Mercredi 13 avril 2005

Je suis de retour. J’ai terminé mon carnet précédent le 15 mars, un mardi je crois. Soit : il y a un mois. Je n’avais pas prévu d’arrêter d’écrire. J’ai eu cette idée d’un seul coup : une fois ce carnet terminé, pof ! je me suis arrêté du jour au lendemain.

Pourquoi ? Parce qu’écrire me prenait trop de temps. J’ai eu peur que ce soit néfaste pour moi, d’écrire autant. Quand j’ai commencé ce journal aux vacances de Noël, j’en avais besoin. Ça m’a fait du bien. Mais il m’a semblé, quand j’ai arrêté, que ce n’était désormais plus utile. Je n’avais plus besoin de mettre mes idées à plat ; je n’étais plus aussi perdu. J’ai même pensé que c’était mauvais, car j’écrivais plusieurs pages tous les soirs, je me torturais l’esprit, je retournais mes sentiments et mes idées dans tous les sens. J’ai eu peur de deux choses. La première, c’est de ne plus pouvoir m’empêcher de me prendre la tête sur tous mes problèmes. La deuxième, c’était de ne plus être vrai, naturel, spontané : si tous mes sentiments sont analysés, décortiqués, ils deviennent artificiels. Je ne laisse plus de place à l’authentique.

Vous vous rappelez mon sujet de philo au bac blanc ? « Suis-je le mieux placé pour savoir qui je suis ? » J’ai eu une très bonne note ; j’ai fait lire ma copie à maman. Elle m’a dit qu’elle avait l’impression de lire les réflexions d’un mec de cinquante ans. Que c’était étrange (anormal ?) de penser ça à mon âge. À dix-sept ans, on doit être insouciant !

Elle a raison. Du coup, j’ai arrêté d’écrire. Au début, ça a été un peu difficile (je parle comme un drogué qui se désintoxique !) parce que j’avais pris cette manie, pendant ma journée, de me dire : « Ça, il faudra que je l’écrive », ou de bien formuler mes pensées pour être capable les écrire ensuite… J’ai tenu le coup. Et j’ai fini par oublier. Je peux vivre sans écrire.

Pourquoi est-ce que je recommence, alors ? Eh bien, parce que. C’est comme ça. Ne cherchez pas à comprendre. Moi-même, je refuse de chercher, puisque j’ai décidé d’arrêter de toujours m’auto-analyser. Alors je constate, et c’est tout.

Où en suis-je ? Je vais tenter un raccord rapide avec le précédent carnet.

Bien sûr, le sujet essentiel : mon homosexualité. Je sais que vous l’attendiez : vous adorez les détails croustillants. Bon. Soyons un peu méthodique. Je commence par ceci : je suis sûr d’être homosexuel, et pour de bon. Voilà une bonne chose de faite.

Ensuite : la déprime. Elle se fait plus rare. Être homo me déprime moins. Ce qui me déprime maintenant, c’est surtout : un, B* ; deux, me rendre compte que je deviens un type bizarre, incompréhensible, renfermé, solitaire. J’y reviendrai. Je commence par B*. Je suis toujours aussi accro. Avant, ça me plaisait : c’est ce que j’ai écrit ici. Je me disais : « Chouette, je suis normal, je sais ce que c’est que d’être amoureux. » Maintenant, je pense plutôt : « Ça y est, je sais ce que c’est, et si on arrêtait ? » Ça commence à bien faire. Pourquoi souffrir pour rien ? Je n’arrive plus à avoir une attitude normale avec lui. J’évite absolument de me retrouver seul avec lui : c’est ma hantise. Je suis très mal à l’aise, je ne trouve rien à lui dire. Et lui, vous le savez, il n’est pas bavard. Une autre chose terrible, c’est de le voir seul avec M*. Ou pire : me trouver, moi, avec eux deux. Même s’il n’y a rien entre eux, je suis affreusement jaloux de les voir si complices… Avec elle, il se marre ! Vous vous rendez compte ? Encore une chose difficile, liée au retour du beau temps : B* porte un simple t-shirt, manches bien courtes, qui me met dans un état terrible. Ou alors, comme hier, sa chemise noire à manches longues, mais retroussées pour que je voie ses avant-bras musclés. Et le col ouvert… Je ne peux pas le regarder. J’en suis incapable. Quand je suis face à lui, à table, je m’arrange pour regarder les autres. Et en cours d’anglais (le seul où je suis avec lui), il est assis à la table derrière moi, et je n’arrive pas à me concentrer.

