La fin de la honte et de la haine de soi

Je comprends facilement les deux premières phrases : « Część ! Jak się masz ? » Il s’adresse à la jument. Mais les mots qu’il prononce après, je suis déjà largué. Il ne reste pas grand-chose de mon polonais — d’autant que je n’ai jamais possédé de cette langue que des bribes : une heure hebdomadaire durant, quoi ? douze semaines ? Le seul cours que je ne séchais pas. À Varsovie, j’avais mieux à faire que d’aller à l’école : l’apprentissage de la vie, de la ville, des copains. Alors, toujours un frisson en entendant cette langue à laquelle je ne pige pourtant que pouic ; et le plaisir de répéter à J.-E. mes sempiternels souvenirs, l’étalage de ma maigre culture cinématographique polonaise. Là, c’est le premier film d’un jeune mec1. Les acteurs sont très beaux ; J.-E. préfère Bartek ; moi, je ne saurais pas choisir entre les deux (le fait que Dawid soit roux est un plus). On sait qu’ils vont tomber amoureux. On est venus exprès pour ça. Envie de sentiments, et tant pis si le film est gnangnan. On a vu ce genre de romance mille fois : les empêchements de la vie rurale, les corps qui se cherchent, et l’aveu d’un amour en milieu hostile. C’est cousu de fil blanc, on les voit venir avec leurs gros sabots ! Et pourtant l’on se trompe. Parce que cet éléphant (c’est le titre du film : Słoń, et je me souviens de l’éléphant sur cet imagier acheté quatorze złotys à la librairie du musée Zachęta, et je frime auprès de J.-E. en précisant que ça se prononce « swogne ») est un éléphant subtil, délicat, sur la ligne de crête. Le jeune Bartek, jamais sorti de son village paumé, n’est pas ignorant de lui-même : il connaît ses désirs et n’en a pas honte ; il reste dans le placard par instinct de survie ; il ne faut pas que les autres le devinent, car le pays est dangereux. Quand le beau Dawid débarque, il sait pourquoi ce garçon a une mauvaise réputation, même si personne ne dit laquelle, car il est assez malin pour comprendre. Ils s’aiment et se désirent à l’abri des regards ; lorsque les gros cons du village commencent à jaser, Bartek redouble de prudence, et lorsque Dawid veut l’embrasser en plein jour (chevauchant leurs montures dans une campagne brumeuse, oui, ç’a l’air mièvre, mais je vous assure que non), il lui dit : « Nie tutaj », « Pas ici. » Est-ce qu’il repousse son amant ? Non. Est-ce qu’ils se bagarrent en roulant dans l’herbe, comme les cowboys de Brokeback Mountain ? Non. Est-ce qu’ils font payer à l’être aimé la haine que la société fait peser sur eux ? Non. Est-ce que leurs corps virils se livrent à cette pesante métaphore de « la lutte intime de soi-même contre ses propres désirs », comme dans Close ? Certainement pas. Ils s’aiment, et ce sont les autres les méchants.

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Une présence unique éclaire la nuit

À l’emplacement de la rue des Batailles, après que toutes les maisons ont été rasées (celle où Jules a vécu, et puis l’usine Cail qui descendait jusqu’à la Seine), alors que la butte de Chaillot était toujours nue (esplanade vide où aucun des monuments envisagés n’a jamais été construit), au beau milieu des décombres du vieux faubourg, terrains vierges à bâtir, on a érigé un phare. Le même que sur la côte atlantique. La colline du Trocadéro, c’est cinquante-cinq mètres au-dessus de la mer (bien qu’elle soit lointaine, la mer) : on ajoute les douze mètres de cette tour bizarre, et ça fait soixante-sept : tout pareil que le phare de Cordouan dans l’océan, même hauteur, même portée que les ingénieurs pourront mesurer, toutes choses égales par ailleurs : la lumière de ce phare projetée sur la Seine noire et le Champ de Mars désert, et la campagne aux portes de Paris : une mer terrestre aussi sombre que la vraie mer. Qu’on ait bâti cette éminence lumineuse en 1869 sur les ruines de la rue des Batailles, ça ne vous frappe pas ? Le phare est l’indice de la vie humaine sur les côtes dangereuses, après des kilomètres de mer inhabitée : « La vie des humains est allumée là-bas ! » Exactement l’année où Jules disparaît, et dans le lieu même où il a vécu, on allume un phare — non pas un cierge, mais un phare : à la place précise de son absence, une présence monumentale.

