Les jambes et les yeux

Sous le pont de Sapiac coule le Tarn
 Et nos amours
Faut-il qu’ils s’acharnent
La joie toujours se réincarne

Il n’y a pas un choix immense, pour les rimes en –arn. J’ai fait ce que j’ai pu. J’aurais dû prendre le pont qui enjambe le Tescou : ç’eût été plus facile avec des –ou.

Pour la première fois, j’ai coché la case « me dégourdir les jambes » du formulaire. Je n’ai pas fait d’achat de première nécessité : j’ai tout ce qu’il me faut chez moi. J’ai franchi ce pont pour mieux voir la rivière : voir la rivière, c’est voir loin. Voir l’horizon. Me laver les yeux du trop-d’écran. Me laver les oreilles, c’était déjà fait : je n’ai pas allumé la radio, à l’heure du journal. J’ai écouté de la littérature. Pour moi, l’urgence sanitaire aujourd’hui, c’était : me débrancher de l’urgence sanitaire – et voilà que j’échoue : j’en parle à nouveau.

Lorsque je sera rentré à Paris, j’aurai envie de me laver les yeux dans la Seine. Mais le pont de Sully est à 1200 mètres de chez moi. Prendrai-je le risque de sortir du périmètre ? La « prise de risque », ce n’est pas seulement la peur du virus, c’est aussi la peur du flic.

Sur le pont de Sapiac, quand on regarde dans l’autre direction, on voit le Pont Vieux et, devant lui, le Pont Neuf.

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
D’où sort cette chanson lointaine
D’une péniche mal ancrée
Ou du métro Samaritaine

Louis Aragon, « Sur le Pont neuf j’ai rencontré »

En attendant Paris, ici, je compte les briques roses. Et j’ai lu cette histoire de briques, qui était parue dans le Cafard hérétique en regard d’une peinture de Francis Caudron sur laquelle on voyait, je vous le donne en mille : des briques.

Liste : lectures de mars 2020

Paul Auster. Ghosts.
Georges Perec. Je me souviens.
Laurent Herrou. Vie et mort du Duquesnoy.
Franz Kafka. La colonie pénitentiaire et autres récits (traduction d’Alexandre Vialatte).
Maurice Pons. Les saisons.
Pierre Michon. Vies minuscules.
Sophie Adriansen. Max et les poissons.
Anne Serre. Petite table, sois mise !
Claro. La maison indigène.
Christophe Grossi. La ville soûle.
Éric Pessan. Plus haut que les oiseaux.
Anne Serre. Le·mat.
Christian Garcin. Vidas.

Changer la vie (ça parle d’amour)

J’ai deux mails de lui, dans ma boîte, qui datent d’il y a dix ans environ. Dans le premier, il donnait son avis sur une affiche que j’avais dessinée pour le vide-grenier du quartier. Dans le deuxième, il répondait à un message que j’avais envoyé un soir, alors que j’avais remarqué que la porte du local où il travaillait était ouverte : je lui avais signalé l’anomalie et il m’avait remercié. Est-ce que posséder deux mails d’une personne dans sa boîte, c’est connaître cette personne ? Il est mort ce weekend de cette maladie, chez lui (pas à l’hôpital). Si c’est cela, connaître quelqu’un, alors ce virus entre progressivement dans mon intimité. Il contribue un peu plus profondément à changer ma vie.

Peut-on se sentir bien dans un monde où l’appareil le plus efficace est toujours le même : la répression ? Alors que tous les secteurs de l’économie et de l’administration sont en pagaille, alors que nos vies intimes sont abîmées, à la fois séparées et confinées, il y a une seule chose qui se met en place sans obstacle ; alors qu’on ne sait pas encore comment les aides seront distribuées à ceux qui n’ont plus rien pour vivre en ce moment, on a déjà fichu 25 000 amendes, rien qu’à Paris, à ceux qui sont dehors sans attestation, ou parce qu’ils n’ont pas coché la case comme il faut. La circulation de l’argent fonctionne toujours mieux dans un sens que dans l’autre. On savait déjà que la planète serait plus difficilement habitable dans les prochaines années, à force de l’avoir saccagée, et l’on sait maintenant (si on ne l’avait pas encore compris) que les gens qui la peuplent ne la rendront pas plus accueillante.

