Je m’envole aussi

On aurait dû se retrouver au Marché de la poésie. Mais – vous savez quoi. Quelle tristesse. Avec Publie.net, il y a cette tradition des lectures au jardin : des auteurs et autrices de la maison se retrouvent au Luxembourg, l’après-midi, pour lire leurs textes ou ceux des autres. Pour le public (dont je faisais partie, l’an dernier), c’est vachement bien. J’aurais aimé vous lire un truc, ce weekend, et écouter mes camarades.

Comme je ne peux pas lire au Luxembourg ce dimanche, j’ai lu dans la rue Gasnier-Guy dimanche dernier. C’est la rue la plus pentue de Paris : le saviez-vous ? Du coup, on voit bien le ciel. Pour oublier notre triste monde terrestre. S’échapper un peu. S’envoler, comme Ulisse dans L’épaisseur du trait.

Il y a plein d’autres textes à entendre et à voir sur la chaîne Vimeo de Publie.net.

Il est question de plaisir, rien d’autre

Au début, l’idée n’était pas de s’embarquer dans un vrai projet d’édition. C’était juste un défi d’écriture. Et puis, surtout, l’envie de faire quelque chose avec Guillaume. Une histoire d’amitié, rien de plus. Et puis Alban est arrivé : un ami de Guillaume. L’amitié, encore. Ensuite, on a embarqué Laurent : on n’était pas vraiment amis, on se connaissait à peine, mais il y avait déjà des liens entre nos écritures : c’était une autre sorte d’amitié. La saison 1 des Histoires pédées a trouvé ses lecteurs, ses lectrices. Elle nous a fait plaisir et ce plaisir a été partagé. C’était notre seul désir.

Et puis on a lancé une saison 2. On y a associé Alexandre, par amitié (pour moi) et surtout par amour (pour Guillaume). Puis, un autre Guillaume, avec qui j’aime tant travailler sur mes propres textes (car il est l’éditeur de mes romans) : il nous a fait l’amitié de cette confiance : travailler sur un texte à lui. Ç’aurait pu être étrange, mais j’ai trouvé ça facile, naturel. Soudain, il y a eu Patrick : une forme d’amitié à distance, par les livres. On aime les livres de Patrick et il aime les nôtres. Alors voilà : il nous offre une nouvelle. Et Cécile est arrivée, pour nous démontrer (mais on en avait jamais douté) qu’il est possible d’écrire une histoire pédée quand on n’est pas pédé soi-même — écrire « par amitié pour les pédés » : ça a du sens de dire ça ? Ça sonne chelou, mais c’est rigolo.

Les quatre livres de cette saison 2 sont imprimés. Ils vont bientôt gagner les boîtes aux lettres des lecteurs et lectrices. Ils sont attendus (désirés) : ils arrivent, ils font plaisir.

C’est un gros boulot, mais quelle joie. En ce moment, je n’ai besoin que de ça : faire des trucs avec des gens que j’aime. Quand je suis à sec côté création (il y a des jours, des semaines, où je me sens incapable d’avoir une bonne idée), ce boulot très appliqué me réjouit : mettre en pages, dessiner les couvertures, choisir le papier, suivre la fabrication de ces petits machins. Même les trucs les moins créatifs (les lignes de tableur, les lignes de code des ePub), ça me tient occupé et ça me fait plaisir. Parce qu’on est sur la même longueur d’onde avec Guillaume : on ne se prend pas la tête, on se fait progresser l’un l’autre. On n’est pas fous : si ce n’était pas autant de plaisir, on ne ferait pas ça.

Les livres de la collection Histoires pédées sont disponibles sur le site du collectif Pou. Les quatre titres de la saison 1 sont déjà aux librairies les Mots à la bouche (Paris) et Tulitu (Bruxelles) et leurs versions numériques peuvent être achetées sur toutes les plateformes. Les quatre nouveaux (Le triton à la perle de Patrick Autréaux, Vers Velvet de Guillaume Vissac, Piscine Tournesol de Cécile Riou et Ce soir c’est moi le chef ! d’Alexandre Bédier) seront aux mêmes endroits d’ici une semaine environ.

Est-ce qu’on peut travailler sérieusement ?

