Parce que je ne sais pas faire autrement

J’avais cru que je me contenterais de feuilleter ces carnets, j’étais curieux de les rouvrir, et c’est tout. Mais les semaines passent et je suis toujours plongé dedans. Ça me fascine : ce que j’écrivais à seize, à dix-sept ans. Je reprends au clavier ce journal manuscrit, presque sans le corriger : je retire les parasites, je remets d’aplomb les phrases bancales (c’était écrit vite, sans rature). En même temps que ces carnets, j’ai ouvert la boîte de Pandore, ou la caverne d’Ali Baba ; je ne sais pas quelle métaphore et la bonne. Plutôt : je me suis laissé aspirer par le jeu, comme dans Jumanji, et je ne sais pas quand j’en sortirai.

J’étais persuadé de vivre des années importantes. Il fallait que je consigne tout : ce que je ne comprenais pas immédiatement, je l’écrivais pour le comprendre plus tard. C’était compulsif. Au bout de quelques mois, j’ai réussi à formuler explicitement mon homosexualité : cette prise de conscience est devenue le sujet de mon journal. J’avais enfin quelque chose à raconter. C’est à ce moment-là que beaucoup de mes idées se sont cristallisées : je les ai ressassées dix fois, cent fois, jusqu’à ce qu’elles trouvent une forme à peu près stable, qui reste plutôt valable aujourd’hui. Je ne suis jamais surpris quand je me relis. Je me souviens de tout.

C’est pendant ces deux années que j’ai compris la place capitale de l’écriture dans ma vie. Quand je dis « l’écriture », je parle du journal lui-même (que je ne faisais lire à personne), et des projets de BD dans lesquels je mettais de grandes ambitions (que je voulais faire lire au monde entier). C’est à ce moment-là que je me débarrasse de cette idée naïve selon laquelle j’écrivais et dessinais pour me faire plaisir. Je comprends que je fais ça parce que je ne sais pas faire autrement. Certains jours, je tiens le compte des planches dessinées : « Vous voyez, je ne suis pas en train de m’amuser : j’abats du boulot. » D’autres jours, je ne fais rien, je déprime, alors je me force à écrire dans le journal, sans plaisir, pour donner un peu de consistance à une journée trop vide : « Quand je ne fais rien, je fais au moins ça » (air connu). Je comprends que ma vie vaut le coup d’être vécue si (et seulement si) j’écris et je dessine. Si je ne fais pas ça, les moments vécus sombrent aussitôt dans cet état pénible, oscillant entre le vain et l’insupportable.

Dans ce journal, j’explique ma difficulté à construire une fiction. Mes BD sont marrantes quand elles sont brèves, mais je n’arrive pas à faire tenir le récit au-delà de quelques pages. Pour m’aider, j’utilise la contrainte : une structure forte, imposée. Et je décide de puiser dans mes émotions propres. Voire : dans mes souvenirs et dans mon quotidien. Ma morne vie de lycéen serait bonne à jeter aux orties, et moi avec, si je n’avais pas l’écriture pour la sauver. Cette pénible adolescence, j’ai bien voulu passer à travers, à la condition de la documenter par ce journal et de la transformer en objet d’étude, en matériau littéraire. Sinon, à quoi bon ces tourments ? Je ne souffre pas par plaisir. Mais j’ai éprouvé des sentiments (banals et douloureux) qui m’ont paru dignes d’être transformés en quelque chose d’autre. Ils étaient nouveaux ; ils m’ont passionné ; j’en ai dessiné des histoires que j’ai fait lire à mes amis et à ma famille ; j’ai tenu ce journal. J’ai commencé à le publier dans cette rubrique « Carnets » sur le blog, et je vais continuer. Ce n’est certes pas excitant tous les jours, et personne ne le lira en entier, mais je terminerai mon petit boulot d’archiviste.

Aux vacances du printemps 2005, quelques semaines avant le bac, je passe deux semaines à écrire et à dessiner frénétiquement. Une BD de fiction, une BD autobiographique, des idées de roman. Et j’écris dans mon journal : « Je n’ai pas travaillé du tout pendant les vacances », car le « travail » dont il est alors question, ce sont mes révisions pour le bac. Les autres jours, tenant le compte des pages écrites ou dessinées, je dis : « J’ai bien travaillé. » Voilà : c’est à dix-sept ans que j’ai compris que mon vrai travail, c’était ça. Le reste, c’est du travail aussi, et je sais le faire, je veux bien le faire s’il le faut, mais ce n’est pas vraiment moi.

