il y en a d’autres dans mon cas, mais, eux, leur problème, c’est qu’ils n’ont jamais réussi. Moi, j’ai jamais essayé. Par ce que je n’ai jamais été attiré par personne.

Le jeudi 20 novembre nous allons, avec la classe, visitez le familistère et l’usine Godin. Ça coûte seize euros cinquante et c’est obligatoire. Je trouve cela scandaleux, je l’ai d’ailleurs dit à la prof. Elle s’en fout. Payant ou pas, elle ne voit pas où est le problème. Le problème, c’est que je n’ai pas envie de payer seize euros cinquante pour partir à 7 h 30 en car, dans un trou perdu au fin fond de l’Aisne, pour visiter une usine de poêles.


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Samedi 1er novembre 2003

Je m’ennuie. C’est terrible. Je suis en vacances et je ne fais rien. Je pourrais profiter de mon temps pour faire des trucs, mais non. Je crois que je n’ai même pas envie de sortir. Avec qui ? Faire quoi ? Il n’y a qu’avec Benoît que j’aurais envie, mais il ne peut pas. Les autres… quels autres ? Dans ma classe, il n’y a personne que je connaisse suffisamment pour avoir envie de le voir à l’extérieur. Les copains de l’an dernier ? C’était sympa de se voir aux heures de perm, mais on a pas grand chose en commun. Une fois (c’était la veille de la rentrée), je les ai vus au lycée. « Alors, quoi de neuf ? », etc. Et on est allés à la Défense. Pourquoi là-bas ? Je ne sais pas, mais il le voulaient. C’était : McDo, jeux vidéo, foot, films américains commerciaux qu’on aime parce que c’est la mode. Je ne veux pas paraître salaud, car j’ai bien aimé cette journée quand même, mais je ne le referai pas.

Lundi, c’est la rentrée. Je vais retrouver qui ? Heureusement, il y a S* dans ma classe, mais sinon, qui de sympa ? Peut-être Nicolas, Arthur… Je ne sais pas. Dans les autres classes, il y a bien sûr Benoît. En seconde, ceux de ma classe qui ont redoublé l’an dernier : W* et le pro-tibétain Aymeric.

À propos, la fille du lycée morte écrasée par une voiture s’appelle D*. Il y a sa photo et plein de fleurs sur la statue du lycée. Ça fait monument aux morts. Avec « à la mémoire de D* ». C’est pathétique. Toute une journée a été plombée par cette histoire : les profs, sans en parler, y faisaient allusion tout le temps. Les élèves aussi. Certains pleuraient.

Je ne devrais pas en rire (et pourquoi pas ?), le mercredi 22 en cours de SES, la prof (Mlle E.) nous parle d’une sortie qu’on aurait pu faire, mais qu’on ne fera pas. Elle nous parle de la responsabilité du lycée : « Imaginez que l’un de vous, dehors, se fasse écraser par une voit… oh, excusez-moi. » Je n’étais sans doute pas le seul à me retenir de rigoler à cause de sa gaffe, mais ç’aurait été indécent. Surtout que je crois que M*, dans ma classe, était une bonne copine de la D* en question.

Lundi, je reprends l’école, et maman reprend le boulot après deux mois d’arrêt maladie. Opérée début septembre…

J’ai l’impression que ce n’est pas gai ce que j’écris aujourd’hui. Pourtant, sur MSN, j’ai changé mon éternel pseudo Torink-tout-court en « Torink est content »…

À la Marque jaune, j’ai acheté les deux tomes de La dimension Poznave. C’est assez rare.

J’ai parlé ici de l’anecdote du mec aux recueil À suivre, à la brocante. Je l’ai adaptée en BD. Ça fait une planche. Je ne sais pas si c’est vraiment drôle, mais j’aime bien. Je ne sais pas quel titre lui donner. Je pensais à Dimanche 19 octobre, tout simplement.

La terre tourne, la lune tourne autour de la terre qui tourne autour du soleil. Je suis dans ma chambre, au Pecq, en France, sur terre. Nous sommes en 2003, en novembre, le premier jour. Il est 18h08, les secondes passent. Après demain, à 10h30, je serai en salle 18 au lycée, en contrôle de français : 1984 et « l’utopie ». Je devais lire aussi Œdipe roi de Sophocle et La machine infernale de Cocteau. Antigone d’Anouilh, ce sera pour plus tard.

Je vais lâcher mon stylo est fermer ce carnet. Pour faire quoi ?


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