Je préférais la mettre en abyme

« Je suis venu, déjà, il y a quelques mois, pour chercher la case de Maurice. Maurice est mort en 1934, il est un de mes ancêtres, et aussi le fils de Jules. Jules, c’est celui qui habitait dans la rue des Batailles, qui a disparu sous le Second Empire. Jules, qui a disparu à son tour sans laisser d’adresse, et dont l’acte administratif qui fait état de sa disparition a disparu, lui aussi, des rayonnages des Archives. Une histoire de trou, de manque. Une mise en abyme : ça m’avait plu. Maurice, je suis tombé sur lui comme ça, sans vraiment chercher. Il est né à Madrid, et j’ai vu qu’on l’avait mis dans une case du columbarium en 1934. J’aime bien le columbarium du Père-Lachaise, ces vies rangées, bien quadrillées. J’aimerais bien, un jour, être rangé moi aussi – dans la case 381, à côté de Georges Perec. Ce serait chouette. Et puis non : car, en fait, ce qui est beau, c’est que Georges Perec soit là avec sa famille et que, à sa droite, il y ait un mur : une impossibilité ; et, à sa gauche, une case vide. Une absence. Une case vide dont le numéro même est effacé : on peut seulement le déduire, en observant la succession dans lequel il s’inscrit – et je pense à l’enseigne de coiffeur dans la rue Vilin, qui s’efface, puis réapparaît. Cette case vide, c’est une œuvre d’art, il ne faudrait pas l’occuper. »

« Je cherchais la case de Maurice. Maurice lui-même, je me doutais bien qu’il n’y serait plus : depuis 1934, il aura été remplacé plusieurs fois. Son numéro, c’est le 8253. Alors, j’ai suivi l’ordre, en partant de Georges Perec : mille, deux mille, trois mille… Arrivant au bout du quatrième côté du columbarium : la case numéro 7030. Ah, bon ! Alors je me suis dit : il est en dessous, Maurice. J’ai descendu le grand escalier pour accéder dans l’antre sombre. Là, dans les niveaux inférieurs, ça va jusqu’à vingt mille, si ce n’est pas trente mille. J’ai regardé les lettres désignant les allées, commençant par l’allée A. Et la première case de la série A portait le numéro 8441. Oui, le 8441. Alors que Maurice, lui, est le 8253. C’est-à-dire qu’il est situé après la dernière série du rez-de-chaussée, mais avant la première série souterraine. Il est dans la série manquante. Si ce n’est pas une mise en abyme, ça ! Maurice, le fils du disparu, traîne une malédiction derrière lui. La rue des Batailles : rayée de la carte. La série des 8200 au columbarium : rayée de la carte. Je m’abîmais dans ces pensées quand j’ai vu un gardien, faisant sa ronde sous la lumière blafarde du premier sous-sol. Un espoir ! Il va m’aider. Je m’approche, je lui expose ma quête. Il me regarde avec intérêt, avec bienveillance même, puis il exécute quelques signes pour me signifier qu’il n’entend pas, et ne parle pas non plus. Un sourd-muet. C’était trop – trop beau pour être vrai. »

Voilà ce que j’ai expliqué à B., ce matin. Il m’a écouté, il a souri, et il m’a répondu qu’il ne connaissait pas par cœur la numérotation du columbarium, mais qu’il était probable que les cases numérotées de 7031 à 8440 fussent celles de la crypte.

« La crypte ? me suis-je exclamé, pressentant déjà de nouveaux mystères.
— Oui, la crypte. On y descend par le coin de la 88e division, un escalier depuis l’extérieur du bâtiment. »

Et je suis reparti au fond du cimetière, et j’ai trouvé la porte creusée dans l’enceinte du columbarium, et je suis descendu. Dans la case de Maurice, il y avait quelqu’un d’autre, naturellement. J’étais content de la trouver enfin, cette case, mais un peu déçu aussi. Elle existe donc ! C’est pour cette raison, sans doute, que je ne suis pas scientifique : je n’avais pas tellement envie de résoudre mon énigme, je préférais m’inventer une histoire. Et : envie de la mettre en abyme, cette histoire, en même temps que je la mettais en case.