Je viens de demander une troisième année de disponibilité à la Ville de Paris. Ça veut dire que je renonce à retrouver un poste dans mon administration à la rentrée prochaine. Et après ça, de toute façon, il faudra que je démissionne : je n’ai pas le droit de m’absenter plus de trois ans. Le truc ironique dans cette affaire, c’est que je dois demander une disponibilité « pour convenance personnelle », parce qu’ils ne considèrent pas mon activité comme un travail. Tant pis si j’y consacre mon temps et mon énergie, tant pis si des gens me connaissent pour ce que je fais, et si j’arrive à gagner ma vie avec les ateliers d’écriture et les résidences : pour la grande machine administrative, j’ai pris trois années sabbatiques pour buller. Ce qui est vraiment drôle là-dedans, c’est que je coche cette case sans état d’âme. Je m’en fous.

Parce que le petit mec qui avait cette gueule-là, sur sa carte de lycéen, il savait que c’était du travail, cette chose impérieuse qui occupait ses soirées, ses weekends, ses vacances. Il savait surtout qu’il était habité par ce désir-là, et qu’il ne pouvait pas faire autrement que de lui consacrer tout son temps, toute son énergie. Et quand son corps était occupé à autre chose (à rédiger un devoir de maths, à courir bêtement autour d’un stade, à entretenir une conversation insipide à la cantine), il écrivait dans sa tête, il prenait des notes pour plus tard, il composait une histoire, il se raccrochait à ça pour tenir le coup.

Dimanche 4 juillet 2004

Grande nouvelle : Juline a eu son bac ! C’est génial ! Presque un miracle. Elle l’a eu de justesse (10,48 sur 20), mais c’est pas grave, l’important c’est qu’elle l’ait eu. Bravo !

On a eu les résultats vendredi. Juline travaillait chez Axa, donc c’est ses copines qui ont été voir pour elle et qui lui ont téléphoné. Le soir, elle a été voir quand même, parce qu’il fallait qu’elle récupère son dossier et son relevé de notes. C’est super. Maintenant, elle va aller à la fac, faire des arts plastiques. C’est à Saint-Denis : c’est pas la porte à côté, mais il n’y avait pas plus pratique. Ce qui est bien, c’est que, pour elle, la rentrée est en octobre. Elle a encore trois mois de vacances.

Je crois que je n’aurai mes notes du bac que mercredi, moi, sur Internet. Sinon, il faut attendre de les recevoir par la poste, vers le 14 juillet.

Comme elle a eu son bac, Juline va recevoir un chèque-cadeau de quarante-six euros de la part de la Ville, pendant la cérémonie du 14-Juillet, avec tous les bacheliers alpicois de l’année. Pour une fois, rien à dire : la mairie a eu une bonne idée. Ça motive pour avoir son bac : rien de tel que l’argent.

Il est 11 heures, maman est partie chercher Juline chez sa copine C*, où elle a passé la nuit avec deux autres copines : C* et C*, je crois (à moins qu’il n’y ait L* ?). Elles ont fêté leur bac ! Maman leur a acheté à chacune une grosse sucette en forme de lapin, souris, etc., faite avec des gros bonbons. C’est exactement leur genre : elles sont du genre à adorer Winnie l’ourson ou Nemo et à aller à Disneyland.

Maman a trouvé ces sucettes à Saint-Germain hier, on y était ensemble. J’ai acheté le nouveau Lapinot : La vie comme elle vient. Je l’ai lu immédiatement en rentrant. Quand j’ai fini, j’étais tout retourné. C’est très fort, cet album. L’émotion. Je n’avais encore jamais vu ça dans Lapinot. Cet album est très drôle par moments, mais aussi très triste. Il est bien construit (on suit plusieurs personnages à la fois), il y a même du suspense. La fin m’a bouleversé. Franchement. Lapinot est mort. Je ne m’y attendais vraiment pas.