Ce qui est très gênant, c’est qu’il est un ami pour moi ; je lui ai manifesté cette amitié : je lui ai fait des confidences, je lui ai envoyé des mails, des Riri le Clown, etc. Et lorsque je suis suis en face de lui, je suis distant, voire fuyant. Je ne lui cause presque pas. Tout juste si j’ose lui serrer la main le matin.

L’autre sujet : je me reprochais mon attitude bizarre. Je suis solitaire. Certes, me direz-vous : ce n’est pas une tare. Mais je deviens véritablement handicapé en société. Je ne vais pas vers les gens, je ne sais pas quoi leur dire. Comment font les gens normaux ? Le matin, j’arrive dans le couloir devant la salle de cours… et je ne salue même pas les autres ! c’est dingue ! parce que je ne sais pas comment faire. À la récré, je retrouve S* et, éventuellement, celles et ceux qui l’accompagnent… Sinon, je reste seul. Seul ! C’est dingue. Je ne cherche même pas la compagnie des gens. « Les gens »… J’en parle comme si c’était un monde à part, duquel je ne fais pas partie.

Faisons le point sur mes amis. Il y a S*, bien sûr. Toujours. Il y a B*, mais peut-on encore appeler cette relation de l’amitié, quand je me montre si distant ? Il y a Mathieu : un « ami », non, pas encore, mais ça se pourrait quand je le connaîtrai mieux. J’aime bien ce type. La seule personne de ma classe qui vaille le coup. C’est avec lui que je passe quasiment toutes mes heures de perm, et souvent en tête-à-tête. Il n’y a qu’avec lui, outre S* (et peut-être Adeline) que je n’appréhende pas les tête-à-tête. Et Benoît ? Je ne sais pas. On ne se voit plus. Peut-être est-on en train de se perdre ? Ensuite, il y aurait Adeline. J’en reparlerai. Et dans ma classe : Camille, Arthur, j’aime bien causer avec eux. J* ? Ouais, il est sympa, même s’il est soûlant (c’est le « facho » dont j’ai déjà parlé, qui n’est pas facho, mais très branché armée et tout). Sinon, j’oubliais M* : une vague copine par habitude, dirons-nous.

Mon coming out : ce projet d’officialité dont je parlais la dernière fois, je ne l’ai pas mené à bien. J’ai été refroidi. J’explique.

Le mercredi de ces Portes ouvertes à Nanterre, où j’ai été avec maman, on a bien discuté tous les deux. Pour la première fois, je lui ai reparlé de mon homosexualité. Je lui ai dit que j’étais sûr. Elle m’a dit que ce n’était pas une bonne idée de le faire savoir. Elle a peur que les gens me mettent dans une case. J’ai tenté de lui expliquer que j’étais déjà dans une case, mais pas dans la bonne. Que les gens, sans savoir, classent tout le monde dans la case hétéro ; et si on ne l’est pas, il faut faire un gros effort pour sortir de cette case pour entrer dans l’autre. C’est dommage, mais c’est comme ça : puisqu’on est obligé d’être dans une case, autant être dans la bonne. Mais je comprends ce qu’elle veut dire : ma sexualité ne concerne pas les autres, ils n’ont pas à savoir.

Une autre chose, c’est Mathieu qui me l’a dite. Il pense que les gens du lycée ne sont pas assez mûrs pour accepter ça. C’est vrai que les insultes à base de « sale pédé » sont courantes, et les plaisanteries douteuses… Il imagine même que, si on savait que j’étais homo, on ne me laisserait pas me déshabiller dans les vestiaires des mecs, au cours de sport ! C’est peut-être vrai. Il me dit : « Par contre, l’an prochain, fais-toi plaisir ! Dans le supérieur, c’est bon. Surtout dans une école d’artistes ! » Il a raison.

Pourtant, je suis toujours tenté de faire mon coming out. Mais si je n’y arrive pas, je n’en ferai pas une maladie : je m’y refuse.