« Je cale mon emploi du temps sur celui de J.-E. : quand il part travailler le matin, je viens ici. J’ai des horaires de bureau, presque.
— Mais J.-E., il met une demi-heure pour aller au boulot, et toi tu es à cinq minutes. Alors ça veut dire que tu travailles plus que lui.
— C’est difficile de compter mon temps de travail ! Quand je dis que je travaille, en réalité, je passe de longs moments à lire. Par exemple. Et je lis aussi le soir, parce que j’aime ça.
— Oui, mais ça fait partie de ton travail. Quand tu lis, ça peut te donner des idées pour écrire des livres. »

J’aime parler avec R. : il comprend tout, sans que je lui explique. Avec d’autres gens, quelquefois, je me sens obligé de me défendre. Avec lui c’est facile. Cet après-midi, je lui montre la mansarde où je passe mes journées. Nous devions nous voir la semaine dernière, mais il avait dû décommander : « Tu comprends, je suis invité à l’anniversaire d’un copain. C’est important. C’est un ami d’enfance. » Oui, je comprends. C’est important, les amis d’enfance. Surtout quand on est un enfant (R. a dix ans).

Il est assis à mon bureau. Il regarde le ciel par le velux. Plus loin dans la rue du Chemin-Vert, on voit deux mecs sur le toit : ils bricolent une cheminée. Nous, on avance (doucement) le récit qu’on a débuté cet été. On est distraits par le Marsupilami assis sur ma bibliothèque et par le cavalier Lego. J’avoue : il y a ça aussi dans mon bureau. Est-ce qu’on peut travailler sérieusement dans un soi-disant bureau, alors qu’il est composé de : une fenêtre ouverte sur le ciel, un lit, des jouets et des livres ? R. pense que oui : « On a le droit de faire une pause, quand même. »

Les mecs sur le toit sont partis.

« Mais ils reviendront, dis-je.
— Comment tu sais ?
— Ils ont laissé la trappe ouverte : regarde. »

Il regarde. Cet immeuble ressemble au mien. Ils sont tous pareils. J’ouvre la porte de ma chambre et je montre à R., dans le plafond du couloir, une trappe identique. « À travers, on voit le ciel : c’est par là qu’on peut sortir. » Il y a une échelle à l’autre extrémité du palier. « Mais elle est attachée par un cadenas », dit R. un peu déçu. Il y a une autre trappe, aussi.

« Celle-là, elle va où ?
— Une sorte de grenier. Un mètre de haut, à peine. Toi, tu pourrais l’explorer plus facilement que moi. Je suis sûr que personne n’y a été depuis longtemps. »

On retourne travailler. Je me refais un café, il se ressert un verre de jus multifruits. Ce serait bien qu’on termine ce chapitre. On sait déjà comment le deuxième doit commencer, alors on ne doit pas se louper sur la fin du premier. Il faut ménager un suspense. Un truc qui donne envie de tourner la page. Et puis, entre les deux chapitres, on fera ce qui s’appelle : une ellipse.

Alors son interprétation est moins sensuelle

« Tu as vu ? La femme, en haut à droite. » Juline a l’œil pour ces détails. Ce n’est pas un détail, d’ailleurs : c’est une personne. Mais je suis trop assommé par le contenu du discours. Je dis : « Puisque les bars sont déjà fermés, puisque les événements sont interdits, les seules choses qu’on peut encore faire le soir sont sans danger : se promener dans des rues désertes, ou voir un film à la dernière séance, dans une salle quasi vide… » Et voilà qu’il annonce, dans son spectacle télévisé, qu’il nous interdit ça aussi. Son rôle est tellement aberrant que j’oublie d’observer les autres personnages de la scène : la femme, dans le cadre en haut à droite, qui interprète la parole officielle en langue des signes. Juline me dit : « C’est l’une des deux femmes qui était à la bibliothèque Saint-Éloi. »

Mais oui, elle a raison. Il y a un an, j’avais lu quelques passages de L’épaisseur du trait. Deux femmes traduisaient en simultané. Je reconnais l’une d’elles sur l’écran. Je ne comprends pas ce qu’elle dit, mais c’est intéressant de la regarder. « Tes mots étaient plus agréables que ceux de Macron », me dit Juline. C’est vrai. C’est parce que j’ai écrit mon texte avec une ambition littéraire (ce que lui ne prétend pas faire), mais surtout : parce que j’y décris des moments doux. Dans mon roman, il n’est pas question de punir les pauvres en les enfermant chez eux. Mon personnage parcourt son quartier (et l’ailleurs) pour grandir en liberté.