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Le lecteur a déjà l’image mentale

« Mon histoire, c’est cet acte de piratage : comment ils ont intercepté les communications de l’occupant. Mais pour ça, j’ai besoin de connaître le pavillon où ils se cachaient, et tout le quartier alentour. » C’est Joachim qui m’explique ça, hier soir à la Maison de la poésie, à propos de Robert Keller et de Noisy-le-Grand, mais j’aurais pu tenir le même discours. D’ailleurs, dix minutes plus tôt, je disais à Thomas : « Pour Rue des Batailles, j’ai passé mon après-midi à observer des plans du réseau des tramways parisiens dans les années 1870. » Je m’abîme volontiers dans les recherches documentaires quand je patine dans l’écriture. Au moment où j’ai commencé à m’intéresser à l’emplacement des stations des bateaux omnibus, j’ai compris que je m’égarais. Quelqu’un répond : « Lorsque l’auteur dit que le personnage porte un chapeau, il n’est pas utile de décrire le chapeau, car le lecteur a déjà l’image mentale. » Séduisante hypothèse ! Encore faut-il compter sur un répertoire d’images communes. Lorsque j’ai dit à Thomas : « tramways », il n’a pas vu les chevaux. Or, mes tramways de 1870 étaient hippomobiles, et non électriques, ni automobiles — par ricochet, je note ici la remarque d’André, à qui l’on montrait un volume de mon journal autopublié : « Ce que je n’aime pas dans l’autoédition, c’est le mot auto, ça me fait penser qu’on brûle des énergies fossiles. » Il s’agit pourtant du contraire : un circuit court depuis l’auteur (moi) jusqu’au lecteur (Joachim) en passant par l’imprimeur, à cinquante mètres d’ici, dans le quartier de l’Horloge. Je me suis déplacé à pied d’un point à l’autre. En métro parfois. Mais dans Rue des Batailles, j’ai envie de tramway. J’avais noté pour ce chapitre 66 : « Pas de Jules ». L’idée consiste à emmener Adrien dans des lieux qu’il a fréquenté avec Jules, avant que celui-ci ne disparaisse, afin qu’il éprouve physiquement l’absence de l’ami. Il croit l’apercevoir, mais c’est un autre. Ou bien : ce n’est personne. Or, dans les années 1870, il se trouve qu’Adrien habite boulevard de Courcelles et que, sous ses fenêtres, passe la ligne Trocadéro-Villette. À l’un des terminus, c’est l’emplacement de la feue rue des Batailles ; à l’autre, c’est quasi Pantin, où vit le frère d’Adrien. Entre les deux, on passe par les boulevards, le parc Monceau où les Communards ont été fusillés, le pied de la butte Montmartre où habiteront les descendants de Jules, la rue Fontaine où ils sortaient ensemble le soir, la rue Gérando où vit Elmina, la place du Delta et son « sinistre soulèvement de pavés » décrit par Victor Hugo1. En somme : tous les lieux de mon roman. Si je cherche un fil conducteur à mon chapitre, le voici — et il s’appelle « TP », son indicatif dans le réseau de la Compagnie générale des omnibus.

Hippolyte Blancard, Tramway arrêté place du Châtelet, 1890
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Ils ont été avalés par une poignée d’élèves