Jeudi 1er juillet : Pif ressort. Le mythique Pif Gadget. Je me précipite chez mon marchand de journaux : il ne l’a pas encore reçu. Je vais en voir un autre : pareil. Bon, je reviens le lendemain, et : « Je n’en ai plus. » Alors, vite, je vais chez l’autre : « J’ai été dévalisé. » Où vais-je pouvoir le trouver ? Ce n’est pas étonnant qu’ils soient déjà en rupture de stock, des milliers de fans ont dû se l’arracher. Je vais à la grande Maison de la presse du Vésinet : ils en ont encore une pile. Sauvé ! J’en aurai fait, des kilomètres. Le canard a l’air sympa, même si c’est plutôt pour les gamins. Par contre, je ne sais pas trop quoi faire du gadget. Ce sont des « pifises », c’est-à-dire des Artemias : des bébêtes en sachet, qu’on élève dans l’eau. L’aquarium en plastique est fourni, la nourriture aussi.

À la bibliothèque, j’ai pris L’année de l’éveil de Charles Juliet, l’auteur de Lambeaux qu’on a lu pour le cours de français. C’est encore autobiographique. S* a lu L’inattendu, un autre de ses livres, qu’elle a trouvé très bien.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no1 (« Journal, 14 août 2003 – 15 juillet 2004 »), j’ai quinze et seize ans.

Lundi 28 juin 2004

Presque juillet. Finalement, le mois de juin n’était pas si long.

Aujourd’hui, j’ai appelé Benoît. Ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas vus et je savais qu’il partait bientôt en vacances, j’aurais bien aimé qu’on se voit avant. Zut ! Quand je l’ai appelé, il allait sortir de chez lui pour passer son oral de français. C’est vrai qu’il est en S, lui… Moi, ça fait longtemps que j’ai passé mon oral. Enfin, bref, on a causé dix minutes. Il m’a dit que ce serait difficile qu’on se voit avant son départ, vendredi… Tant pis.

B*, lui, c’est pareil : il ne va pas tarder à partir. Mais, de toute façon, on ne s’est jamais vus pendant les vacances. En fait, on s’est juste causés de temps en temps sur Internet. D’ailleurs, je lui ai demandé qu’il m’écrive une carte postale… Il m’a répondu : « Ouh là là, surtout pas ! Si tu es un ami, ne me demande pas une chose pareille ! » Il a horreur d’écrire. C’est pas étonnant. Déjà qu’il n’est pas très causant… Par contre, j’ai bien apprécié le mot « ami » dans sa phrase. C’est tout à fait anodin, ça n’a l’air de rien, mais ça veut bien dire quelque chose…

S* part vers le 14 juillet. Alors, d’ici là, j’imagine qu’on va se voir. On fait souvent des choses ensemble, c’est bien. Hier, on s’est fait un cinoche : Le rôle de sa vie. J’avais envie de le voir, et c’est elle qui me l’a proposé : nos goûts se rejoignent. J’ai bien aimé. Ce weekend, S* va à un mariage dans sa famille. C’est un mariage, genre, tous les mecs en pingouins, et chapeau obligatoire pour les dames ! Plein d’invités et pas n’importe qui : énarques, généraux et duchesses. Le dernier endroit où j’aurais envie de mettre les pieds. Même elle, elle n’en a pas envie plus que ça.

Je m’aperçois que je suis en train de faire une revue de mes amis ou copains. Ce n’était pas voulu, mais on peut continuer, pourquoi pas. W* part aussi, dès cette semaine. Il faut que je demande son adresse à S*, je lui écrirai quand je serai parti. M* : tiens, à elle aussi, je pense que j’écrirai. J’ai déjà son adresse. J’ai croisé M* à la Défense vendredi dernier. Si ça se trouve, je l’ai déjà dit, alors vous allez penser que c’est super important, mais non, pourtant. Si j’écris autant de détails peu importants (j’allais dire « insignifiants », mais ça n’est pas sympa), c’est parce que ça m’occupe. Je l’ai croisée, elle était avec son copain. Elle dit : son « mec ». Je n’aime pas trop cette expression, mais elle a l’avantage d’être moins ambiguë que « copain ».