Aujourd’hui, je l’ai dit à Adeline. J’y pensais depuis un moment, mais là, je n’avais rien préparé. C’est elle qui m’a pris au dépourvu. Ça a eu du mal à sortir, mais j’y suis arrivé. Bon, je raconte. Hier, déjà, elle m’avait pris à part, pour me parler de S* qui n’avait pas l’air d’aller bien. À la récré de ce matin, à nouveau, elle me prend à part : « Je peux te parler ? » Elle m’entraîne plus loin :

« Et toi ? Qu’est-ce qui ne va pas en ce moment ? Pourquoi t’es comme ça ?
— C’est compliqué… Et ce n’est pas qu’en ce moment, d’ailleurs…
— Tu veux pas en parler ?
— Euh… Si ! au contraire. Mais c’est difficile. Je suis pas sûr d’y arriver.
— Ah, je sais ! Tu es amoureux !
— Il y a de ça… mais c’est plus compliqué.
— Ah ? et… de qui ?
— Justement, c’est là que c’est compliqué.
— De S* ? Non ?
— Non.
— Ah, bon (sur le ton d’un « ouf » de soulagement).
— Encore pire !
— Ah ? euh… (amusée) alors c’est B* ! »
Silence. Trois ou quatre secondes. Elle me regarde. Je fais un léger « ouais ». Elle est surprise. Je reprends :
« Mais attends : amoureux, c’est un grand mot. Disons qu’il ne me laisse pas indifférent.
— Ah ?… parce que… ?
— Oui. C’est ça qui me déprime, souvent. Depuis que je me suis rendu compte que j’étais plus tourné vers les mecs que vers les filles… »
Voilà, on a causé encore deux minutes et c’était la fin de la récré.

Je crois avoir fait le point sur la question de mon homosexualité. Les autres sujets, maintenant.

Les études. Le lycée marche toujours bien. Ce qui m’inquiète, c’est que je travaille très peu et que le bac approche à grands pas… Pour mon avenir proche, je compte toujours sur ma réussite au concours pour entrer à Duperré. Sinon, au pire, j’ai choisi d’aller à la fac : en Lettres modernes, voire (au pire du pire) en sociologie. C’est pas très réjouissant. J’ai vraiment envie d’être pris à Duperré. Mon dossier a été accepté sans problème. J’ai reçu ma convocation pour le concours, qui a lieu le 10 mai (dans moins d’un mois !), mais ce concours est affreux ! Ça me fait peur. Et ils ne prennent que 30 % de ceux qui le passent. J’ai essayé de travailler sur des sujets d’annales, mais je ne trouve rien de brillant à faire. Alors je compte sur le miracle, sur l’éclair d’inspiration géniale qui me traversera le jour J. On peut rêver.

Le dessin. J’ai terminé Anatole et les trois ours. C’est photocopié et tout. Et j’ai écrit le scénario du suivant : Ours du soir, espoir. J’ai commencé le découpage. Ça fera douze pages. Et j’abandonne le gaufrier de quatre fois trois cases. Cet épisode sera un peu spécial. Anatole me ressemble de plus en plus. Déjà, par ses réflexions. Mais là, je vais aborder deux choses : son « blocage » social (en quelque sorte) et surtout son homosexualité. Il va rencontrer un type. À la fin de l’épisode, ils repartent ensemble… mais c’est un rêve.

Outre la BD, je dessine dans mon carnet bleu. J’ai retenté des portraits. Un Rimbaud à l’aquarelle, copié depuis la couverture de mon Bateau ivre. C’est pas très fidèle, mais plutôt pas mal, il y a une expression. Et puis un Brando, à l’aquarelle aussi, mais en noir et blanc.

Mes lectures. J’ai fini le Journal du voleur de Genet. C’est assez bizarre. Le type a une drôle de moralité et il le sait : c’est le sujet du bouquin. J’ai commencé La métamorphose de Kafka. En BD, j’ai lu Comme des lapins. Je me suis bien marré. Il y a une histoire de ce König dans le Fluide glacial spécial « gay friendly ».

Voilà, j’ai écrit tout ce que j’avais à écrire. Je ne sais pas quand sera la prochaine fois. J’espère ne pas redevenir accro. Écrire juste une fois de temps en temps…


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Puis dire : « Maintenant c’est fini »

Je dis à B., en arrivant : « Enfin ! On ne pourra pas dire que je n’ai pas mis les pieds à la médiathèque pendant ma résidence. » Pourtant, c’est vrai. J’y suis entré une fois, en décembre dernier ; j’y retourne seulement ce soir, pour la clôture. Entre ces deux dates, il s’est passé tout ce que vous savez. Les tuiles qui nous sont tombées dessus, à tous. Et la chance qu’on a eu, quelques uns, de faire quand même des choses. C’est l’objet de cette soirée : partager ce qui s’est passé pendant la résidence, puis dire : « Maintenant c’est fini. » Et boire un coup ensemble, et repartir chacun chez soi.