Les gens m’avaient dit que la lecture était belle, grâce aux deux femmes qui m’accompagnaient — grâce à cette femme-ci, particulièrement, car c’est elle qui a traduit le passage le plus sensuel, presque érotique. C’était délicat. On m’a dit que son corps avait décrit des mouvements étranges et gracieux ; qu’on avait senti, même sans comprendre la langue des signes, juste en observant son corps à elle, la sensualité des deux corps que je décrivais, moi, par ma voix. « Mais là, forcément, le discours est très différent, alors son interprétation est moins sensuelle qu’avec toi », dit Juline à propos de la télé.

Alexandre vient d’arriver à Rome. Il n’erre pas, il ne flâne pas : il explore son environnement. Le soir tombe et la nuit l’engloutit. Soudain — non, pas soudainement, plutôt doucement, très doucement — il sent une présence à ses côtés : une chaleur, du désir. Un corps inconnu, mais déjà familier. L’espace entre ce corps et celui d’Alexandre s’étrécit peu à peu. On se frôle. On respire le même air. Il n’y a plus de barrière : on se touche et on s’embrasse. C’était ça, à la bibliothèque Saint-Éloi. Le discours que cette femme a interprété, mercredi soir, n’était pas seulement différent de mon histoire. Il était exactement son contraire. Moi, je préfère marcher la nuit dans la ville, je préfère sentir les corps vivants. Alors il reste le rêve et la fiction. Mais ça ne suffira pas. Vivre dans l’imaginaire : ça tiendra combien de temps ?

Ce n’est pas moi qui ai écrit cette histoire

Ce n’est pas moi qui ai écrit ce livre, c’est Jean-Noël Blanc, Arnaud Friedmann, Marcelline Roux, Nicolas Vitas, Jackie Platevoet, Éric Pessan, Isabelle Flaten, Lionel-Édouard Martin, Amélie Adamo, Jean-Claude Berutti, Ève Guerra, Raymond Penblanc, Frédérique Germanaud, Jacky Essirard, Benoît Martin, Christine Van Acker, Laurent Cachard, Jacques Josse, Stéphane Padovani et Alain Roussel qui l’ont écrit. Ah oui, et puis moi aussi. Et c’est Jacquie Barral, Mahé Boissel, Émilie Weiss, Marc Bergère, Jean-Louis Pujol, Sarah Jérôme, Winfried Veit, Géraldine Dubois, Jean-Luc Brignola, Anne Bertoin, Régis Gonzales et Sylvie Lobato qui l’ont illustré.

C’était drôle. Daniel Damart, notre éditeur à tous (je parle au nom des personnes sus-nommées) nous a proposé ce jeu pendant le confinement. Une sorte de cadavre exquis. La première phrase du texte est de lui. La suite, c’est un chapitre par personne (je suis le deuxième : hasard du sort).

Joie d’en avoir fait partie, auprès d’auteurs et autrices que j’aimais déjà, et d’autres que j’ai découverts. Plaisir du travail collectif, dans cette sombre époque qui nous empêche d’être ensemble. Écrire, dessiner, ça sert aussi à ça. (Qui a dit : ça sert surtout à ça ?) Merci à Daniel Damart et ses éditions Le Réalgar. Le livre est très beau.

Prêt à donner un nouveau coup de bistouri

Elle dit : « J’ai pas compris. » Je lui demande si elle a saisi une bribe, au moins, dans mon flot de paroles (je parle beaucoup). Elle me sort une seule phrase, et cette phrase me prouve qu’elle a tout compris. Simplement, elle n’a pas envie de s’y mettre. J’avoue que je n’ai pas été bon aujourd’hui : mes consignes étaient trop vastes, j’ai manqué d’exemples concrets, j’étais excessivement confiant. J’ai foiré ma séance. Mais ils n’ont pas été bons, eux non plus. Ceux qui parlent à tort et à travers. Ceux qui écrivent deux phrases pour se débarrasser du problème. Ceux qui ne font rien du tout. Pendant le déjeuner, je dis à H. que c’est inévitable : « On a des jours sans, ils ne peuvent pas être brillants à chaque fois. Moi non plus, je n’écris pas tous les jours cinq lignes géniales. » Certes. Ça n’empêche pas que j’ai été mauvais et, eux, insupportables. « C’est les vacances à la fin de la semaine, ils sont épuisés », me disent les profs qui sont dans le même état.