« Les écrivains ont toujours une écharpe et une tasse de café. » Il me dit ça, le môme, dans la cour de récré. Et le pire, c’est qu’il a raison : sorti de la salle des profs sans avoir fini mon café, je porte la tasse à la main. Et l’écharpe ! Rouge, en plus. Mais d’où sort-il ce cliché ? À onze ans en 2022, on connaît ces vieux stéréotypes ? Je me défends : « D’habitude, je ne porte pas d’écharpe, aujourd’hui c’est vraiment parce que j’ai été malade, je fais attention. » N’empêche. Je ressemble à une image d’Épinal. Pas trop poussiéreuse j’espère. Ç’aurait pu être pire : l’écrivain torturé qui écrit la nuit en picolant — et je me serais pointé au collège avec une gueule de bois, la chemise débraillée jusqu’au nombril. Je préfère encore le faux-bohème romantico-caféiné. Quel comble, pour moi qui ose me moquer des poètes à écharpe et chapeau, jeune con goguenard me vantant de ne pas ressembler à ceux que l’on nomme ainsi : ces vieux poètes de Saint-Sulpice, auteurs errants au Marché de la poésie, promenant leur mine inspirée entre les stands d’éditeurs ésotériques, livres minces, étiques, imprimés sur du papier très cher, plaquettes invendables et invendues, déception commerciale drapée dans un vague sentiment de supériorité, certitude que le génie triomphera dans les milieux autorisés. À côté d’eux, mes camarades et moi, on a l’air de punks (parce que les couvertures de nos livres sont en couleurs) et on se gausse bêtement. Serais-je engagé sur cette pente, à mon tour ? Si même un élève de sixième reconnaît ma posture… J’ai échappé de peu à la panoplie complète : hier, je portais aussi mon chapeau. Par chance, le gosse ne le saura pas. J’allais au musée avec J.-E., promenade en tête-à-tête parmi la foule, grande peinture et chuchotage, doux retricotage entre nous, joie d’un J.-E. joyeux, je savais que nous ne resterions pas longtemps exposés à la pluie, alors, plutôt que de m’encombrer d’un pépin (je préfère garder les mains libres), le chapeau m’a protégé. C’était un accessoire pratique, pas un déguisement de poète. Et l’écharpe, oh, je ne l’avais pas sortie du placard depuis des lustres, c’est un cadeau que m’a fait J.-E. il y a quinze ans, je ne la portais plus, remplacée par des foulards plus légers, car je prétends n’être pas frileux ; toutefois la fragilité de nos pauvres corps (du mien en particulier) m’a rattrapé et je me suis refroidi, enrhumé, enroué, j’ai quasi perdu ma voix, et je craignais pour l’atelier que j’animais ce matin : j’aurais eu l’air de quoi, muet, devant une classe de vingt-huit ? Alors, l’écharpe. En rentrant du musée, rue Saint-Antoine, J.-E. me dit : « Regarde qui est devant nous. » Je l’ai reconnu à son écharpe d’évêque, si longue qu’on s’y prendrait les pieds, la même que la dernière fois : un violet flashy, c’est Jack Lang en mode poète, lui aussi, en goguette. Ça me tracasse. Il faudra m’empêcher de devenir pareil, si jamais vous sentez que je dérape, que je glisse vers ça. Si ça se trouve, les poètes de Saint-Sulpice ne sont ni snobs, ni poussiéreux : ils trouvent seulement les chapeaux plus commodes que les parapluies et, comme moi, après qu’ils ont pris froid à cause d’une promenade sur les bords de la Maine au couchant, ils ont voulu parler plus fort que la musique le vendredi soir au Duplex, criant presque aux oreilles des copains, puis s’attardant déraisonnablement au fumoir pour y mener des conversations plus intimes, achevant de casser ce qu’il leur restait de voix.

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Nous sommes de ceux qui regardent tout

Une dame me demande : « La sortie sud, c’est où ? » Elle me prend pour un habitué des lieux. Ça veut dire que j’ai une tête à savoir où je vais. Et ça me plaît d’avoir l’air de ça, dans cette ville que j’aime. Je dis : « C’est par là. » Elle veut être sûre : « C’est bien de ce côté, le Mercure ? » Je confirme. Je ne suis que de passage, mais si souvent de passage, et toujours avec une hyperacuité, dans un état de disponibilité maximale, parce que je viens à Nantes pour les meilleures raisons du monde. Le côté sud de la gare, je l’ai découvert il y a trois semaines — d’habitude, c’est le nord, le Jardin des Plantes, le château. Ce dimanche-là avec J.-E., promenade au soleil, quai Malakoff, on avait pris un café avec B. et c’était justement à la terrasse du Mercure, parce qu’il n’y avait pas un choix fou dans le quartier de B. et qu’il prenait un train juste après, c’est-à-dire avant nous qui restions encore quelques heures ; le merveilleux B. nous avait offert l’hospitalité, puis nous quittait pour un patelin invraisemblable qu’aucun de nous trois ne savait placer sur la carte, où il rejoignait un garçon très beau, et doté d’autres qualités encore. Lui qui me disait, il n’y a pas si longtemps : « Je me sens vieux, extérieur aux choses de l’amour, je suis sûr que tout ça c’est fini. » Tu parles. Le voilà qui replonge déjà, et la tête la première.