Le film de Mathieu. Un cadeau. Dès qu’il sera en ligne, je le partagerai ici : je voudrais que tout le monde le voit. Je le découvre, dans sa version finale, sur ce grand écran de cinéma. Je suis très ému. Quand il est terminé, je monte sur la scène, je prends la parole. Je me demande : « Faut-il contenir mon émotion ? » Non, évidemment. Pourquoi le faudrait-il ? Nous sommes là pour ça : « partager ce qui s’est passé », disais-je. Le film de Mathieu rend hommage à ça, tellement bien : ce qui reste d’un atelier d’écriture, ce n’est pas seulement le texte écrit, terminé ; ce sont plutôt les doutes, les étincelles, les égarements et les enthousiasmes. C’est aussi : comment des corps habitent le même espace pendant quelques heures ; comment les regards jettent entre les gens des liens invisibles, mais puissants ; comment les mains touchent les mêmes objets, et décrivent dans l’espace des gestes plus bavards que les mots.

Au micro, j’ai lu une nouvelle extraite de ce recueil : Il manque le corps. J’ai dit au gens : « Ce sont les biographies de personnages rencontrés dans les archives de Montauban. D’eux, il est resté une trace, un document, un récit. Mais il manque le corps. Alors ce recueil, c’est aussi mon journal de résidence, car je ressens cela douloureusement depuis six mois : on est présents sur le web, on se parle dans la vraie vie en gardant nos distances. On communique, certes, mais il manque le corps. »

Les gens avec qui j’ai travaillé au printemps, ils étaient là, ce soir, dans la salle. Après, on a bu un verre, on a parlé. Ils sont venus avec leur corps. C’était beau. Mais, oh, ils n’étaient pas tous là… Je le sais bien… C’est dommage, mais que faire ? Ceux qui n’ont pas pu, ceux qui n’ont pas su être présents ce soir : ils manquent encore.

Les textes du recueil sont sur cette page : Il manque le corps. Vous pouvez les lire sur le site ou les télécharger.

Il faut que tout change

C’est d’abord cette joie : l’arrivée à Montauban, reconnaître les lieux où j’ai vécu. Je n’y ai vécu que deux mois, certes ; et peu de temps s’est écoulé depuis. Mais c’est quoi, peu de temps ? Quelqu’un sait-il encore ce que ça veut dire, le temps long ? Moi, depuis six mois, je ne comprends plus rien à ces questions de durée. Et même avant : je n’étais pas très au clair là-dessus.

Joie de traverser le Tarn à pied, puis d’atteindre la place Nationale. Une familiarité. Plus tard, en rencontrant A., je lui dis :
« Je suis content de retrouver Montauban.
— Rien n’a changé », elle me répond.

C’est vrai : depuis trois cent ans, les briques n’ont pas bougé d’un iota. La ville est la même. Mais nous, entre les murs ?

Juste après, c’est V. qui me dit :
« Tes cheveux ont poussé. »

C’est vrai : depuis mon dernier séjour à Montauban, j’ai demandé à J.-E. de me raccourcir les côtés, mais pas le dessus. Mes cheveux n’ont pas changé, donc : ce sont les mêmes qu’au mois de juin. Eh bien, alors, justement ! Ils ont changé, puisqu’ils ont poussé. Leur longueur me fait une coupe différente : ma tête a changé. Oui, mais si je les avais coupés afin que ma tête ne change pas, alors ce sont mes cheveux que j’aurais changé : ceux de juin à la poubelle, et des nouveaux sur le crâne. Alors, « ne pas changer de tête » : au prix de quels changements ? Je pense au Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Joie de revoir les gens, les lieux. Voilà une chose qu’on espérait voir changer : les occasions de se rencontrer. Si je reviens à Montauban aujourd’hui, c’est parce que nos n’avions pas pu, au printemps, organiser la clôture de ma résidence. C’était interdit. Nous sommes en septembre : les règles ont un peu changé, mais pas tant que ça. Nous avons désormais le droit de nous réunir, mais dans quelles conditions ?