Quand quelqu’un enjoint à son camarade d’aller se faire enculer, je sais qu’il ne s’agit pas (pour lui) d’une invitation à prendre du plaisir. On atteint ce degré-là, pendant la séance : la violence verbale. Première fois que ça arrive devant moi. Les semaines précédentes, ils étaient tout neufs au lycée, ils observaient, ils tâtaient les limites. Ils sont désormais chez eux : ils repoussent les limites. Trois ou quatre grandes gueules prennent toute la place et gâchent l’ambiance.

Cachés dans leur ombre, les discrets et les discrètes écrivent en silence. Lorsque je lis leurs textes, chez moi, je suis surpris de découvrir quelques bonnes idées. Je décide de les mettre en valeur. Dans les textes moins intéressants, je pioche les phrases à sauver. Je les assemble avec les autres, histoire de dire que ce n’était pas une séance perdue : il y a de la matière.

Mais cet assemblage, c’est à moi qu’il fait plaisir. Leurs intuitions que je n’aurais jamais eues, leurs idées étranges, leurs bonnes idées d’écriture, leurs maladresses : je les aime, je les publie. Mais ça leur apporte quoi, à eux ? Le soir, je suis perplexe. Et si je me servais d’eux pour mener des expériences ? Et si je les avais fait écrire pour le seul plaisir d’observer leurs réactions (et pour m’en émouvoir) ? Je me vois en docteur Frankenstein, assemblant les morceaux de chair vive prélevés sur des cobayes adolescents : « Intéressant, n’est-ce pas ? »

Comment m’assurer que mon atelier est bel et bien un moment de partage ? Ce matin, il y a quelqu’un qui n’écrit pas, mais qui ne proteste pas non plus. Il est seulement passif. Je me rappelle que J., si réservée à seize ans, m’a dit récemment : « Si on m’avait obligée à participer à ton atelier, j’aurais été incapable d’écrire un truc personnel. » Mais je ne veux faire souffrir personne ! Je m’assois à côté du garçon qui n’écrit pas. Je lui explique de nouveau la règle du jeu : « Tu choisis un point qui t’intéresse dans le texte, puis tu le développes. Si c’est une description, tu peux ajouter des détails ; si c’est un personnage, tu peux le faire parler ; si c’est une anecdote, tu peux amorcer un récit. » Il y a moyen de s’en tirer par la technique, sans rien livrer de son intimité. Je lui propose des astuces, il n’a plus qu’à les répéter. Il dit oui avec les yeux. Mais, dix minutes plus tard, sa page est toujours blanche. Ça me rend triste. Je me revois en docteur Frankenstein, prêt à donner un nouveau coup de bistouri dans le cœur de cet innocent. De quel droit ? Alors je lui dis : « On n’est pas là pour se faire du mal. Tout ce que je veux, c’est que tu écrives quelque chose. N’importe quoi. Même si ça n’a pas de rapport avec le sujet d’aujourd’hui. Si tu n’aimes pas ce qu’on fait ensemble, tu peux me le dire. Ce papier peut servir à ça : à me parler. »

À la fin du cours, F. lui conseille de passer à l’infirmerie si son mal de tête perdure. Ah ! C’était donc ça ! Je comprends mieux. Mais, moi qui ai souvent mal à la tête, je remarque que ça m’arrive surtout quand je suis triste. Lorsque mes idées sont sereines, la matière molle qui les contient ne me fait pas souffrir non plus. Est-ce que je suis le seul à fonctionner ainsi ? Il a écrit sur sa feuille, à mon attention : « Il faut être patient, c’est tout. » Soulagement. Il m’a parlé, enfin. Et il l’a fait en écrivant. Cette séance m’a fatigué. Elle me fait progresser (je l’espère), car j’apprends des trucs sur moi. Sur ma pratique. Sur les gens qui ont passé ce moment avec moi. Mais eux, qu’ont-ils appris ? J’espère seulement n’avoir blessé personne.