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Il faut dire qu’il est costaud

Je lui propose une terrasse de café dans le Marais. Il répond : « Ouais. » Enthousiasme modéré. Alors, va pour Montmartre : je prends le métro jusqu’à Château-Rouge — non, jusqu’à Marcadet, car je rate ma station — et je croise la rue Ramey, alors, forcément, je pense aux « années Montmartre », car je suis de nouveau dedans. J’ai parlé dans les chapitres précédents de l’adolescence de Jules à Tours, puis de son arrivée à Paris, rue des Batailles ; et maintenant je parle d’Elmina ; il s’agira ensuite de faire se rencontrer ces deux-là. Elmina habitait au 8, rue Durantin avant de vivre avec Jules. Je pense à ça en marchant vers G., qui m’attend au café rue Caulaincourt. Plus tard, il me dit : « Marchons. » On grimpe, on se retrouve sur la butte. Et soudain, c’est la rue Durantin. Je ne le fais pas exprès. J’explique à G. que la façade du numéro 8 n’a pas changé, derrière laquelle vivait Elmina, la mère du père du père du père de ma mère, autour de 1860. C’est le décor des chapitres 61 et 62 que je prépare ces jours-ci. Un cap. Parce que ça signifie que je suis passé au-delà du chapitre 60 — ô le chapitre 60, rivet posé depuis le début — celui que j’ai écrit en tout premier, il y a quasi deux ans (oui, je viens de vérifier dans mon journal, c’était le 9 novembre : « Guillaume me sauve : il passe chez moi dans l’après-midi, à l’improviste. On se parle de […], mais aussi d’écrire quand même. Aussitôt après qu’il est parti, j’ai envie d’écrire Rue des Batailles. »), première pièce que j’osais dégrossir pour démarrer le chantier. J’ai relu le truc, enfin, deux ans plus tard. Avec crainte. Mais non, ça va, ça tient. Je le réécrirai un peu, je le corrigerai bien sûr, mais pas plus qu’un autre ; il s’insère sans heurt dans le canevas neuf. Deux ans pourtant. Deux ans, et un peu plus, c’est aussi le temps écoulé depuis la dernière fois que j’ai vu G. : la Lettre ouverte à Jules venait de paraître. On passe rue des Trois-Frères, je n’y peux rien ; puis, devant cet immeuble qui forme la tête de la rue Seveste, face à la halle Saint-Pierre, autre adresse de mon Maurice, le père du père du père de ma mère — peu importe si vous avez perdu le fil : moi, je sais de quoi je parle. Les choses qui n’ont pas changé aux alentours : les vendeurs de tissus ; j’explique à G. que mes copines modeuses de Duperré venaient ici il y a quinze ans, et que Gabrielle, la jeune modiste des années 1890, habitait au même endroit. Permanence d’un micro-quartier, un carrefour et cinquante mètres linéaires. Je comprends que G. se plaise ici, tandis que d’autres parts de la ville sont méconnaissables ; il m’explique qu’il est allé dans le Marais, hier, et qu’il ne tenait pas à rejouer aujourd’hui cette triste expérience : un lieu de vie devenu lieu de mémoire, où presque tout à disparu, lieux que l’on aimait tués par le capitalisme. Il cite les bars qu’il fréquentait dans les années 90 et qui résonnent, pour moi, comme des noms sur un monument commémoratif. Il parle aussi des regards qui suffisaient, dans la rue, pour engager une rencontre. Et moi, refrénant mon penchant nostalgique, exagérant le fragile optimisme qui m’habite quelquefois, je lui dis qu’il existe des survivances, et que les vieux bars ont de beaux restes. Je lui dis : « Après 22 heures, quand les touristes sont partis se coucher, je t’assure que le quartier est à nous. »