J’aime bien écrire aux copains pendant les vacances. Ça a plein d’avantages. Un : ça occupe. Deux : ça fait plaisir à ceux qui reçoivent le courrier. Trois : ça me fait plaisir à moi qui aime écrire et dessiner. Quatre : je recevrai sûrement une carte en retour. Par contre, je préfère souvent écrire une lettre qu’une carte postale. Sur une carte, il n’y a pas assez de place, alors j’écris des conneries du genre : « Il fait beau, je m’éclate, à bientôt. » En revanche, sur une feuille de papier blanc, j’ai toute la place que je veux, j’écris ce que je veux.

Hier, j’ai fini L’herbe rouge de Boris Vian, et les trois nouvelles qui suivent. C’est… comment dire ? J’aurais voulu trouver un mot pour dire ce que je pense des bouquins de Boris Vian (j’ai déjà lu L’écume des jours et L’arrache-cœur ; et un Vernon Sullivan, J’irai cracher sur vos tombes, mais c’est très différent). Je préfère ne rien dire, plutôt qu’une banalité, genre « génial » ou « formidable ».

Aujourd’hui, j’ai lu Marius d’une traite, et commencé Fanny. Pagnol. C’est toujours aussi… (je ne dis rien, encore une fois). Rien que pour l’ambiance, j’adore. Je le lis dans ma tête, avec l’accent. J’ai vu qu’ils repassaient Marius, Fanny et César à la télé la semaine prochaine. J’ai déjà vu La fille du puisatier.


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Samedi 26 juin 2004

Dimanche dernier, je me suis levé à 5h30. On est partis de la maison une heure plus tard, pour arriver à 7 heures. La voiture était pleine à craquer. Il y avait des cartons jusqu’en haut. Heureusement que Juline n’est pas venue, parce qu’il n’y aurait pas eu de place pour elle. Même moi, à l’avant, j’avais un machin sous les pieds et un bidule sur les genoux ! À cette heure-ci, il n’y a encore personne sur les routes. On aurait été de vrais dangers publics.

Or donc, on est arrivés à Marly ; en même temps que la brocante, il y avait le marché. Les gars avaient commencé à bloquer les entrées du parking pour emmerder les brocanteurs. On s’est débrouillés. Ensuite, à peine on posait nos cartons sur nos emplacements, des types commençaient déjà à demander : « Vous avez des portables ? des trains électriques ? des cartes téléphoniques ? des bandes dessinées ? » Nous nous sommes installés. « Nous », c’est maman et moi, Sylvie (l’amie de maman qui va bientôt déménager à Dijon, ce qui embête bien maman) et son fils Valentin, Joëlle (une de leurs collègues) et son mari qui a un camion.

C’est surtout le matin qu’on vend bien. L’après-midi, ce sont des promeneurs. Et en fin de journée, on brade, pour qu’il nous reste le moins possible sur les bras.

S* est venue avec ses parents. On a fait un petit tour, tous les deux, c’était gentil de sa part. L’après-midi est arrivé Bastien, le fils de Joëlle qui a travaillé chez Axa l’été dernier, comme Juline. Ça leur donnait une occasion de se revoir : il est allé chercher Juline en voiture et l’a emmenée à la brocante. De mon côté, j’ai arpenté la brocante dans tous les sens. J’étais un peu déçu, parce qu’elle est immense et il y a peu de BD. J’ai tout de même trouvé deux Reiser, un Bretécher, un Gai Luron, un Dingodossiers, un Duduche, un Spirou et le hors-série À suivre sur la mort de Hergé.

Pour la vente, on s’en est bien tirés : cent soixante-dix euros en tout. Dont la cage du hamster, à un gamin qui a tourné autour pendant une heure. Et quelques Lego. Et une paire de chaussures que Juline n’a jamais mises. Et quelques Mickey et Picsou, mais pas autant que j’espérais. On est rentrés crevés.

Le reste de la semaine, j’ai commencé à dépenser l’argent gagné le dimanche. Encore un nouveau canard : Bande dessinée internationale. Mercredi, j’ai acheté Fluide glacial en marges, le recueil des « marges » du journal. Et les Idées noires de Franquin. Avec ces deux albums, j’avais droit à l’inédit gratuit : les 4 de couv.