Ce soir, à la librairie, je m’adresse à des visages masqués, à des corps espacés. La situation est effarante. Mais le plus fou, c’est que je prends du plaisir tout de même. Moi qui voudrais pourtant refuser d’entrer dans le rang. J’ai trop besoin de ces moments-là, alors je ne réfléchis même pas : si on m’invite, je fonce. Je vais chercher le plaisir où il se cache. Je suis effrayé par notre capacité à nous habituer à tout, parce que notre désir d’être ensemble l’emporte : pour partager une idée, une émotion à travers ces barrières. Est-ce que le monde a changé ? Je ne crois pas au monde d’après. « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Nous avons changé, c’est sûr. Et cette rencontre était belle. Un cadeau. Malgré tout ça, j’ai juste envie de dire : « merci ».

Mon appartement de la place Nationale, au deuxième étage. La vue, c’est celle qu’on connaît par cœur : une carte postale. La fenêtre de ma chambre est sur ce pan de mur biseauté, dans le coin de la place. Alors, si je pivote à quatre-vingt-dix degrés, je vois la rue Bessières. C’est dans cette rue que j’habitais au printemps. Mais je ne voyais d’elle qu’une façade, qui fermait mon horizon. Désormais, je la vois dans toute sa longueur, en enfilade. La rue Bessières n’a pas changé. Mais mon point de vue sur elle, si.

Mardi 15 mars 2005

Ça y est, le soleil est arrivé. C’est agréable. J’ai passé une heure dehors après le déjeuner, c’était bien.

Ce midi, j’ai mangé avec S*, Adeline, Amandine, Lisa… et Florian. Oui, « le » Florian. Il est très sympa, et marrant en plus. On a parlé d’homosexualité, puisque les autres ne le connaissaient pas et qu’ils ont appris qu’il était gay. C’était marrant quand Adeline a raconté qu’elle l’avait déjà fait avec une fille (sa meilleure amie) pour essayer. Pour moi, ç’aurait été une super occasion de faire mon coming out (même si j’ai horreur de ce mot), d’autant plus que je prévoyais déjà d’en parler à Adeline. Mais je ne l’ai pas fait. Dommage. Comme j’en ai envie, pourtant ! J’adorerais que ce soit enfin officiel. Avant, je pensais que je le dirais plutôt à chaque copain un par un, parce que c’est tellement génial de faire son coming out : à chaque fois, j’ai adoré. Mais c’est difficile, je n’ose pas. Il y aurait peut-être un autre moyen, alors : je vais dire aux quelques uns qui sont déjà au courant que, désormais, ce n’est plus un secret. S’ils ont une bonne occasion de le dire, eh bien, qu’ils le disent ! Petit à petit, tout le monde le saura.

C’est peut-être prétentieux de penser qu’il existe de « bonnes occasions de le dire » : ça sous-entend que les gens parlent de moi… Ça m’étonnerait. En tout cas, sûrement pas pour parler de ma vie sexuelle.

Dans ma classe, il n’y en a qu’un qui sait : Mathieu. En ce moment, en cours de SES, on étudie les nouveaux mouvements sociaux et, parmi eux, les mouvements gays. Aujourd’hui le prof a demandé à la classe : « Qui est homophobe ici ? » Bien sûr, personne n’a répondu. Puis : « Qui est homophile ? » J’ai trouvé ça complètement con. Il y en a un qui a levé la main. « Homophile » ? La question n’est pas d’aimer ou non les homos ! Ça n’a aucun sens de dire : « J’aime les homos. » Il y a des cons que les homos autant que chez les hétéros. Je ne vais pas aimer quelqu’un juste parce qu’il est homo. Quelle drôle d’idée.

Maintenant, Florian et moi on se connaît officiellement. Je pourrai donc le saluer quand je le verrai et, pourquoi pas, essayer de le connaître plus et de m’en faire un pote ? C’était déjà possible avant, mais maintenant ça devient plus simple.

J’envie ce type. Il est complètement assumé, il a l’air épanoui. Je me doute qu’il ne laisse pas voir les choses qui ne vont pas bien, c’est évident. Mais clairement, il n’a pas l’air d’un type malheureux ou torturé. Il dit aimer évoluer dans le milieu gay. Il fait des rencontres. Sans aller forcément très loin, mais tout de même. Et puis, il est resté neuf mois avec le même type. Avant, il a eu des copines, mais ça ne lui a pas plu. Il est gay et il le dit à qui veut l’entendre. J’aimerais faire ça, moi aussi. Un peu de courage, allez ! Je suis sûr que ce serait une bonne part de la solution miracle à la déprime.

Je déprime peu en ce moment. Je vais assez bien. Une petite baisse passagère, parfois, c’est tout.