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Je serais pour une littérature à bout portant

C’est de plus en plus évident, ça saute aux yeux, et je ne m’en cache pas : Jules, c’est moi — j’avais dit, plus tôt : « Maurice, c’est moi », mais ce n’est pas incompatible : je suis tous les personnages à la fois, je ne parle que de moi. Comment inventer la vie de gens qui ne sont pas moi ? Je prétends en être incapable ; peut-être aussi (surtout) que je n’ai pas envie de le faire. Je viens de lire Peau d’ours, les notes d’Henri Calet pour un roman futur. On ne sait pas ce que ce roman aurait été, s’il avait existé ; mais, vu la teneur des notes préparatoires, on peut supposer qu’il n’aurait pas été un roman au sens strict. Je veux dire : ses notes, cette matière première que Calet doit transformer en récit, c’était un journal, un relevé de faits, de sentiments, de personnes qui composaient sa vie. Un agenda, des dates, la copie de lettres envoyées. La vie comme matériau. Il y consigne le discours qu’il prononce à Cerisy, lors d’un colloque sur la forme romanesque, où il s’excuse de n’être pas le plus compétent pour en parler. Il déclare :

— Je serais pour une littérature à bout portant.
— Le « je » me devient toujours plus nécessaire.

Abolir la distance. J’ai écrit mon chapitre 51 à la première personne, car il se situe au bas du tableau, c’est-à-dire dans les années postérieures à la disparition de Jules, en l’occurrence pendant mon époque à moi : j’en suis le personnage, le narrateur et l’auteur. C’est une scène difficile, au cœur de mon sujet : la mort ; puis la vie dans l’absence de ceux qui manquent. Je n’y ai pas tout dit. Il me reste une pudeur. Et maintenant, j’en suis au chapitre 57 qui, lui, se trouve dans les lignes du haut du tableau, dans les années où Jules est adolescent. Ce qui lui arrive, à cet âge, c’est la mort de sa mère : je connais la date, le lieu, car les archives en ont conservé la trace ; mais les circonstances précises, je les ignore. Alors, c’est la même scène que j’écris à nouveau, ce que j’ai déjà écrit plus tôt — mais protégé par la troisième personne. Je dis « Jules » et ça se passe en 1854 : ce n’est donc pas de moi que je parle ; ce n’est pas d’elle non plus — mais de qui d’autre pourrais-je parler, si ce n’est pas de moi, ni d’elle ?

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Toucher le squelette, ce serait tout changer