Et mercredi ? Le mercredi 23 ? N’ai-je donc rien d’autre à dire ? Mercredi 23, c’était l’oral de français à Conflans-Sainte-Honorine. On est arrivés bien en avance, avec maman. On a mangé sur place. Puis, j’ai retrouvé les trois autres de ma classe convoqués à la même heure : Julie, Mylène, Simon. Je suis passé le premier. L’examinateur avait une bonne tête, l’air sympa, l’air prof de français : un barbu à lunettes, vieux pull, intello cool. Je suis tombé sur Marivaux, un extrait de L’île des esclaves. J’aime pas ce texte. Mais je m’en suis bien tiré quand même. Ensuite, il y a l’entretien. Le prof a eu des questions bizarres. Genre : comparer la méthode de Trivelin (le personnage du texte) avec la Révolution culturelle de Mao… En fait, c’est surtout lui qui a parlé, et moi qui disais : « Ah oui ? Ah bon ? Je sais pas. » J’ai bien aimé, c’était cool.

Hier, j’ai été avec Juline à la Défense, pour les soldes. J’ai choisi trois t-shirts et deux caleçons chez Celio et une chemise chez H&M (je ne connaissais pas ce magasin). C’est une chemise un peu étroite, alors j’hésitais. Je ne sais pas si ça me va, ce genre de trucs. Je suis un peu maigrichon pour ça. Je n’ai rien à montrer, quoi. J’ai entrepris tout de même, depuis quelque temps, de faire chaque soir des trucs avec l’extenseur – je crois que ça s’appelle comme ça : deux poignées avec des élastiques (j’en ai mis trois sur les cinq possibles) pour muscler les bras. Ça commence à se voir un peu…

Autre sujet. Je me rends compte qu’être seul me pèse de plus en plus. « Seul », dans le sens où je ne suis pas amoureux, où je n’ai pas de copine. C’est vrai que je ne fais rien pour rencontrer des gens, certes, mais ce n’est pas une raison ! Sur tous les gens que j’ai rencontrés dans ma vie, c’est quand même dingue de n’avoir été amoureux de personne ! Puisque ça arrive à tout le monde… Bon. C’est vrai qu’il y en a beaucoup qui sont amoureux, mais qui ne rencontrent pas de sentiment réciproque. Mais, au moins, il savent quel effet ça fait d’être amoureux ! Bien sûr, je connais donc, encore moins, ce que ça fait de vivre cet amour, à deux. Je n’ai jamais embrassé. Fait l’amour non plus, mais ça, c’est pas grave, j’ai encore le temps. Ou bien, simplement, cette idée qu’on pense à quelqu’un qui pense à soi, en même temps… Eh bien, non : connais pas. Alors je me pose des questions. Suis-je différent ? Serais-je homo sans le savoir et, du coup, je ne me rends pas compte de certaines choses ? Ben, non, je ne pense pas… À ma connaissance, je n’ai jamais, non plus, ressenti quoi que ce soit pour un mec… Pourtant, ça m’arrangerait bien. Ça expliquerait tout. Je préfèrerais être homo et amoureux que hétéro et célibataire tout ma vie (je sais, j’exagère, je n’ai que seize ans). En plus, ce serait cool : ça emmerderait les vieux cons et les réacs, ça me ferait une originalité que tout le monde n’a pas. Mais non, pourtant. Alors, quoi ? Je ne sais pas. Je vais devoir attendre encore un moment, j’en ai bien l’impression. Ce n’est pas pendant les vacances que je vais trouver quelqu’un. Remarque : au lycée, je ne suis pas sûr que ce soit mieux. Alors, ce serait désespéré ? (Ha, ha.)

En plus, autour de moi, je commence à devenir une exception. Par exemple : au début de l’année, S* se désespérais parce qu’elle n’avait jamais eu de petit copain. Tiens, comme moi ! Et maintenant, elle est avec W* depuis six mois et ils sont même passés au stade supérieur (le sexe…). Elle aurait même tendance à être en avance, maintenant. Et moi, toujours rien. Ces expériences vont encore attendre ! En attendant, je peux bien le faire tout seul, mais on s’en lasse. Et puis, ce n’est pas ça ma priorité : je n’ai que seize ans, j’ai le temps. Non, moi, ce que je veux, ce sont les sentiments.