Dimanche, j’ai dessiné. Je me suis lancé dans quelque chose de nouveau : des portraits au crayon d’après photo. Toujours dans mon carnet bleu. J’ai feuilleté mon Almanach Libération, qui est bourré de photos, et j’en ai reproduit deux. Un Soljenitsyne et un Clint Eastwood. C’est pas tellement ces types qui m’intéressent, c’est leur tronche. Puis j’ai fait Tardi (la photo de mon bouquin d’entretiens). Hier soir, j’ai voulu faire un Marlon Brando : j’ai regardé les photos du Studio hommage, sorti après sa mort. Le mien est moins beau que sur la photo, dommage… mais ces dessins sont plutôt réussis dans l’ensemble, pour des premières fois.

Demain, je vais à la fac de Nanterre pour les Portes Ouvertes. Je ne sais toujours pas ce que je vais choisir comme études. Peut-être que ça m’aidera ?

Dans trois quarts d’heure, j’ai rendez-vous chez le kiné pour cette saloperie d’entorse.

Ce carnet est terminé. Il m’aura fait deux mois.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no3 (Finalement, c’est comme tout, on s’y habitue, 19 janvier – 15 mars 2005), j’ai dix-sept ans.

Je peux choisir

« C’est un autre monde », disons-nous en parcourant les avenues courbes du Vésinet, les vastes pelouses. Ces énormes maisons sont délirantes : par leur taille, certes, mais aussi par le luxe d’ornements, la fantaisie des architectures. Et les parcs, immenses. Les enfants qui grandissent ici : je dis à J.-E. qu’on ne peut pas leur reprocher d’être égoïstes, car ils ne savent pas que le reste du monde existe. Ils ne savent pas que d’autres enfants vivent dans des endroits petits et laids, sans arbres ; que les parents de ces autres enfants se lèvent très tôt le matin, non pas pour siéger dans un bureau luxueux à La Défense, mais pour faire le ménage chez les autres, pour risquer un accident sur un chantier dangereux ou pour faire la queue devant une administration. Si on les fait grandir au Vésinet, ces enfants, c’est précisément pour les protéger de ça. Ensuite, les enfants apprennent des choses à l’école. À la maison, ils ont des livres et un ordinateur, ils ont accès à des informations illimitées. Alors, s’ils continuent d’ignorer le reste du monde, cela devient un choix. Non pas une déclaration de guerre cynique à ceux d’en bas ; non pas un engagement volontaire dans la lutte des classes ; mais, le plus souvent, le simple choix de la paresse. Car cela demande un effort, d’aller voir ce qui se passe ailleurs. Ce n’est pas facile. Mais c’est possible. Les adolescents et les adultes qui ne font pas cet effort, ils préfèrent choisir de ne pas voir. De ne pas choisir leur camp. Malgré eux, en choisissant ce non-choix, ils font un choix tout de même. Devenir adulte, c’est notamment cela : faire des choix.

Certains enfants sont obligés de devenir adultes plus tôt que les autres : ils n’ont pas le choix. On voit ça dans le film de Sébastien Lifshitz : la vie de la jeune Emma n’est certes pas idéale, mais elle est matériellement confortable. On lui laisse un peu de temps pour se débattre avec sa vie intime, avant de se jeter dans le grand bain. Chez Anaïs, tout se précipite : elle n’est pas aussi bien armée qu’Emma pour ce monde violent, car ses parents sont fragiles, déjà abîmés. Elle ne possède pas les codes des gens-qui-vont-bien. Elle entre au lycée professionnel, elle commence à travailler. Il y a deux ans, j’ai animé mon premier atelier d’écriture dans un lycée polyvalent – c’est-à-dire : la moitié des élèves y préparent un bac général, les autres un bac professionnel. Les premiers étaient majoritairement blancs et vivaient à proximité du lycée, dans des quartiers pavillonnaires sans histoires. Les élèves du lycée pro étaient majoritairement noires (je mets le mot au féminin pluriel, trahissant la règle du « masculin qui l’emporte », car c’étaient presque toutes des filles, à l’exception d’un seul). Elles venaient de plus loin, par le bus. Elles se levaient plus tôt.