Vu son ascendance (le père, militaire à quatorze ans, instruit sur le tard, est devenu vétérinaire dans sa vingtaine) et le parcours de ses aînés (le frère Camille est professeur de chimie au lycée de Nancy ; la sœur Caroline sort de la Maison d’éducation de la Légion d’Honneur, elle deviendra institutrice, son témoin de mariage est professeur d’allemand au lycée de Tours et Wikipédia m’apprend qu’il connaît Alfred de Falloux, le ministre de l’Instruction publique : ça aide), vu le contexte donc, il me semble évident que Jules a fréquenté l’école : sa famille appartient à la minorité lettrée et diplômée. En 1848, il a huit ans, il vit à Tours, alors je me plonge dans les plans, les listes. Il y a plusieurs écoles. Je n’ai pas envie de l’inscrire chez les Frères. Je découvre une alternative : l’école « mutuelle ». Je crois comprendre que cette pédagogie était réputée progressiste, car le maître se reposait sur la capacité de transmission des élèves eux-mêmes, qui s’instruisaient mutuellement, les plus dégourdis servant de modèles aux plus lents. Ça a disparu, supplanté par l’enseignement dit simultané. L’école mutuelle de Tours était adossée au musée, derrière l’église Saint-Julien, en bord de Loire, au débouché du pont de pierre, sur le quai de la Révolution (anciennement : quai de Foire-le-Roi), avec vue sur le fleuve : ça me botte, topez là, c’est ici que Jules étudiera. L’importance du fleuve : la Seine sous les fenêtres de l’appartement de la rue des Batailles ; l’immeuble du Pecq où j’ai grandi, son jardin jusqu’à la Seine, puis le quai de Béthune à Paris ; Jules habitera ensuite rue Banchereau, toujours à Tours, dans le quadrilatère symétrique à celui de son école, de l’autre côté de la rue Nationale, en bord de Loire donc, les deux îlots bombardés en 1940, reconstruits au carré, le tracé des rues modifié. L’école de Jules est loin de sa maison, mais, de toute façon, il n’y en a pas dans le quartier qu’il habite : en 1848, l’avenue de Grammont n’est pas encore urbaine, j’imagine plutôt une route de faubourg, car cette zone hors-les-murs vient d’être annexée par la commune de Tours. En fait, cette avenue est une section de l’axe principal nord-sud, dans le prolongement de la rue Nationale, du pont de pierre et de la Tranchée : c’est la route nationale no10 qui traverse Tours, autrement dit : la route de Paris à l’Espagne. Mais alors… ! L’Espagne ! Encore l’Espagne. La dernière adresse du père (celle où il va mourir), c’est donc une maison au bord de cette route entre Paris et l’Espagne : les deux pôles d’attraction de Rue des Batailles… Plus précisément : au kilomètre 230 de celle-ci (en partant de Paris). Je calcule : le trajet total (jusqu’à la frontière) compte 762 kilomètres. Cette maison est donc située aux deux tiers du parcours, quand on monte depuis l’Espagne, et même un peu plus : aux 70 % précisément. Or, je reviens d’Espagne, moi aussi, en voilà une coïncidence ! car mon chapitre précédent, le 55, se situait en plein dedans, et je me rends justement à Paris à la fin de ce chapitre tourangeau — ce chapitre que je suis en train d’écrire est donc le cinquante-sixième, sur les quatre-vingts prévus. Je divise 56 par 80, et devinez quoi, je tombe pile sur ce chiffre : 70 %. Ça pour une borne kilométrique ! Jules et moi, au même point exactement, sur nos routes respectives.

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Écrire à la première personne m’est à la fois agréable et étrange

La proviseure a enseigné quinze ans en Seine-Saint-Denis. Elle sait que j’y travaille souvent. Elle me prévient : « Ici vous verrez, c’est différent » — puis je dis que j’ai fait mon lycée au Vésinet — et elle répond : « Alors vous ne serez pas dépaysé » — parce que Saint-Maur-des-Fossés est une banlieue résidentielle comme celle où j’ai grandi, à l’autre bout de la ligne de RER, et que La Varenne est son quartier le plus chic. Les élèves ressemblent sans doute à mes camarades de classe, c’est-à-dire : des figures familières, certes, mais des énigmes. La plupart, je n’avais aucune idée de qui ils étaient, au-dedans. Un prénom, un visage, à peine. Ils étaient : « les autres ». Avec les élèves que je fréquente d’habitude, je me frotte certes à une altérité plus visible, parce que plus sociologique : entre les gosses qui vivent en cité à Saint-Denis et le petit intello blanc parisien (moi), la différence saute aux yeux. Ça n’empêche pas le contact de s’établir, et parfois à toute vitesse. Mais eux, les ados de La Varenne, on dirait qu’ils me ressemblent : ça reste à voir. Quand je faisais partie de la troupe, il y a vingt ans, au Vésinet, je sentais un gouffre entre eux et moi. Et aujourd’hui ? Une chose certaine : ils ont des petites gueules bien sympathiques. La prof m’avait dit : « C’est des chatons. » Un chaton se reconnaît-il dans un miroir ? Moi face au groupe de trente, au CDI ce matin, je leur demande s’ils aiment, dans un livre ou dans un film, s’identifier au personnage. Je propose de jouer à l’autoportrait avec Édouard Levé : j’ai déjà fait ça dans d’autres groupes, mais c’est toujours différent, puisque la matière, c’est les gens mêmes. Ils écrivent ; je guide ; plaisir de retrouver ce rôle que je n’avais plus incarné depuis des mois. J’avais hâte : preuve que ce boulot et moi, nous coïncidons à merveille. Je lis à voix haute des phrases piochées chez les volontaires. Les cadeaux qu’ils me font. À la fin de la séance, quand je collecte les textes, j’entends : « J’hésite à vous le donner, c’est trop intime. » Je réponds : « Je ne le ferai lire à personne, ça reste entre toi et moi. » Je découvre ses mots plus tard, dans le RER. Confidences jetées, intimité diluée dans des vérités plus prosaïques. D’autres textes. Il y en a trente. Je souris. Ça vient de loin, ça remue profond. Ou bien, ça glisse tout seul, c’est doux, c’est un œil qui pétille. Banalités enchaînées avec malice. Quelqu’un a écrit : « J’aime bien les poteaux électriques. » Depuis le quai de la gare, on voit le lycée, j’ai pris la photo, il y a un poteau en plein devant, justement.