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C’est immense de connaître de cette façon-là

C’était un retour à la terre. Pour celles et ceux qui sont nés sur cette terre, et pour les autres, comme moi, qui ont choisi de se laisser adopter. Les liens qui comptent, ce sont ceux qu’on choisit de maintenir vivants, ou qu’on invente parce qu’ils n’existaient pas. J’ai parlé de ça avec M., qui n’est pas né ici : il a grandi dans une région toute plate (qu’il aime), très différente de celle-ci (qu’il aime aussi). Depuis tellement d’années, il vient passer du temps sur ce bout de terre un peu dur, plein de cailloux, pas sage du tout : depuis là-haut, on voit Loubressac d’un côté, et les tours de Saint-Laurent de l’autre. Entre ces promontoires et le nôtre, c’est escarpé comme tout. C’est farouche en apparence, mais ça se laisse apprivoiser, il faut juste un peu d’amour. Je disais : M. est comme moi, car il serait malheureux de ne plus revenir ici, si les liens familiaux se brisaient – si les gens déménageaient, ou s’ils mouraient. Alors, les liens, on peut continuer d’en créer des nouveaux. Il était question de ça, pendant ces deux jours.

C’était un retour à la terre, littéralement. Pour celle à qui l’on pensait, nous autres rassemblés ici ; qu’on l’ait connue toute une vie, ou qu’on l’ait rencontrée quelquefois. Moi, je la connaissais à travers des mots empreints d’amour (j’ai failli écrire : « je la connaissais seulement », mais c’est immense de connaître de cette façon-là), prononcés par ceux que je considère comme ma famille depuis que je les connais. C’est-à-dire : depuis qu’on me l’a présenté (le grand) et depuis qu’ils sont nés (les petits). C’était un retour à la terre pour leur mère, pour leur grand-mère. Moi, j’ai pensé au père de J.-E. que je n’ai pas connu, qui avait choisi de retourner à la même terre, sur le même causse : le plateau d’en face, si proche à vol d’oiseau (des chemins caillouteux et sinueux, à pied d’homme). J’ai pensé à ma mère, surtout.

C’étaient deux jours à la ferme avec des petits Parisiens plus dégourdis que moi : du haut de leurs cinq et dix ans, ils ont sûrement passé plus de temps à la campagne que moi en trente-deux ans. Ils m’ont emmené voir les vaches, les ânes. Ils m’ont parlé d’un cochon qui porte un prénom d’homme. On ne l’a pas vu, le fameux bestiau, car il était planqué : ici, c’est l’espace, et les animaux restent à l’abri des fourrés si ça leur chante. Et on n’était même pas déçus, car galoper sur le causse jusqu’à cet endroit, c’est déjà une joie. On n’est jamais bredouille, tellement c’est beau. Et puis, on a vu les brebis.

C’était un matin à la campagne : au réveil, buvant mon café, je dis à A. que j’ai entendu son coq chanter. « Je n’ai pas de coq », me répond-elle. Elle n’a pas de voisins non plus, alors il n’y a pas de coq dans les environs. Mais il y a une poule qui a pondu des œufs autrefois, comme les autres, puis qui a cessé de le faire ; une petite crête lui a poussé sur la tête et, désormais, elle chante. Je voudrais savoir où elle a appris à faire ça. Je demande : « Elle a fréquenté des coqs ? » On la laisse vivre à sa façon, elle ne dérange personne. Plus tard, dans la même journée, c’est une conversation tout à fait différente. Pourtant, quelqu’un de nous dit exactement ces mots : « On ne peut pas demander à tout le monde de vivre de la même façon, puisque nous sommes tous différents. » Le lendemain, c’est encore une autre personne qui dit, dans un autre contexte : « On nous demande de s’occuper de tout le monde identiquement, mais c’est impossible, car les gens ne sont pas les mêmes. » Il a été question de ça, aussi.