Il y a sans doute un mot

j’ai peu dormi
excité
la tête farcie
d’idées

quatre jours de salon
et d’amis
j’ai eu des émotions
et un prix

envie d’écrire
à des gens rencontrés
pour leur dire le plaisir
pris à leur causer

écrire d’abord
des mots moins sympathiques
râler encore
régler des choses pratiques

et les pommes données par la voisine
qui languissent
il faut vite que je les cuisine
elles rabougrissent

sur le zinc le soleil luit
devant un ciel noir
je sors entre deux pluies
je file dare-dare

à la porte du cabinet psy
dans ma cour
un beau gars qui lit
qui attend son tour

je rejoins mon antre mon adresse
mon bureau
où l’ami qui a dormi là me laisse
un cadeau

j’ai eu une idée j’en suis sûr
cette nuit
pour l’atelier d’écriture
à Saint-Denis

faudrait que je la retrouve
maintenant
puis que je la couve
un temps

j’ouvre les bouquins je les parcours je les mêle
étalé sur mon lit
je cherche des passages mais j’ai oublié lesquels
alors je relis

dans ma bibliothèque je prends un livre ou deux
je pioche
ils ne savent pas que je pense à eux
les mioches

celui qui prend des notes pour ses cobayes
ce gars
qui dit qu’il s’amuse quand il travaille
c’est moi

dehors ça tambourine c’est la grêle
sur le velux
il y a sans doute un mot mais lequel
qui rime en ux

Mais alors, est-ce qu’il est amoureux de Félix ?

Hier soir, j’ai eu un prix. C’était la remise du prix du roman gay, au centre LGBT, et j’ai eu la mention « prix du roman court » pour Le héros et les autres qui, ne nous le cachons pas, est un roman court. Et j’étais fier ! oui, je le dis franchement.

J’ai dit au micro que j’étais content pour moi, mais aussi pour mon personnage : Martin. Parce qu’il serait sans doute le premier étonné, si on lui disait qu’il avait gagné ce prix. Ce prix gay. Martin éprouve des émotions, des sentiments, des sensations ; je me mets à sa place, dans sa peau et dans sa tête, et je les éprouve moi aussi (je les éprouve à nouveau, parce que Martin est un peu moi, il y a quinze ans) et je les décris. Mais je ne les nomme pas. Je ne dis pas amour, je ne dis pas désir. Je dis les tourments et les plaisirs qui habitent Martin quand il voit Félix. Alors, ce mot-là : « gay », ce mot est totalement exotique pour Martin. Il ne ressent pas encore l’urgence de le connaître et de l’utiliser – le besoin de nommer. Ce prix est une façon de nommer, et c’est une lecture possible du livre. J’aime aussi que le mot ne soit pas dans le livre et que les lectrices, les lecteurs, le trouvent par eux-mêmes. À ce moment, je fais un clin d’œil appuyé à O. qui, justement, fait lire le livre à ses élèves et qui m’offre, avec eux, des conversations riches, passionnantes : « mais alors, est-ce qu’il est amoureux de Félix, oui ou non ? ». Et moi, je me demande si, au fond, il est nécessaire de nommer les choses. Et je réponds : parfois, non (entretenir la magie, le flou) ; d’autres fois : oui, impérativement, parce que les mots peuvent faire un bien fou.