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Notre intimité est politique

Accompagnant l’exposition « Dans les marges, trente ans du fonds Michel Chomarat » à la bibliothèque municipale de Lyon, un catalogue est publié aux éditions Mémoire active sous la direction d’Antoine Idier. Merci à vous, Michel, Antoine, pour votre invitation : je suis fier d’avoir contribué à ce livre (disponible à Lyon à la bibliothèque de la Part-Dieu, et à Paris à la librairie Les Mots à la bouche) par le texte reproduit ci-dessous.

C’est un garçon. Disons qu’il a seize ans. Comme tout le monde, il cherche à comprendre qui il est, mais il a quelque chose de spécial que tout le monde n’a pas : le désir qu’il éprouve pour ses semblables. Mais ça veut dire quoi, « ses semblables », quand on est seul au monde ? Il sait qu’il est homosexuel bien qu’il ne connaisse aucun autre individu de son espèce. Comment peut-il donc le savoir ? C’est une identité plus grande que soi : il a déjà compris que cette part de lui-même dépassait les contours de sa petite vie. Il existe des hommes ainsi faits, tout autour de la terre et à toutes les époques. Sur l’ordinateur familial, il épuise avec précaution l’abonnement à internet sans chercher à entrer en communication avec des vivants : il ne drague pas — il n’ose pas encore ; peut-être n’en a-t-il même pas envie ; il faudrait d’abord se sentir prêt — il visite plutôt des sites d’information. Il se documente sur la communauté dont il fait partie. Oui, il pense « communauté », bien qu’il soit seul dans le salon, devant un écran. Il cherche à s’identifier. Il trouve alors des prédécesseurs, à défaut de modèles. Même s’il n’a pas envie de leur ressembler (certains lui font même peur), il se sent concerné par leurs vies. Il s’effraie des destins de certains de ses devanciers : condamnés au placard pour l’éternité, si ce n’est au bûcher ; contraints de se satisfaire de rares caresses furtives et anonymes ; ou bien, au contraire, s’abîmant dans une débauche libératrice dont la punition sera le sida. Tu parles d’une réjouissance. A-t-il envie de se faire sucer dans les toilettes de la gare, ou de passer ses nuits dans les jardins publics ? Il ne connaît pas très bien Paris, il a visité le Louvre avec l’école, une fois, mais il sait déjà que l’on drague aux Tuileries. Drôle de connaissance qu’il est en train d’acquérir. C’est à moitié excitant, à moitié dégoûtant. Il faut dire que le garçon est romantique et qu’il espère le prince charmant : le décor des Tuileries s’y prêterait bien, mais alors en plein jour, sur un cheval blanc. Il ne trouve guère de ces histoires-là dans la littérature. Celles qu’il découvre sont bêtement réalistes — ou tissées de fantasmes qu’il ne reconnaît pas comme siens. Tant pis ! Il les accepte quand même. Il les assume. Mieux : il est prêt à les revendiquer sans les avoir vécues. Il en est déjà fier. Il adhère sans réserve à une identité collective, alors qu’il n’a parlé à personne de son homosexualité. Il sent qu’il fait partie de ce peuple sans avoir encore rencontré physiquement aucun de ses membres. Ce phénomène ne se produit pas par magie : il est l’œuvre des militants, des historiens et des témoins qui ont travaillé précisément dans ce but. Des récits, des archives, une volonté de tisser des liens. Un passage de relais. Il les remercie en pensée.

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