Quel sens ça peut encore avoir, d’écrire mes histoires dans ce monde-là ? Mes sentiments, mes désirs ? Comment peut-on écrire quelque chose qui ne soit pas politique ? Je suis retombé dans cet abîme (« Tout est vain ») que je connais bien.

Hier soir chez Marie Richeux : Céline Sciamma qui nous dit combien parler d’amour de cette façon-là est un acte politique. Ce midi, dans Les pieds sur terre, j’ai cru reconnaître, derrière la voix, la musique de La poussière du temps. Peut-être me suis-je trompé, mais l’association d’idées a opéré : je l’avais vu à travers mes larmes, tant il était beau, ce film où il n’est question que de sentiments, et où tout est politique.

Ça m’a sorti de l’abîme (où je retomberai demain, naturellement). Écrire Rue des Batailles, c’est politique. Mon personnage choisit certes de disparaître pour les raisons les plus intimes qui soient : il ne se sent pas appartenir au monde qui l’entoure ; ni à son environnement immédiat (les gens qui l’aiment), ni au-delà (la ville). Même si sa présence n’est pas désagréable, elle n’a aucun sens. Alors, quand ç’a assez duré, il s’en va. S’il ne se sent à sa place nulle part, c’est donc à cause de sa constitution spéciale, de son être intime ; certes ; mais c’est aussi parce que le monde est fait d’une telle façon que ce personnage ne peut pas l’habiter sereinement. Il y a une superstructure autour de ces enjeux intimes. Je n’oublie pas que la chose qui désespère le plus mon personnage, c’est d’avoir une postérité. D’avoir agi dans ce monde, d’avoir créé, d’avoir engendré une continuité. Je note dans mon cahier L’œil ébloui (c’est celui que je consacre à la rue des Batailles) : « Il est celui qui observe et qui s’exprime, mais qui ne laisse pas de trace. Il est traversé. Il n’est pas la fin de, mais une étape ; il est de passage. »

« Transformer le monde, a dit Marx. Changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. »

André Breton
Librairie La femme renard, Montauban

La lecture des Bandits avec Mathieu est passée sur la web radio de la Cave Po’ cet après-midi. Et sur ma chaîne YouTube, j’ai publié cette lecture. C’est un garçon qui n’a nulle part où aller, et un autre qui lui dit « bienvenue ». Ça parle d’amour. C’est donc politique.

Je ne peux pas me plaindre

Oui, c’est vrai qu’il fait gris à Montauban : il a même plu. Oui, c’est vrai que j’avais pris cette habitude (déjà) : après déjeuner, devant ces fenêtres plus grandes que moi et ouvertes face à soleil, je me faisais griller doucement la peau. C’était bien.

On a perdu dix degrés ce matin, mais, si c’est cela mon seul malheur, ça va. D’autres choses se passent dehors : il suffit d’allumer la radio (je le fais trois fois par jour) ou de consulter l’un de ces écrans (je n’arrive pas à m’en détacher).

Il fait un peu frisquet : on serait mieux à deux, dans le lit. Mais je sais que ç’a été pire autrefois : pendant l’hiver 1829-1830, il a fait 15 degrés en-dessous de zéro à Toulouse. Le 9 janvier 1830, le Conseil municipal de Montauban a considéré « l’urgence des besoins des pauvres et des ouvriers privés de travail, non seulement par l’inactivité des manufactures, mais encore par l’extrême rigueur du froid qui ne permet l’ouverture d’aucun chantier ou atelier » ; il a décidé la « distribution de pain et de bois aux nombreux indigents dont les besoins s’aggravent chaque jour par l’intensité et la continuité du froid. »

C’est au début de cet hiver-là que Petit-Chef, Femme-Faucon et Grand-Protecteur-de-la-Terre sont arrivés à pied, franchissant le Pont-Vieux (qui était le seul pont et qu’on appelait donc, sans doute, le pont tout-court). En contrebas, les eaux du Tarn étaient prises par la glace. Alors, non, je ne peux pas me plaindre.

Depuis la chambre qu’ils ont occupé à l’hôtel d’Aliès, ils ont pu surveiller la rivière. Hier, j’ai voulu voir leurs fenêtres, qui sont désormais celles de bureaux de la mairie, mais elles sont probablement masquées par le bâtiment des années 1960 qui a remplacé le jardin. Ce matin, j’ai reçu un message de S. qui m’invite à aller, la prochaine fois, au bout de cette impasse où je me trouvais : j’y verrai un Paulownia. Il sera peut-être en fleurs. J’attendrai le beau temps pour retourner là-bas.