C’étaient deux jours en famille. Parmi tous les gens qui étaient là, toutefois, personne n’était mon frère ni ma sœur. Personne n’était mon oncle, ni ma tante. Mais j’aime dire que les amis de J.-E. sont ses frères. Ce n’est pas vrai, mais tant pis. Ou tant mieux : si on le décide, ça devient vrai. On peut faire « comme si », à la façon des enfants. Les enfants font ça tout le temps, depuis le début. Je dis à N. (qui n’est plus vraiment un enfant) que j’aime bien quand il me dit « tonton » : c’est drôle, c’est comme un mot d’avant qui revient par habitude. Alors, R. fait semblant de s’étonner : il fait comme si c’était nouveau, comme si lui aussi ne m’appelait pas déjà ainsi. Il me dit que cette idée lui plaît : m’appeler « tonton ». À quoi bon me dire ça aujourd’hui, puisque je le sais déjà, puisqu’il l’a déjà prouvé cent fois ? Il a raison, R. : les choses les plus douces sont faites pour recommencer. Il faut les répéter. Si ça nous plaît d’inventer ça, continuons de dire « ça nous plaît ». Et inventons donc. Voilà : il y a eu ça, pendant ces deux jours.

Samedi 19 juin 2004

Mercredi à 14 heures, c’est le bac de français, l’oral. Maman m’accompagnera. Je viens juste de finir ma dernière fiche, sur le dernier texte, c’est-à-dire le chapitre XXX de Candide. C’est chiant. Je ne suis pas motivé pour bosser. Mais ça va, je les connais plutôt bien, mes textes. Et Juline m’aide : elle me fait réviser. C’est sympa. Moi-même, je l’avais aidée pour ses propres révisions. Mais elle, c’est moins sûr qu’elle ait réussi ses épreuves… Je pense qu’elle aura son bac quand même.

Demain, on fait la brocante. Il devrait faire beau, mais la météo change tout le temps d’avis… Aujourd’hui, temps vraiment pourri : flotte, flotte, flotte. On doit arriver tôt pour tout installer : à 7 heures. J’espère qu’on vendra bien. J’espère aussi que je trouverai des merveilles à acheter. Du point de vue financier, je suis à sec. J’ai même dû emprunter dix euros à maman. Mais je devrais gagner un peu de thune demain. Au pire, j’en retire à la Caisse d’épargne. Je dépense pas mal en ce moment. Samedi dernier, à la brocante du Pecq, j’ai acheté quatre Or Série Fluide pour trois euros cinquante (ouah l’autre, des centimes ! le gars aurait pu me les laisser pour trois, quand même !), puis La vie passionnée de Thérèse d’Avila de Bretécher pour un euro. Et enfin, un gros bouquin sur l’histoire de la BD. La fille en demandait vingt-trois euros, je l’ai eu pour douze cinquante (oui, « cinquante », et je lui ai refilé les centimes du premier gars). Dimanche, j’ai été voir Poids léger au cinéma avec S* : hop, encore cinq euros de moins. Pendant la semaine aussi, j’ai pas mal dépensé. Mardi, à la grande Maison de la presse du Vésinet (elle est géniale), parce que ma presse habituelle, au rond-point, était fermée. J’ai acheté Charlie Hebdo. Depuis trois, quatre semaines, j’aime bien l’acheter. Ils me font bien marrer. Et puis, Bandes Dessinées Magazine, c’est nouveau, c’est cool, c’est très focalisé sur les auteurs. Par contre, c’est cher (presque six euros), mais ça va, puisque c’est un bimestriel. Je vais m’abonner à Fluide, j’ai reçu une offre intéressante. J’aimais bien l’acheter à la presse, mais ça me fera faire des économies.

Dimanche, aux élections européennes : 57 % d’abstention. Quel foutage de gueule. On dit que les gens ne s’y intéressent pas, mais ce n’est pas étonnant : les journalistes s’en foutent. À peine si les chaînes de télé ont organisé des soirées électorales. Et celles qui l’ont fait (sur le service public) ont coupé la parole aux invités pour commenter les résultats du foot… Bon, d’accord, la France a gagné un match de l’Euro, mais ce n’est quand même pas plus important que des élections ! La démocratie, tout le monde s’en fout.

La gauche a gagné, en France, mais Raffarin reste. Tous les ministres restent, tels quels. Et tout le monde s’en fout.


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