Après les discours, c’était l’apéro, et après l’apéro, c’était une déambulation avec J.-E., avec O., avec G. et E. jusqu’à cette brasserie où nous avons échoué, parce qu’il fallait bien échouer quelque part. Et on a poursuivi, sans le savoir, cette réflexion sur le langage amorcée dans ma bafouille au micro : car les choses posées dans nos assiettes, si nous n’avions pas bénéficié de l’aide écrite sur le menu, nous aurions été bien incapables de les nommer. « Tous les fromages ont le même goût, dit O., si je ferme les yeux je ne sais pas ce que je mange ». Mais il avait tout de même une qualité, ce restaurant. Son nom est un prénom. Il porte un prénom que j’aime bien, c’est-à-dire le prénom d’un garçon que j’aimais. C’est beaucoup lui, Félix. Le premier pour lequel j’ai ressenti l’urgence de nommer : poser un mot sur le sentiment : « Mais alors, est-ce que je suis amoureux de B., oui ou non ? »

Je n’ai rien vu

Ça ne s’est pas passé comme dans mon rêve. J’ai lu des passages de L’épaisseur du trait et J. et M., les interprètes, ont interprété. Je voulais que ce soit intéressant pour tout le monde, cette lecture, et surtout pour moi : alors je nous avais donné des petits défis. J’étais curieux de savoir comment serait interprété par le corps ces extraits de mon livre où il est question, très précisément, d’être un corps dans un espace. Le début, quand je décris le plan du quartier en deux dimensions : il paraît que ça n’a pas été facile de le traduire dans une langue qui, par définition, s’exprime en trois dimensions. Ensuite, cette rencontre silencieuse avec Ulisse, dans le noir : ces frôlements, ces tâtonnements, ces caresses, ce dialogue de deux corps : comment ça se dit, dans cette langue silencieuse, cette langue du corps ?

A.-L., de la bibliothèque Saint-Éloi, est bilingue : elle a apprécié l’interprétation en connaisseuse, et elle m’a dit que c’était très juste. Les amis, eux, n’ont rien compris, mais ils m’ont dit que c’était beau à voir et, même, fascinant. Ensuite, O. m’a dit : « une performance poétique ». Et moi, eh bien, je n’ai rien vu : je lisais.

photo Guillaume Vissac

T. m’a posé une question et, en lui répondant, j’ai « joliment botté en touche » (me dit-il). Il m’a demandé pourquoi Alexandre rentrait chez lui après son voyage, si cette fin était une évidence pour moi, ou si j’avais envisagé qu’Alexandre reste dans son « ailleurs ». Il ne sait pas, T., combien sa question est pertinente, parce que je me la pose maintenant, pour Les présents. Dans mes premières versions, j’avais cette envie de boucler la boucle : Théo rentre chez lui, et le lecteur reconnaît les lieux et les sensations liées à ce lieu. Mais, n’est-ce pas un peu facile ? Je veux dire : c’est la fin qui s’impose toute seule, celle que j’écris sans me poser de question. Et Guillaume me demande si, après son voyage (car il y a aussi un voyage initiatique dans Les présents), Théo ne pourrait pas prendre une autre décision que ce simple retour à la case départ. Il pose seulement la question, Guillaume, et il me laisse réfléchir là-dessus. Et si Théo faisait le choix de l’imaginaire ? Un autre choix que celui d’Alexandre dans L’épaisseur du trait – et là, c’est moi qui formule l’alternative ainsi.

Voilà ce que j’aime, quand je rencontre des amis, des lecteurs, quand on parle avec sincérité des choses qu’on a lues et écrites : ça m’ouvre des perspectives. Ce n’est pas un bête exercice promotionnel (ouf !), mais une expérience de création. Mes mots qui prennent de l’épaisseur, qui s’incarnent dans des gestes. Et qui résonnent dans les têtes des autres, et qui me reviennent un peu changés, un peu meilleurs.

Les points communs

J’aime bien me trouver des points communs avec les gens que j’aime. Encore plus : avec les écrivains que j’admire. Avec René Crevel, j’en avais déjà plusieurs (je vous laisse trouver lesquels) et ça me suffisait. J’étais comblé. Puis, hier soir, il s’est passé quelque chose : j’ai montré cette photo à J.-E. – et J.-E. m’a dit : « Tu as le même maillot de bain que René Crevel ». Mais oui ! il a raison ! Et ce point commun n’était pas encore sur ma liste. Maintenant, il y est.

Louis Aragon et René Crevel en maillot de bain, 1923
(dans l’Album Aragon dans la Pléiade, par Jean Ristat)