Les trois visiteurs osages ont attendu le redoux, eux aussi. La débâcle. Quand l’eau a recommencé de couler, ils sont partis. Ils ont descendu le Tarn, puis la Garonne. À Bordeaux, ils ont embarqué pour l’Amérique.

Nous, on ne peut pas prendre la mer. On ne peut pas fuir. Dans mes deux dernières lectures, il est question de cela : la mer ; la fuite. François Bon dit ce matin, en lisant le Littré : « Le mot fuir, c’est pas qu’on l’employait souvent, mais on savait qu’il était là. » Moi, je l’ai employé souvent.

Il entre dans le livre. Et le pire, c’est qu’il le veut

Je voulais du pain. Mais, dans ma quête, je négligeai trois sources de difficulté. Un : nous sommes dimanche après-midi. Deux : nous sommes en province. Trois : nous traversons une crise sanitaire mondiale.

Fatalement, la boulangerie du faubourg Lacapelle était de repos. J’ai tourné vers le Jardin des plantes, me rappelant qu’un commerce existe devant l’église de Sapiac. Certes, oui : mais c’est une boucherie et elle est fermée – et, fût-elle ouverte, les animaux, moi, je ne mange pas de ce pain-là. Dans le centre : rien. Le dimanche, le Monoprix n’ouvre qu’en matinée. Et le Carrefour : fermé, sans explication. Alors, je suis monté à Villenouvelle et j’ai trouvé le pain juste avant l’épuisement de l’heure réglementaire. Est-ce que ce dimanche gris était encore un jour sans ?

Pendant mon excursion, j’ai vu l’entrée monumentale du collège Ingres qui était autrefois le lycée, quand les autres n’existaient pas. C’est là que Jean Marty a étudié, puis il est mort à Paris. J’ai vu l’ancien cimetière des Carmes converti en promenade en 1830. J’ai vu l’hôtel de ville où ont séjourné Petit-Chef, Femme-Faucon et Grand-Protecteur-de-la-Terre à l’époque où c’était encore l’évêque qui habitait les lieux, et non le maire. J’ai vu, surtout, le triangle herbeux qui s’enfonce dans l’eau sombre, à la confluence du Tarn et du Tescou, d’où le jeune Jérémie que j’ai inventé cette semaine contemple son âme comme dans le poème de Baudelaire. J’avais écrit hier, à propos de cette aire boueuse : « un angle obtus ». Or, cet angle est aigu. Aussitôt rentré, je corrige.

Ce matin, M. m’écrit ce conseil : « Pense à tes personnages. Tu as tellement d’amour pour eux. Ils ont la capacité, je crois, d’occuper tout ton esprit et de monopoliser tes forces. »

J’ai lu ce matin Le·mat d’Anne Serre.

Reconnaître en mon amoureux LE·MAT m’a donné un petit coup. Il arrive un moment – au début, ce n’est pas du tout comme cela – où la vie et la littérature se mettent à entretenir des liens si serrés que c’est un peu comme si vous déteniez une puissance magique et faisiez surgir dans votre existence ce qui se passe dans vos livres. Cet homme qu’on aimait devient soudain un homme de votre livre. Même lui, on a fini par l’y faire entrer. Si l’on est un peu apeuré comme je le suis souvent, on tente de l’en distinguer. Non, non, je ne vais pas, lui aussi, le mêler au paysage ! supplie-t-on je ne sais qui. Lui, je veux le garder dans la vie ! Je veux qu’il reste le pendant de ces constructions bizarres et fascinantes (pour moi-même). Non. Il entre dans le livre. Et le pire, c’est qu’il le veut. S’il vous a aimée c’est parce qu’il y était déjà ou parce qu’il avait le désir fou d’y entrer.

Heureusement que j’ai ça (la littérature). Sinon, cette sortie à la boulangerie eût été, seulement, un échec. L’ennui. Du temps perdu. Vain. L’absence de sens, le vide : la mort. Mais j’ai suivi les pas de mes personnages et j’ai écrit dans ma tête ; alors, c’était de la littérature, et – puisque la littérature et la vie c’est la même chose – c’était de la vie. Non pas du temps gagné, car je ne crois pas à ce mot-là. Mais : du temps passé. C’est déjà ça.