Quand j’étais enfant, je n’avais pas conscience du décalage entre ces effarantes maisons du Vésinet et l’appartement du Pecq où je vivais. Je n’ai jamais estimé que nous étions pauvres, car je ne manquais de rien ; pourtant, je possédais mille fois moins que mon meilleur copain de l’école primaire. Je ne percevais pas cette différence comme une violence, car ce garçon n’était pas snob : ses parents aimaient bien ma mère et, quand il venait chez moi, il était content de jouer dans ma chambre. Moi, je préférais aller chez lui, car nous pouvions certes jouer dans sa chambre, mais aussi dans la chambre d’amis, ou dans celle de son grand-frère parti étudier aux États-Unis. Parfois, on descendait à la piscine, au sous-sol de la maison, mais on n’avait pas le droit d’y aller par l’ascenseur sans être accompagnés d’une adulte. L’adulte, c’était la dame qui vivait dans la dépendance, à l’entrée du parc, et qui s’occupait du goûter : quand c’était prêt, elle téléphonait dans la chambre de mon ami pour nous prévenir, car nous n’aurions pas entendu sa voix si elle s’était contentée de nous appeler à travers les étages de ce château. J’étais émerveillé par ce décor. Nous nous y ébattions comme dans un parc d’attraction, avec joie et naïveté. Je n’étais pas écrasé, ni humilié par cette richesse. J’étais un gosse, et lui aussi. On jouait.

On s’est perdus de vue après le collège. Il est parti dans un lycée très chic ; moi, au lycée du quartier qui en valait un autre : dans cette banlieue, je suis sûr que tout était égal. Ce dimanche, à la fin de notre promenade, J.-E. et moi sommes passés devant mon lycée. Le panneau dit : « Prudence, mille élèves ». Car c’était un endroit dangereux : chaque matin pendant trois ans, il fallait que je quitte la chambre où je m’ennuyais doucement pour retrouver cette faune. Mille élèves qui n’étaient ni plus bêtes, ni plus méchants que d’autres. Mais mille personnes tout de même – mille autres. Je parle de ça dans mon journal d’ado, inutile que je me répète ici.

« C’est un autre monde », disons-nous devant ces villas insensées du Vésinet, aujourd’hui que j’ai trente-deux ans. Pourtant, j’ai fréquenté la même école primaire que les enfants de ces maisons. Et je n’ai aucune idée de la vie qu’ils mènent à présent. « C’est un autre monde », me dirai-je sans doute en travaillant avec les élèves du lycée Charles-de-Gaulle. Ils vivent à Paris, dans les mêmes quartiers que moi. Nous parcourons les mêmes rues. Mais celui qui dit « J’habite au 140 », parce qu’il suppose que tout le monde connaît « le 140 », il ne connaît peut-être pas les lieux que je fréquente, moi. J’ignorais que la cité du 140 rue de Ménilmontant avait une réputation. J’ai dîné plusieurs fois chez un ami qui habite à cinquante mètres de là. J’ai emmené des gens dans la villa des Soupirs, pour leur montrer la promenade pittoresque qui aboutit juste derrière cette cité. C’est le même quartier, mais c’est différent. On ne peut pas me reprocher de ne pas connaître la vie des autres : nous sommes différents, je n’y peux rien. Il y a des choses dans la vie d’une jeune Parisienne noire que, moi, je ne vivrai jamais. Je pourrais choisir de ne pas m’intéresser à la vie de cette adolescente (être adulte : faire des choix), mais je choisis plutôt d’ouvrir les yeux. J’en ai envie. Je suis peut-être naïf, mais je suis sincère. Je serai maladroit, c’est inévitable. Hier, en classe, les élèves m’ont demandé combien je gagnais, en tant qu’écrivain. C’est fatal : la question est toujours posée dès la première séance, et j’adore répondre à toutes les questions. « Vous faites au moins un Smic, j’espère ? » J’ai répondu que non. Alors : mines effarées de ces ados. Et moi de renchérir : « Je fais un métier qui ne rapporte pas beaucoup, je trouve que c’est injuste, mais je trouve aussi que j’ai de la chance : des tas d’autres gens ont du mal à gagner leur vie, mais ils ne prennent pas autant de plaisir que moi à travailler. Parfois, ils sont même obligés de se mettre en danger, dans des boulots durs. Moi, j’ai choisi mon métier. » Car j’avais suffisamment d’armes pour me débrouiller dans ce monde. J’ai passé des concours et je me suis trouvé un boulot, pas passionnant, mais pas crevant, tranquillement rémunérateur. Et j’ai choisi de quitter ce petit confort pour faire ce que je fais aujourd’hui. C’est cela mon luxe : je peux choisir.

Un beau gars croisé dans la 9 et j’oublie le poids du monde

J’ai réduit mes déplacements à leur fonction technique : je me rends d’un point à un autre, sans détour, sans même regarder le décor. Moi dont les gens disent : celui-qui-marche-dans-les-rues-de-Paris. Depuis dix jours, je suis comme les enfants qui dissimulent leur visage avec les mains, disant : « Je suis caché. » Si on ne me voit pas, je n’existe pas. Les visages dans la rue : ils n’existent pas. Je ne vois personne, je parcours une ville déserte, vidée des humains qui la peuplaient. Robot parmi les robots, je ne me promène pas : je vais quelque part. Ce temps perdu, ces quinze minutes de marche, je les meuble d’activités automatiques : je réponds à des messages, les yeux sur mon écran. Faire ça dehors, ce n’est pas moi. Mais cet espace dehors, ce n’est pas ma ville.

Dans ma cour, le seul habitant que je n’aime pas, je le croise ce matin. Je crois qu’il se considère comme un grand-de-ce-monde, à cause du pouvoir qu’il a eu. Mais là, on le confondrait avec le premier touriste Airbnb venu. Il trimballe sa valise à roulettes sur les pavés, il marche droit devant lui, ne me regarde même pas. Dire bonjour ? Vous n’y pensez pas : il faudrait que nous soyons deux êtres humains. Un robot croise l’autre. Moi, robot peut-être, j’ai tout de même des pensées. Je lui dis, dans ma tête : « Je sais qui tu es derrière ton masque. »

En lisant le livre prêté par L., trois fois je pleure. Je veux dire : les sanglots, vraiment. Ce matin, ça tombe pendant un passage triste (la mort des deux cousins, inéluctable), alors le doute est permis : mon état, c’est à cause du livre. Cet après-midi par contre, ça me prend dans un chapitre pas très chargé émotionnellement. On peut dire alors : je suis hypersensible. Mais aussi : je ne tourne pas trop rond ces jours-ci.

Un texto de l’imprimeur : le retirage des Histoires pédées est prêt. Figurez-vous que ça cartonne, nos petits livres. On se les arrache. Moi, je m’arrache de ma grotte (ma chambre), je file à la boutique avant sa fermeture. Je prends le métro pour aller plus vite. Un trajet efficace, strictement utilitaire. Mais je n’ai rien emporté pour m’occuper les mains et les yeux, alors je dois tuer le temps. Dix minutes que je voudrais ne pas perdre. Je regarde dans la rame. Un garçon sublime ! J’avais oublié que le métro, c’était ça aussi : les gens beaux. Oh, il y en a qui sont laids, je sais, mais je les vois moins. Les gars du métro : je ne retiens que les anges des correspondances, les apparitions des lignes aériennes. Celui que je côtoie ce soir dans la 9, il est trop musclé sans doute, les reliefs trop bombés, pas assez finement dessinés, mais enfin, à ce niveau-là, je chipote. Il est magnifique. Au sommet de ce corps extraordinaire il y a une tête brune emmanchée sur un cou, une nuque qui gratte (que je voudrais gratter) ; et des yeux. Des yeux ! Ce je désire le plus, naturellement, c’est la bouche, mais on ne peut pas la voir. Vous savez : le masque. Je suis frustré, mais pas horriblement frustré. Contre toute attente, je supporte cet empêchement. De là à dire que j’aime le masque… surtout pas. La beauté-voilée-laissant-place-à-l’imaginaire : au secours ! Me complaire dans cette bouillie consolatrice, très peu pour moi. Alors, quoi ? Cette colère qui passe en arrière-plan, soudain : est-ce à dire que je m’habitue ? Que je me convertis, malgré moi, aux petits-plaisirs-du-quotidien ? Un beau gars croisé dans la 9 et j’oublie le poids du monde ? Dimanche, je parlais à L. de la fable. Celle du loup et du chien. Le chien se contente d’avoir une gamelle toujours pleine, une caresse quelquefois. Contre ces-petits-plaisirs-du-quotidien, il supporte la chaîne à son cou. J’avais dit à L. : « On fait de nous des animaux domestiques, mais moi je voudrais être le loup, libre et inconsolable. »

Ce soir, il y avait ce type dans la 9 et j’ai pris du plaisir. J’ai laissé le métro me consoler. Le métro. Sous terre. Est-ce que c’est ça : toucher le fond ? On peut dire aussi : descendre tout en bas pour mieux remonter. Ce sont les optimistes qui disent ça. J’en connais.